Skip to main content

Full text of "La Bastille des comédiens: Le For l'Evêque"

See other formats


Digitized by the Internet Archive 
in 2013 



http://archive.org/details/labastilledescOOfunc 



LA BASTILLE DES COMÉDIENS 



' '> 



LE FOR L'EVEQUE 



OUVRAGES DU MEME AUTEUR 



Légendes et Archives de la Bastille, avec une préface de M. Victorien 
Sardou, de l'Académie française, 6* édition (avec additions et 
corrections sur l'édition précédente). Librairie Hachette, in-16. 
Ouvrage couronné par V Académie française. 

Traduit en allemand par Makschall von Biebeustein. Breslau, 18'J9. 
Traduit en anglais par Gkorgk Maiument. Londres, 1899. 
Traduit en suédois par O.-A. Stkidsberg. Stockholm, 1900. 

Le Drame des Poisons, d'après les Archives de la Bastille, avec une 
préface de M. Albert Sorel, de l'Académie française, 6" édition 
(avec additions et corrections sur l'édition précédente). Librairie 
Hachette, in-16. 

Traduit en anglais par G. MAuniENT. 2"' édition. Londres, 1902. 
Traduit en allemand par les soins de la librairie Langen de Munich. 

L'Affaire da Collier, d'après de nouveaux documents recueillis en 
partie par A. Bégis. 5" édition (avec additions et corrections sur 
l'édition précédente). Librairie Hachette, in-16. 

Traduit en anglais par H. Sutherlano Edwards. Londres, 1901. 
Traduit en italien par le Carrière délia Sera. Milan, 1901. 
Traduit en allemand par les soins de la librairie Langen de Munich. 

La Mort de la Reine, d'après de nouveaux documents recueillis en 

partie par A. Bégis. 3" édition. Librairie Hachette, in-16. 

Traduit en anglais par George Maidment. Londres, 1902. 

Traduit en allemand par les soins de la librairie Langen de Munich. 



Catalogue des Archives de la Bastille, publié par le Ministère de 
l'instruction publique. Librairie Pion, 1892-189o. In-8. 

Ouvrage couronné par l'Académie dus Sciences morales et politiques 

Les Lettres de cachet à Paris, étude suivie d'une liste des prison- 
niers de la Bastille, publiée dans la Collection de VHisloire fjéné- 
rale de Paris. Paris, linp. Nationale, 1903. In-4° 

Les Origines de la guerre de Cent Ans : Philippe le Bel en Flandre. 

Librairie Honoi-é Champion, 1897. ln-8. 
Couronné par l'Acad. des Inscriptions et lielles-Lettres. Grand prix Gobert. 








VUE DU FONT-AU-CIIANGE ET DU QUAI DE LA MEGISSERIE (XV 



FRANTZ FUNCK-BRENTANO 



LA 

BASTILLE DES COMÉDIENS 

LE FOR L'ÉVÊQUE 



AVEC I I GRAVURES HORS TEXTE 



Ouvrage qui a remporté le prix au concours ouvert 
par la Société de V Histoire du Théâtre (1902) 

DEUXIÈME ÉDITION \ 




PARIS 

ALBERT FONTEMOING, ÉDITEUÏ^ 

4, RUE LE GOFF (5^) 
1903 

Collection *' MINERVA " 



5 




En imprimant une imrtie de cet ouvrage dans le 
bulletin qu'elle fait jmraître^ la Société de l'Histoire 
(lu théâtre l'a présenté à ses lecteurs^ en des termes 
dont elle nous permettra de faire précéder le livre 
que nous publions en entier. 

Note de l'Éditeur. 



a Au mois de janvier dernier (1902), la Société 
de l'Histoire du théâtre avait mis au concours 
une étude sur le For FÉvêque, cette prison si 
mal connue, qui, pendant longtemps, eut le pri- 
vilège de servir d'abri forcé aux comédiens et 
aux comédiennes indisciplinés. Des auteurs dra- 
matiques même y trouvèrent plus d'une fois, et 
bien malgré eux, le vivre et le couvert. Dans ces 
conditions, il avait semblé qu'il serait intéressant 
de provoquer une étude sérieuse sur un tel sujet. 
Mais les recherches qu'elle devait nécessiter ne 
pouvaient manquer d'être longues et laborieuses, 



yàr on ne savait presque rien de la vieille prison. 
Le sujet présentait donc les plus grandes diffi- 
cultés. Cependant la Société n'a pas eu à mon- 
trer d'hésitation : du premier coup et à l'unani- 
mité, elle a décerné le prix à un érudit doublé 
d'un écrivain de talent, à Fauteur des Légendes 
et archives de la Bastille, du Drame des poisons, 
de V Affaire du collier et d'autres livres à succès. 
Le mémoire présenté par M. Frantz Funck-Bren- 
tano répond, en effet — et nous pouvons dire 
au-delà de nos espérances — aux questions qui 
avaient été posées touchant le For FÉvêque ». 

(( La Société de l'Histoire du théâtre. » 



A RENÉ-MARC FERRY 



Mon cher Ami, 

Du jour où je vous ai connu à la Revue hebdo- 
madaire, dont vous étiez rédacteur en chef sous 
la direction de notre cher Félix Jeantet^ une sincère 
amitié s'est formée entre nous. Elle est faite ^ pour 
ma part^ de mon estime pour votre talent si fin, 
souple et mesuré^ pour votre caractère droit et géné- 
reux. Et le sentiment, si agréable ci éprouver vis-à-vis 
de ceux qu^on estime, vient s'y joindre : la reconnais- 
sance pour r appui que je trouve en vous. Ce livre 
encore s'honore de votre patronage, dans cette col- 
lection rapidement menée par vous à une notoriété 
brillante, sous ï invocation de la déesse aux branches 
d olivier, Minerve athénienne, qui vous donne, mon 
cher Ami, son goût des lettres et des arts. 

Fr. F.-B. 



AVANT-PROPOS 



Les documents, dont on a composé les pages 
qui suivent, proviennent de plusieurs fonds : 

Bihliotlièqne de V Arsenal, Archives de la Bas- 
tille ; 

Bibliothèque nationale, département des ma- 
nuscrits, plus particulièrement fonds Joly de 
Fleury ; département des imprimés, recueils 
Thoisy ; 

Archives nationales, spécialement les fonds 
relatifs aux juridictions ecclésiastiques de l'évê- 
ché — puis archevêché — de Paris, les docu- 
ments provenant de Gueullette, les terriers du 
roi et les plans cadastraux ; 

Archives de la Préfecture depolice, les registres 
d'ordres du roi ; 

Archives de la Préfecture de la Seine, les 
sommiers fonciers ; 



10 AVANT-PROPOS 

Enfin, dans V étude de ilf Champetier de Ribes, 
8, rue Sainte-Cécile, les titres de propriété de 
Fimmeuble qui porte aujourd'hui le numéro 16 
sur le quai de la Mégisserie, immeuble élevé sur 
l'emplacement du For l'Evêque. 

Au bas des pages, les références renvoient 
aux cotes des fonds consultés. 

Les documents les plus importants auraient 
dû se trouver, d'une part aux Archives de la 
Préfecture de police, de l'autre aux Archives de 
la Bastille qui sont conservées à la Bibliothèque 
de l'Arsenal. Malheureusement les Archives de 
la Préfecture de police ont été détruites en grande 
partie par l'incendie de mai 1871 ; quant aux 
Archives de la Bastille, elles ont été l'objet de 
nombreuses dilapidations, dans les journées 
qui ont suivi le 14 juillet 1789 et dans le courant 
du xix^ siècle ^ 

Nous sommes heureux d'exprimer notre vive 
gratitude aux confrères de qui l'érudite obligeance 
nous a facilité notre travail : à M. Léon Legrand, 



1. Catalogue des Archives de la Bastille (formant le tome IX da 
Catalogne des manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal)^ Intro- 
duction, p. XXXVI et suiv. 



AVANT-PROPOS 11 

archiviste aux Archives nationales — qui ne 
connaît la bienveillance inlassable, la science si 
précise avec lesquelles M. Legrand seconde tous 
ceux qui s'adressent à lui ? — ■ à M. René Bonnat, 
archiviste de Lot-et-Garonne, auteur d'une étude 
importante sur le lieutenant de police Nicolas de 
la Reynie, placée au premier rang des thèses de 
sa promotion à l'Ecole des Chartes, et dont la 
publication est attendue avec impatience; — à 
notre confrère et ami M. Henri Stein ; h MM. Ma- 
rins Barroux, Ernest Coyecque, Lucien Lazard, 
archivistes aux Archives de la Seine, et à 
MM. Henri Yial, J.-G. Prodhomme et Léon 
Cahen. 

A leurs noms se joignent ceux de MM. Ter- 
rillon et G. Gissien, qui nous ont gracieusement 
autorisé à consulter, chez leurs notaires, les titres 
de propriété de leurs immeubles, quai de la 
Mégisserie, nous permettant ainsi d'arriver à fixer 
l'emplacement du For l'Évêque. 



ORIGINES 



LA BASTILLE DES COMÉDIENS 



LE FOR L'EVEQUE 



ORIGINES 



Dans son Histoire de la ville et du diocèse de 
Pa?'is, Tabbé Lebeuf écrit ^ : « For rÉvéqîie.c'esi-h- 
dive. la cour contentieuse de l'évoque - ou le siège 
de sa juridiction. Ce n'était ni un four ni un fort, 
mais un lieu pour plaider. » 

Au xvni" siècle l'orthographe courante était For/- 
rÉvêque, et sans doute s'imaginait-on qu'il s'agis- 
sait d'un ancien fort comme la Bastille, autre pri- 
son royale ; mais cette opinion n'a jamais été 
soutenue par un historien et ne vaut pas d'être 
examinée. 

Plus répandue, et défendue jusqu'à nos jours, 
est l'idée que le For l'Evêque aurait dû son origine 
à un ancien four banal, propriété de l'évoque de 

1. Edition de 1754, 1, 60. 
•2. Archevêque depuis 1622. 



\(j LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

Paris, où ses vassaux auraient été tenus de faire 
cuire leur pain. Goclieris rectifie en ce sens l'opi- 
nion de Fabbé Lebeuf^ M. Tanon, conseiller à la 
Cour de cassation, dans son Histoire des justices des 
anciennes églises et conimunautés monastiques de 
Paris-, qui nous a été d'un si grand secours, est 
également partisan du four banal. De récents dic- 
tionnaires vont jusqu'à déclarer que cette origine 
n'est pas douteuse. Etymologie qui peut se défendre 
de la manière qui suit : 1° les plus anciens textes 
oii il soit question du tribunal épiscopal, les uns 
du xiii^ siècle, dans le cartulaire de Notre-Dame de 
Paris'', les autres du xiv° siècle, dans les registres 
des Olim publiés par Beugnot^, sont en latin et 
ils s'accordent à nommer le For l'Evoque domus 
furni episcopi^ la maison du four de Tévéque, — 1«' 
prévôt (le l'éveque, qui y rendait la justice au nom 
du prélat, est appelé preposi/ns furni episcopi, le 
prévôt du four de Févèque ; — 2° les plus anciens 
plans de Paris, le plan de tapisserie (1540), celui de 
Saint- Victor (1550), celui de Truchet et Hoyau 
(1550-1552), les plus anciens textes français, comme 

1. Hippclyte Cocheris, Nouvelle édition . annotée et ccitlinuer 
jusqu'à nos jours, de l'abhé Lebeuf (Paris. 1863-1867, 3 vol. in-S, 
1, 177). M. Fernand Bournon. dans son supplément à labbc Lebeuf. 
met au contraire en garde contre la rectification de Cocheris. 

2. Paris, 1883, in-8, p. 170. 

3. Cavlulaire de yolre-IJame de l'avis, éd. Gucrard, HT. 33, 
34, 83. 

4. Olim, éd. Beugnot, 111, 303,314-15, 1433. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 17 

Gilbert do Metz', et encore jusqu'au xvi" siècle 
les satires de Mathurin Régnier^, appellent inva- 
riablement le siège de la juridiction épiscopale, 
le « four de l'évesque » ; — 3° enfin Moréri, dans 
son dictionnaire historique, en se prononçant égale- 
ment pour le four banal, fait observer qu'il y avait 
pareil four, dépendant de Tévêque de Paris, dans 
la rue de l'Arbre-Sec, et le four de Saint-Éloi, 
appartenant de même à l'éveque, dans la rue de 
l'Aigle. 

D'autre part, on fera valoir en faveur de l'opinion 
de l'abbé Lebeuf, qui fait venir le mot du for ecclé- 
siastique, juridiction exercée par l'évoque de Paris, 
les raisons suivantes : si haut que l'on remonte, on 
trouve en cet endroit le siège du prévôt épiscopal 
rendant la justice, mais aucun texte ne nous y 
montre un four banal. Dans l'ancien français, les 
TCiots for, fuer, four, ^our désigner une loi, coutume, 
juridiction, se confondaient généralement : « Ob- 
servant leurs usages, costumes, fours, privilèges», 
lisons-nous dans le livre des Bouillons''^, texte du 
22 mars 1394. L'expression « four l'évesque » étant 
devenue courante, on l'aurait traduite en latin par 
furnus episcopi, sans se préoccuper de recherches 



1. Gilbert de Metz, Description de Paris sous Charles VI, dans 
Paris et ses historiens, p. 197. 

2. Mathurin Régnier, atire V, éd. Jannet, p. 52. 

3. Édition de Bordeaux, 1867, p. 261; 



18 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

étymologiques, dont on ne se souciait pas, et qu'à 
cette date on n'eût d'ailleurs pas été capable de 
mener à bonne [in. 

Le For l'Eveque était non seulement le siège 
d'une juridiction, mais une prison. Or ]e mot 
(( four », pour désigner une prison, qui vient évi- 
demment du mot foruni^ juridiction, était encore 
courant dans la population parisienne et parmi les 
gens de police au xviii' siècle. Il désignait plus 
spécialement les pièces réservées aux incarcéra- 
tions dans la demeure particulière des exempts ou 
des inspecteurs de police, lesquelles détentions « en 
charte privée » étaient encore très fréquentes sous 
Louis XIV. 

Une dernière observation paraît de beaucoup de 
poids. Sauvai cite dans son Histoire de Paris ^, la 
rue du For-aux-Dames, « quelquefois appelée, dit-il, 
Four-aux-Dames et Fort-anx-Dames, par corrup- 
tion ». Sauvai fait la comparaison avec le For 
l'Eveque : « Par corruption, dit-il, aussi bien que 
le Four l'Evesque et le Fort l'Évesque, qui vient de 
forum episcopi, ainsi que le For-aux-Dames de 
forum do?ninaru77î, parce que les dames ou reli- 
gieuses de Montmartre y exerçaient autrefois leur 
juridiction temporelle, et môme y ont encore des 
prisons, si anciennes, au dire des peuples, que l'on 

1. 1, 135-36. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 19 

y montre encore un cachot noir où l'on prétend que 
saint Denys, apôtre de la France, fut enfermé. » On 
ne garantit pas l'authenticité' du cachot de saint 
Denys : le rapprochement n'en est pas moins im- 
portant, car nul auteur ne prétend que le Four- 
aux-Dames de Montmartre eût été dans son origine 
un four banale 



1- On peut enfin observer qu'en face du For TEvêque s'élevait, 
rue Saint-Germain-l'Auxerrois, le For le Roy, lequel n'était cer- 
tainement pas, à l'origine, un four banal. 



LE FOR L'EVEQUE 
PRISON ÉPISCOPALE 



II 



LE FOrx L'ÉVÉQUE, TRIBUNAL ET PRISON DE L'ÉVÊQUE 
DE PARIS ^ 

Pour comprendre la source de la juridiction que 
l'évêque de Paris exerçait sur une partie de la capi- 
tale et dont Fun des trois sièges — le principal — 
était au For FEvêque, il faut se représenter la ma- 
nière dont Paris s'est formé. La ville ne s'est pas 
faite par le développement d'un noyau primitif, la 
Cité, lequel, poussant des rejetons sur les rives du 
lleuve, aurait peu à peu envahi le périmètre entier; 
dans les origines on aperçoit, au contraire, un 
grand nombre de noyaux distincts et séparés les 
uns des autres, qui ont fait éclater leurs germes avec 
une force et une vie propres à chacun d'eux, se déve- 
loppant jusqu'à faire se rencontrer leurs pousses et 
leurs racines et à les enchevêtrer; on aperçoit un 
grand nombre de seigneuries laïques ou ecclésias- 
tiques, dont chacune avait une existence autonome, 

1. Archevêque de Paris depuis 1622. 



24 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

son castel, ses hommes d'armes, son tribunal, ses 
remparts. Peu à peu les remparts particuliers ont 
été franchis par la population débordante. Et les 
seigneuries se sont unies les unes aux autres, fai- 
sant tomber dans une enceinte commune les bar- 
rières qui les séparaient. 

H. Legrand, dans son introduction au Plan de 
Paris en 1380 ^ décrit ce mouvement de forma- 
tion : 

(( Paris commence par un noyau de palais et 
d'hôtels fortifiés, entourés de murailles élevées, sans 
ouvertures extérieures, mais ayant au-dedans des 
jardins, des bosquets et des galeries bien aérées. Il 
n'y a de maisons de marchands, ou d'artisans, que 
ce qu'il faut pour le service de ces palais et de ces 
hôtels et elles appartiennent aux seigneurs. Chaque 
maison est occupée par le maître et ses ouvriers 
et apprentis, ou par le ménage et sa famille. Plus 
tard les seigneurs bâtissent dans leur clos ou se 
resserrent dans le centre de leur propriété, parta- 
geant et divisant en habitations les parties qui 
bordent les voies publiques; plus tard encore ils 
divisent leurs hôtels du centre parce que la valeur 
locative augmente, et ils vont habiter dans les fau- 
bourgs ou autour du palais des rois. En même 
temps que les hôtels se divisent, des clos entiers 

1. Paris, 1868, in-fol., p. lu. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 25 

deviennent des espèces de ruches. On voit des mai- 
sons à boutiques, des ateliers dans les cours et le 
long des passages, quelques artères où passent les 
chevaux et les voitures : les îlots forment entre 
ces rues principales une sorte de réseau de ruelles 
étroites, bordées d'échoppes en bois et en plâ- 
tras. » 

On connaît la société féodale. Chaque seigneur, 
sur son îlot, exerçait son patronat, sa suzeraineté, 
partant sa juridiction. Est-il besoin d'ajouter que, 
parmi ces seigneurs, l'éveque de Paris était le plus 
puissant? La familia épiscopale avait grandi à tra- 
vers les siècles, s'augmentant de tous ceux qu'elle 
faisait vivre, de ceux qui venaient dans son sein 
chercher les moyens d'existence, la sécurité et 
l'abri. 

Avec le temps, ces seigneuries et ces juridictions 
particulières disparurent devant la suzeraineté 
royale. Celles qui avaient pour représentants l'éveque, 
ou de puissants abbés, subsistèrent plus longtemps. 
11 est à peine croyable que, après avoir absorbé 
presque toutes les juridictions particulières qui 
étaient entre des mains laïques, l'autorité judiciaire 
du roi ne s'étendît pas encore, en 1674, au cœur du 
règne de Louis XIV, sur la moitié de Paris. 

Sauvai indique vingt-quatre seigneurs exerçant, 
vers 1650, des droits de justice sur tout le faubourg 
Saint-Germain, sur partie des faubourgs Saint- Victor 



20 LA BASTILLE DES C03IÉD1ENS 

et Saint-Marceau, et sur plus de sept cents rues dans 
l'intérieur delà ville. Sept cents rues! mais Paris 
n'en comptait pas autant : c'est que la même rue 
parfois, et parfois la même maison, relevaient de 
deux ou trois seigneurs différents ^ Au commence- 
ment du XI v*" siècle, le Cartitlaire de Notre-Dame 
notait que l'évêque avait dans sa terre 50.000 feux, 
« lesquielx sont tous de sa haulte justice et juri- 
diction-». En 1674, l'archevêque étendait encore à 
lui seul sa juridiction sur plus des deux tiers de la 
ville -^ 



La « paix » intervenue entre Philippe-Auguste 
et l'évêque Guillaume de Seignelay, à Melun, 
en 1222, définit les limites de la justice exercée 
par le siège épiscopal de Paris'*. 

Le début en est intéressant par l'assimilation 
faite du prévôt, qui rend la justice au nom de 
l'évêque, avec les SiuiTes97iinisteriaIes^ «ministres)) 

i. Cf. Alfred Franklin, la Vie à Paris sous Louis AT, Devant /e< 
tribunaux, Paris, 1899, in-16. p. 6-9. 

2. Cartulaire de Notre-Dame, éd. Guérard, III, 274. 

3. Lettres patentes du 10 novembre 1674, publiées par Sauvnl. 
III, 677. 

4. Publié dans la GalUa Chrisliana, VII, inslrum., col. 93-93. Il 
existe à la Bibliothèque nationale, ms. franc. 21597, f. 67-71, une 
traduction de cet acte en vieux français, à laquelle nous avons 
emprunté les expressions mises entre guillemets. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 27 

épiscopaux. « Nous avons accordé, «lit le roi, que 
l'évêque de Paris ait à Paris un drapier, un cor- 
donnier, un forgeron, un orfèvre, un boucher sur 
le parvis, un charpentier, un cerclier, un boulan- 
ger, un closier^ un pelletier, un tanneur, un épi- 
cier, un maçon, un barbier et un sellier et que tous 
jouissent des franchises dont les « ménestreulx » de 
Tévêque ont joui jusqu'à ce jour-, — et l'évoque 
aura un prévôt qui jouira des mêmes franchises. » 
Ce prévôt était chargé de rendre la justice tempo- 
relle dans le ressort de la suzeraineté épiscopale. 

« L'évêque prendra tous ces ministres de bonne 
foi, poursuit le roi, sans mauvais vouloir contre 
nous, et nous les fera connaître et à notre prévôt 
de Paris, quand il les aura choisis. » 

Philippe-Auguste trace les limites de la justice 
-de l'évêque : 

Celui-ci connaîtra dans le bourg Saint-Germain, 
dans la culture de l'évêque et dans le clos Brunel, 
du meurtre et de toute autre «justice», en ayant la 
jouissance des droits qui y sont afférents selon la 
coutume de Paris. Seuls le rapt et l'assassinat seront 
réservés au roi. Des voleurs et des meurtriers, 
l'évêque fera justice à Saint-Gloud, ou ailleurs sur 
ses terres, pourvu que ce soit hors la banlieue de 

1. L'officier qui surveillait les clos et plus particulièrement les 
vignes. 

2, Sur ces franchises, voyez le Carlulaire de Notre-Dame, éd. 
Guérard, UI, 272-74. 



28 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

Paris ; mais les délits, qui n'entraîneront qu'une 
mutilation de membres, pourront être punis dans 
Paris même. 

« Dans la rue neuve, devant l'église Notre-Dame, 
dit le roi, Févêque aura le droit de justice — à 
l'exclusion du rapt et de l'assassinat — sur les 
délits commis hors les maisons de laditerue, jusqu'à 
« la grant voye du petit pont », et nous aurons tous 
droits de justice dedans les maisons de ladite rue. 
Nous aurons en outre toute justice dans le chemin 
royal qui s'étend sur la terre de l'évéque, depuis 
la maison que lit construire feu Henri archevêque 
de Reims, près du Louvre, jusqu'au ponceau de 
Ghaillot, et de môme dans la voie publique qui 
s'étend depuis l'église Saint-Honoré jusqu'au pont 
du Pioule. Mais dans toutes les autres rues faites 
sur la terre de l'évêque, ou à faire, — à l'excep- 
tion des deux rues susdites, — depuis le Marais 
jusqu'aux limites qui viennent d'être fixées, l'évêque 
et ses successeurs auront la voirie et toute la jus- 
tice, à l'exception du rapt et de l'assassinat. Que si, 
dans les limites citées, il arrivait qu'on construisit 
une ville neuve ou un bourg neuf, l'évêque de 
Paris y aura toute justice, à l'exception du rapt et 
de l'assassinat. » « Fait, àMelun, en 1222, dans le 
palaisdu roi, en présence du grand sénéchal Mathieu 
de Montmorency et du grand chambrier, Barthé- 
lémy de Roye. » 



LE FOR L ÉVÊQUE 29 

Les lettres patentes, données le 10 novembre 1674, 
décrivent l'espace que recouvraient les trois «jus- 
tices » de l'archevêque de Paris ^, à Fépoque où elles 
furent supprimées. La principale d'entre elles, celle 
du For l'Evêque, s'étendait « depuis la maison où 
se tenait ladite justice et les prisons sur le quai 
de la Mégisserie, venant à main gauche, jusqu'au 
coin de la Vallée de Misère, passant par la petite 
saunerie et la rue Saint-Germain, pour gagner 
le coin de la rue Saint-Denis, continuant le long 
de la rue Saint-Denis jusqu'à la porte, et de la main 
gauche de la rue de Gléry, jusqu'au coin de la rue 
Montmartre, s'étendant jusqu'à la porte et tournant 
à gauche dans ladite rue de Gléry, tout le long de 
ladite rue Montmartre de l'autre côté jusqu'à la 
porte, et tout le long des égouts jusqu'à la chute de 
la rivière, qui se fait vers Chaillot, et, en remontant 
le long de la rivière, jusqu'au lieu du For l'Evéque ; 
ensemble sur toutes les maisons et rues qui se ren- 
contrent dans les enceintes desdites limites, à 
l'exception des Halles et de leurs dépendances, que 
les rois de France ont désiré retenir à cause des 
marchés, mais avec le délaissement (à l'archevêque) 
de tous les droits royaux dans lesdites Halles de 
trois semaines l'une ^ ». 



1. La justice da For l'Evêque, la justice de Saint-Eloy, la justice 
de Saint-Magloire. 

2. Lettres patentes du lOnov. 1674, publiées par Sauvai, III, 676. 



30 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

On croit que le tribunal, chargé de prononcer des 
arrêts au nom de l'évoque, fut tout d'abord placé 
dans la Cité, bien qu'aucun texte ne permette de 
l'affirmer ; quoi qu'il en soit, dès le commencement 
du xui® siècle, du moins après la conclusion de 
l'accord de 1222, le tribunal siège au For l'Evêque. 
La justice y était rendue par le prévôt épiscopal, 
duquel relevaient la plupart des « hôtes » de 
l'évêque. Quelques-uns d'entre eux ressortissaient 
directement au bailli de Tévéque. C'étaient les 
habitants de certaines parties du lief épiscopaU. 
En outre, dans toute la ville, le bailli « au nom 
de l'évesque (avait) la cognoissance des paintres et 
ymagiers, broudeurs, brouderesses, esmailleurs et 
autres personnes faisant ymaiges, quelz que ils 
soient, et aussi la justice des selleurs » ; de plus, 
la (( cognoissance de la foire aux lards du parvis 
Notre-Dame ». Le bailli représentait l'évêque à la 
cour du roi dans les causes où il était intéressé : 
« Item, le bailli dudit évesque doit estre tel qu'il 
sache, se mestier est, plaider les causes dudit 
évesques et icelles démener devant le roi, en Par- 
lement, ou partout ailleurs-. » Il était « des draps et 
hostel dudit évesque et en sa pourvéance ». Aussi 
les fonctions de bailli épiscopal furent-elles parfois 
remplies par des personnages d'importance, comme 

1. Cartulaire de Notre-Dame, éd. Guérard, III, 274-275. 

2. Cartulaire de Notre-Dame, éd. Guérard, III, 276. 



LE FOR l'bVÊQUE 31 

Henri de Béthune, en 1303, et, h la fin du môme 
siècle, Henri de Marie. 

Le prévôt siégeait au For F Evoque et y demeu- 
rait. « Item, le prévôt dudit évesque doit demeurer 
en son chastel du Four FEvesque, ou ailleurs, en 
dedans de sa terre, et aussi y doivent demeurer les 
clers de sa baillie et tous ses sergens ^ » 

Le tribunal du prévôt épiscopal au For FEveque 
était composé de douze personnes, y compris un 
médecin et un chirurgien ; pour les cas spéciaux 
une sage-femme ^ 

Les appels étaient portés au bailli de Féveque; 
d'autres allaient directement à la cour du roi, 
c'est-à-dire au Parlement^. 

L'échelle, représentant le droit de justice, s'éle- 
vait sur la place du parvis. Jacques Dubreuil écri- 
vait au début du xviu" siècle : « On la voyait 
encore, n'a pas longtemps, à l'entrée de l'église 
Notre-Dame ^ » 

Les fonctions du prévôt de Féveque n'étaient pas 
une sinécure : deux audiences par jour ouvrable, 
à primes et à vêpres. Il était rémunéré sur les dé- 
fauts et amendes^. Au xv*" siècle cette prévôté était 



1. Carlulaire de Notre-Dame^ éd. Guérard, III, 275. 

2. Archives îialionales, Z', 3256 a-b. 

3. Voir les cas d'appels au Parlement dans les Olim, éd. Beu- 
gnot, aux tables. 

4. Anliquilez de Paris, éd. de 1139, p. 38. 

5. Cartulaire de Notre-Dame, éd. Guérard, III, 275. 



32 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

affermée par baux annuels, et les personnages qui 
s'en rendent adjudicataires sont des plus variés. 
En 1416, c'est un jardinier qui afferme la prévôté 
pour une année, moyennant 12 livres parisis^ 



Le For l'Évoque ne servait pas seulement de 
siège au tribunal, il renfermait la geôle épiscopale. 
Celle-ci était affermée comme la prévôté. Le prix 
moyen en était, au xvi^ siècle, de 30 livres tour- 
nois. Quelques contrats de ferme sont chiffrés en 
livres parisis. La livre parisis avait une valeur su- 
périeure d'un cinquième à celle de la livre tour- 
nois, 5 livres tournois correspondant à 4 livres pa- 
risis. L'adjudication de la geôle se faisait pour une '| 
année. Parmi les adjudicataires, qui se trouvèrent 
de ce fait geôliers du For rÉvêque, on rencontre 
des personnages que Ton ne s'attendrait pas à trou- 
ver en pareille situation : en 1502, Liénard du Ru, 
« compteur de poisson de mer es salles de Paris »'-; 
en 1516, la geôle est confiée à une femme, 
Jeanne, veuve de Jean DelavaP; en 1518, à 



1. Arch. nat., L 432, n" 30. 

2. Contrat du 27 septembre 1502. La geôle est affermée 25 livres 
parisis pour l'année {Arch. nat., L 432, n" 52). 

3. Contrat du 28 mai 1516. La geôle est affermée 24 livres parisis 
{Arch, nat,, L 432, n° 54). 



LE FOU L ÉVÈQUE 33 

Jean Gaucher et à sa femme Jeanne Cliauvet^ 
Les prisonniers y étaient détenus avec rigueur. 
Thomassin Puritain, conduit au Châtelet, pour 
avoir proféré des menaces de mort contre l'évêque 
de Paris, s'en excuse en alléguant qu'ayant été ren- 
fermé dans les prisons de ce prélat, il y avait été 
traité «durement par gehine et autrement», en 
sorte que «quand il le véoit passer par devant soy, 
chevauchant parmy la ville de Paris, il ne le saluoit 
pas et ne lui portoit aucun honneur ne révérence » ~. 
On appliquait les coupables à la torture pour 
obtenir des révélations. Il y avait au For l'Eveque 
une chambre de la question. Les comptes du tem- 
porel de l'évéché mentionnent, à la date de 1407- 
1408, le chiffre de la pension qui était faite à Jean 
Legendre questionarius. Elle s'élevait à 8 livres 
tournois payables en quatre termes^. En 1429, la 
j pension du « tourmenteur » avait diminué : elle 
ï n'était plus que de 4 livres parisis, c'est-à-dire 
5 livres tournois ^^ 

L'exécution des condamnés à mort devait avoir 
lieu, selon la convention de 1222, citée plus haut, 
hors la banlieue de Paris. Ne s'agissait-il que de 



1. Contrat du 9 décembre l'Jlo. La geôle est alîermée 30 livres 
tournois {Arch. nat., L 432, n° 55). 

2. Bibl. nat., Coll. du Parlement, Tom^neile, 327. 

3. Arch. nat., LL 14. 

4. Arch. nat., L 432, n» 28 his. 



34 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

mutilations de membres, et, plus particulièrement, 
d'essoriller, le jugement recevait son exécution à la 
place du Trahoir, au point où la rue de l'Arbre-Sec 
débouchait sur la rue Saint-Honoré. 



Lajustice seigneuriale, exercée au For l'Êvêque, 
fut supprimée en février 1674. Les lettres^patentes 
du 10 novembre 1674 nous en donnent le dernier 
état^. Il n'y est pas question de Toffice de prévôt. La 
charge de bailli était estimée à plus de 30.000 livres. 
Puis venaient un lieutenant et un procureur fiscal, 
dont les charges valaient chacune plus de 6. 000 livres ; 
douze offices de procureur d'une valeur de 500 livres 
chacun; douze offices d'huissiers estimés chacun à 
300 livres. Le greffe était affermé 1.200 livres et la 
ferme de la prison montait à O.OOO livres par an. Les 
amendes étaient prises à « bail » pour 350 livres- 

1. Sauvai, III, 675. 

2. II s'agit ci-dessus de livres d argent; dans les chilTres qui 
suivent il s'agit de monnaie d'or. Le 13 septembre 1491. Jacques 
Alaire, notaire à Paris, prenait à ferme le gretfe de la prévôté du 
For l'Evêque, pour trois ans, moyennant 32 livres parisis par an 
(Arch. nat., L 432, n" 42). Le 16 octobre ir)i4, Jehan Chabrion, 
« sergent à cheval du roy, nostre sire au Chastelet », se rendait 
adjudicataire de la même ferme pour deux ans, au prix de 32 livres 
parisis par an {Arch. nat., L 432, n° 43). 

En 1666, la ferme du greffe est de 6U livres par an [Uibl. nul., 
nouv. acqu. franc., 2017, f. 5o,. 



LE FOR l'ÉTÊQUE 35 

annuellement. Cette justice donnait encore des 
droits de tabellionat et de voirie ^ 



En février 1674, Louis XIV supprima l'organi- 
sation judiciaire complexe et enchevêtrée que nous 
avons décrite 2. Les lettres patentes données à Ver- 
sailles n'ont pas de peine à faire ressortir « les 
incommodités que le grand nombre de justices 
subalternes, qui sont dans notre bonne ville de 
Paris, cause h ses habitants, pour les conflits que 
l'incertitude de leurs limites et la prévention des 
officiers de notre Ghâtelet font souvent naître 3, et les 
longueurs qu'apportent les différents degrés de 
juridiction qu'il faut essuyer ». Le roi estime qu'il 
n'y peut porter meilleur remède qu'en réunissant 
ces justices diverses au siège présidial de la pré- 
vôté et vicomte de Paris tenu au Ghâtelet, et en 

1. On trouve un certain nombre de baux pour les xv et 
xvr siècles aux Archives nationales, L 432. Le tabellionat pro- 
duisit annuellement, en 1407-1409, de 88 à 130 livres tournois 
{Arch. nat., LL 14}. 

2. Les archives du For 1 Evêque, tribunal et geôle de 1 évêque, 
sont conservées aux Archives nationales, section judiciaire. Il y 
a 6G registres de minutes civiles et criminelles (requêtes, enquêtes 
procès-verbaux) cotés Z, 2/3150-3216; puis 40 registres aux causes 
civiles, correspondant aux années 1447-1674, cotés Z, 2/3217-3256. 

3. Sur ces conflits, voir des actes des xiv^ et xv*^ siècles (Bibl. 
nat., ras. franc, 21597, f. 72 et suiv."). 



36 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

donnant aux seigneurs ecclésiastiques, qui les pos- 
sèdent, « des biens dont la jouissance leur soit plus 
utile et réparent avantageusement la perte de ces 
marques d'honneur devenues onéreuses à plusieurs 
d'entre eux^ ». 

Lajustice du For l'Evèque fut ainsi supprimée et 
la geôle en devint prison du roi. A la suite de Fédit 
de suppression, des lettres patentes accordèrent, 
le 10 novembre 1674, à l'évêque — depuis 1622 
devenu archevêque de Paris — une rente de 
10.000 livres, portée à 16.000 livres en avril 1681, 
ainsi que la décharge de la contribution annuelle 
de 3.000 livres qu'il devait en sa qualité de haut 
justicier pour l'entretien des enfants trouvés^. 

Quant au dédommagement pour la diminution 
de prestige moral que l'archevêque éprouvait par 
la perte de ses trois« justices », un édit d'avril 1674 
avait élevé la seigneurie de Saint-Gloud en du- 
ché-pairie au profit du siège archiépiscopal de 
Paris 3. 



1. Edit daté de Versailles, février 1674, publié par Isambert 
{Recueil général des anciennes lois françaises, XIX, 129-32). 

2. Lettres patentes du 10 novembre 1674, publiées par Sauvai, 
III, 675-78. 

3-. Tanon, Histoire des justices des anciennes églises et commu- 
nautés de Paris, p. 173-76. — On trouve le texte de ledit, Bibl. nat., 
ms. franc., 21597, f. 42-43. 



i 






"7-^ 




fer-; 



K-.dcd\.a>i 



tL 



TERRIER ROYAL DE I7OO 
La rue de la Quenouille et la ruejdes Fuseaux, ont été mises par erreur lune à la place de x\ 



TOPOGRAPHIE ET BATIMENTS 



P.lan,tt Bcjcrtptim du Qiiarucr d6 S. ' Oppartunr, 
avec seà Jive^ etse^ Lurdte^ ■ 




frtJuiuw A 



PLAN DE LA CAILLE (iTM) 



m 



TOPOGRAPHIE ET BATIMENTS 



Le For TÉvêque s'élevait rue Saint-Germain- 
l'Auxerrois, entre la rue de rArche-Marion (de'- 
bouché de la rue des Bourdonnais) et la rue des 
Fuseaux (débouche' de la rue Bertin-Poirée), avec 
façade sur le quai de la Mégisserie. Aujourd'hui 
les rues de l'Arche-Marion et des Fuseaux s'ap- 
pellent rue des Bourdonnais et rue Bertin-Poirée, 
ayant pris les noms des voies dont elles sont le 
prolongement. La rue de l'Arche-iMarion passait 
sous le quai et débouchait par une arche sur la 
berge de la Seine. C'était le passage pour les bes- 
tiaux, encore nombreux dans Paris, que l'on menait 
se désaltérer à la rive. Aussi la rue en était-elle 
souvent appelée rue de l'Abreuvoir-Marion. Le 
nom d'Arche-Marion venait précisément de l'arche 
que formait le passage sous le quai pour conduire 
à la rivière. On montrera plus loin que le For 
l'Evèque correspondait exactement à l'emplacement 
qu'occupe aujourd'hui l'immeuble qui porte le 



40 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

numéro 16 sur le quai de la Mégisserie et le nu- 
méro 19 sur la rue Saint-Germain-l'Auxerrois. Les 
meilleurs auteurs ont commis une erreur topo- 
graphique — bien excusable dans leurs travaux si 
étendus — en plaçant le For l'Eveque au coin de 
la rue de TArche-Pépin, où un pignon de Tancienne 
prison aurait encore subsisté au commencement do 
ce siècle ^. 

Le For l'Evoque appartenait ainsi, dans l'ancien 
Paris, non pas assurément à l'un des quartiers 
les plus brillants, mais à l'un des plus pittoresques. 
Le quai de la Mégisserie s'étendait depuis le Pont- 
Neuf jusqu'à la vieille vallée de Misère proche le 
Grand-Châlelot-. Sous le règne de Charles V, on le 



1. Frédéric Lock, Dictionnaire topograpliique et historique de 
l'ancien Paris avant Vannexion (Paris, s. d., vers 1860, in-lfi), 
p. 363; — Cocheris, éd. de Tabbé Lebeuf, I, 177; — Tanon. op. 
cit., p. 170 ; — Fernand Bournon, Supplément à Tabbé Lebeuf, 
p. 14. 

2. La vue reproduite ici, le Pont-Neuf du côté du Louvre sur le 
grand bras de la rivière, tel quon le voit du Pont au Change, 
montre dans Je coin, à droite, le pâté de maisons au milieu duquel 
est le For TEvêque. Celui-ci y est nécessairement figuré. Le dessin 
— dessin d'artiste — n'a pas la précision d'un travail d'archi- 
tecte. Les deux arches que Ton voit, dans le coin inférieur adroite, 
s'ouvrant sur la berge, sont TArche-Marion et l'Arche-Pépin : au- 
dessus, allant de Tune à l'autre, le quai de la Mégisserie, avec le 
F'or l'Evêque. Du moins cette vue donne-t-elle l'aspect de cette 
partie de Paris : c'est la vue que l'on avait, aux xvii'-xviiii' siècles, 
de celles des fenêtres du For l'Evoque qui s'ouvraient sur la Seine. 

Dans la vue du pont au Change, également reproduite ici (fron- 
tispice), on voit, au contraire, assez nettement, vers le miheu du 
pâté de maisons qui se trouve au quai de la Mégisserie, s'éten- 
dant d'une arche à l'autre, le bâtiment du For l'Evêque, grande 



LE FOR L ÉVÊQUE 41 

nommait quai de la Saulnerie, à cause du Port et 
du Grenier à sel qui en étaient proches ; puis il fut 
appelé quai de la Vallée de misère, parce qu'il y 
aboutissait^ et quai de la Mégisserie des mégis- 
siers qui en occupaient presque toutes les mai- 
sons. Les mégissiers préparaient les peaux en blanc 
et les mettaient en état pour les gantiers et les 
peaussiers; mais, dans la suite, ils quittèrent le 
bord de la Seine, l'eau des Gobelins s'étant trou- 
vée meilleure pour leur métier. Ils furent s'éta- 
blir au faubourg Saint-Marceau'-. Et les maisons 
qu'ils délaissaient furent occupées par les ferron- 
niers, les marchands de ferraille, qui baptisèrent 
la partie du quai en prolongement. Le quai de la 
Mégisserie fut souvent lui-même, au xviif siècle, 
appelé (( quai de la Ferraille ». Si l'on consulte le 
terrier du roi, fait en suite d'un arrêt du Conseil 
du 14 décembre 1700^, on voit que la plupart des 

construction carrée, en façade sur le quai, sans caractère, s'éle- 
vant aune hauteur de quatre étages. 

Le bâtiment du For l'Evéque, sur le quai de la Mégisserie, ne 
présentait donc aucune différence notable, si ce n'est par la lar- 
geur plus grande, d'avec les constructions avoisinantes. Il n'en 
devait pas être de même sur la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, où, 
comme nous le verrons plus bas, une partie de la construction 
ancienne, datant du xiir siècle, avait été conservée. 

1. On nommait c< Vallée de misère » une place, en contre-bas de 
rues voisines, située à gauche du Grand-Chàtelet, et qui avait 
reçu ce nom des ruines «qu'y avait amoncelées le débordement de 
la rivière en 1496. 

2. Recueil des Ordonnances des rois de Finance, II, 385, note. 

3. A7'ch. nat., Q, 1/1099/4 ; reproduit ci-dessus, p. 37. 



42 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

boutiques en sont occupées par des marchands de 
ferraille et des quincaillers. 

Des fenêtres du For FEvêque se découvraient, 
sur l'autre rive, le quai des Morfondus, le quai de 
l'Horloge, les profils moyen-âgeux du Palais de 
justice aux tours rondes et pointues ; en aval, le 
Pont neuf, toujours animé, et, en amont, le pont 
au Change, si pittoresque avec ses maisonnettes à 
pignons. Sur le quai môme, des déballages de 
ferraille, vieille et neuve, des batteries de cuisine ; 
les samedis vente d'arbrisseaux, de fleurs et de 
plantes ; en tous temps toutes sortes d'oiseaux à 
acheter, « même des pigeons, dit PiganioU, des 
perruches et des perroquets ». Sur la rivière 
tournaient les moulins à eau, et, dans les barques 
arrivées à la berge, criaient, aux heures matinales, 
les marchands de fruits et de poissons. 

En face du For FEvéque, rue Saint-Germain- 
FAuxerrois, s'élevait un bâtiment appelé le For le 
Roy : le roi de France ayant tenu à affirmer ses 
droits de justicier suzerain vis-à-vis de Fhôtel où 
s'exerçait la haute justice de l'évéque-. 

On a une description des bâtiments du For FE- 
véque, rédigée le 14 mars 1583, dans le « Rapport 
et Visitation faicte à la reqiieste de M" Jehan Leber, 
procureur fiscal de monseigneur Fevesque de Paris » , 

1. Il, 77. 

2. Sauvai, 111, 330. 




PLAN dit DE TURGOT (1734-I739 



LE FOR L ÉVÈQUE 43 

par Matliurin Gauqiielin, commis voycr de révoque*. 
On y voit que le For l'Eveque avait deux tourelles 
sur « rhostel de devant », c'est-à-dire sur la rue 
Saint-Germain-rAuxerrois, deux tourelles couvertes 
d'ardoises. Les fenêtres des chambres, oii demeu- 
raient les prisonniers, étaient fermées par des 
barreaux de bois : Gauquelin en fait ressortir le 
peu de solidité. Le bâtiment tout entier est dans 
un état lamentable. Les murs en sont « bouclés, 
cassés et rompus » ; les poutres, qui soutiennent les 
solives, toutes vermoulues, et les planchers me- 
nacent de s'effondrer « d'heure en autre ». L'un 
des pignons latéraux était fendu ; mais voici que 
la maison adjacente s'est écroulée et le pignon 
s'en est « ouvert de beaucoup davantage ». L'état 
des cachots est tel que « pourroient aisément les 
prisonniers rompre et arracher les pierres pour 
sortir hors ». Le bâtiment est divisé à l'intérieur 
par deux cours, la petite et la grande. Elles sont 
Tune et l'autre transformées en bourbiers, « parce 
que les eaux qui tombent du ciel, des corps 
d'hostels, gouttières et esgoûts, n'ont point de 
cours et ne se peuvent vuider, qui est cause d'en- 
dommager grandement les fondemens des murs, 
dont vient la cause en partie des périls éminens ». 
Un grenier, délabré comme le reste de l'immeuble, 

1. Arch. nat., Z, 2/3190. 



44 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

règne sur l'ensemble du bâtiment. M" Gauquelin 
énumère l'un après l'autre les salles, les chambres 
et les cachots. Il parle d'une chambre « de la 
sonnette », qui se trouve au-dessus de la <( chambre 
de l'auditoire » ; ce dernier nom en indique la 
destination. « En la chambre de la sonnette, dit 
Gauquelin, il est besoing de renduire et recrevire 
les gros murs au pourtour et refaire le plancher, 
parce qu'il est tout pendant, cassé et corrompu et 
en péril évident ; en tombe ordinairement grande 
quantité de plâtras, parles entrevoues des planches, 
lesquels sont tombés en l'auditoire et en danger 
de blesser d'heure en heure les personnes qui y 
assistent ». 11 y a une « chambre noire » et une 
« chambre des Italiens >> joignant la Grand'Ghambre; 
une pièce appelée « la salle » tout court, puis la 
« chambre de la question » qui a une cheminée 
avec (( âtre, jambages et contrecœurs ». Le tout, 
d'ailleurs, selon JVP Gauquelin, dans un pressant 
besoin d'être réédifié. 11 est ensuite question de la 
chambre du conseil et d'une petite « sallette » d'en 
bas qui a vue sur la cour. Ces pièces ont presque 
toutes des cheminées. 

Le commis du voyer épiscopal passe aux cachots. 
Ils ont des noms pittoresques : le « cachot des 
femmes » s'appelle « les rats » ; puis il y a le 
« cachot de la souri », le cachot « de la brune », 
celui « du lièvre », celui « des marmouzets », auprès 



LE FOR L ÉVÊQUE 45 

duquel est « le privé ». Ces cachots ont des plan- 
chers. « Item, avons trouvé au cachot du lièvre, 
qu'il est hesoing et nécessaire de refaire les 
entrevoues du plancher et refaire plusieurs trous 
et réparations au pourtour du gros mur, ensemble 
remettre un corbeau de pierre de taille dessoubz la 
poultre pour la porter et la soutenir, parce que la- 
dite poultre échappe de dedans le gros mur. » 

Enfin, sous les chambres et les cachots, il y avait 
des caves. 

Cet édifice fut presque entièrement reconstruit 
par les soins de Jean-François de Gondy, premier 
archevêque de Paris, ainsi qu'en témoignait encore 
au xvin^ siècle une inscription gravée sur la façade 
du quai de la Mégisserie et que Piganiol nous a con- 
servée ^ : 

FORUM EPISGOPI SEGULARE 

nimia aedium vetustate collabens 
a fundamentis exitavit 

JOANNES FRANCISGUS 
DE GONDY 

. PRIMUS PARISIORUM ARCHIEPISGOPUS 

Pacis artes, jura legesque 

meditans 

Urbe armis incessa, factionibus 

turbata 

anno Domini 1652. 

1. Piganiol, II, 76. 



46 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

Les troubles, auxquels il est fait allusion, sont ceux 
de la Fronde . Cette reconstruction coûta60.000 livres^ . 
Gondy ne fit cependant pas rebâtir Tédifice en 
entier. Il garda une partie de l'ancienne façade sur la 
rue de Saint-Germain-l'Auxerrois. Au xviu^ siècle, 
Lebeuf ~ et Jaillot en donnent la description. L'un 
et l'autre font remonter au xnf siècle la portion du 
bâtiment qui avait été conservée. Au-dessus d'une 
porte de style ogival, on voyait un haut-relief repré- 
sentant un roi et un évoque agenouillés devant une 
Notre-Dame, symbole sans doute de l'accord entre 
Philippe-Auguste et Guillaume de Seignelay, ana- 
lysé plus haut. Les armes de France étaient a 
lleurs de lys, sans nombre, traversées d'une crosse 
droite ; à l'autre coin, un juge en robe et en capu- 
chon, des assesseurs et un greffier vêtu en hommes 
d'église. 

Par ses pignons latéraux, le bâtiment était adossé 
à des maisons particulières ayant leur entrée, deux 
d'entre elles sur le quai, les deux autres sur la rue 
Saint-Germain-l'Auxerrois ^. 

u Cette prison, écrit un magistrat, en 1776, se 
trouve dominée de tous côtés par des bâtiments d'une 
hauteur considérable qui ne permettent pas à l'air 

1. Lettres patentes du 10 novembre 1674, publiées par Sauvai, 
III, p. 676. 

2, Jaillot, llecherclies criliques h/'sloriqiies et fopofjraphifjues su?' 
la ville de Paris (Paris, 1772, in-8), p. 2i. 

o. Arc/i. mit., Terrier du roi, Q, 1/1099/4, texte. 



I 



LE FOR L ÉVÊQUE 47 

d'y circuler, ni de la purger des miasmes putrides 
qui s'exhalent nécessairement d'un aussi grand 
nombre d'hommes réunis ^ » 

Ce qui fit singulièrement défaut à l'architecte de 
François dcGondy. quand il rebâtit le For l'Eveque, 
ce fut la place. En étudiant le cadastre, dressé au 
commencement du xix" siècle, où se distingue 
nettement le terrain précédemment occupé par la 
prison, on demeure étonné de son exiguité". Si les 
dimensions données sont exactes, et elles ne peuvent 
avoir été faussées d'une manière notable, le For 
l'Eveque s'élevait sur un rectangle irrégulier de 
9 mètres de large en moyenne et 35 mètres de 
long'\ 

Aussi l'auteur de la F radine écrivait-il d'un ton 
indigné : 



1. Publié par Dauban, les Prisons de Paris sous la Révolution, 
p. 4. 

2. Arch. naL, plan cadastral dressé vers 1800, quartiers de la 
Banque et du Louvre, îlot 22. 

3. Ces dimensions d une exiguïté extrême sont confirmées par le 
magistrat, qui écrit, en 1776, le Projet concernantV établissement de 
nouvelles prisons, publié par Dauban, dans les Prisons de Paris 
sous la Révolution (p. 3). « Le For FEvêque, écrit-il, peut avoir 40 
à 30 pieds de profondeur sur à peu près autant de largeur ; encore 
cette largeur n'est-elle pas égale dans toutes les parties, celle qui 
donne sur le quai n'a guère que lo ou 20 pieds ». Le pied avait 
0™,324. Le magistrat donne ces dimensions au jugé. Elles ne sont 
exactes qu'à l'extérieur, sur le quai, où l'appréciation était facile, 
20 pieds correspondent aux 7 mètres du plan cadastral. En mètres 
carrés, l'estimation du magistrat est encore inférieure à celle du 
plan cadastral, celui-ci donnant à remplacement du For l'Eveque, 
31o mètres carrés environ, et le magistrat environ 223. 



48 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

Sur les lugubres bords du Phlégéton bourbeux^ 
S^ élève dans les airs un palais ténébreux -. 
Entre les fers croisés, qui servent de barrière, 
Le soleil glisse à peine un rayon de lumière 
Et craint de se salir dans vingt infâmes trous, 
D'oii, pour y loger Vhoymne, on chasse les hiboux'K 

La Fradine ou les Ongles rognés, est un poème 
héroï-comique en trois chants — le siècle qui pro- 
duisit le Lutrin aimait fort ce genre littéraire — où 
un écrivain, qui ne se fait connaître que par ses 
initiales « D. L. P. », et qui fut détenu au For 
l'Eveque, raconte les exactions du concierge Jean 
Fradet'*. La rédaction s'en place postérieusement 
à 1673^, antérieurement à 1680. Le bourreau Guil- 
laume, de qui il est question dans le poème, était 
mort avant cette dernière date. 



1. La Seine. 

2. Le For TEvèque. 

3. Bibl. de V Arsenal, ms. 3307. 

4. Sur Jean Fradet, concierge du For TEvêque, voir plus bas. 

5. Déjà depuis dix ans cette heureuse r/eôle 
Entassait dans ses sacs [à Fradet) pistole sur pislole. 

Fradet succéda, dans la geôle du For TEvèque, à son beau- 
père Claude Boursier, le 12 mars 1663. Voir plus bas. — 11 est vrai 
que ce ch fre «dix ans» n'est, sans doute, qu'une approximation 
poétique; le «mètre » du vers s'opposant au chiflre exact. — La 
Bibliothèque de l'Arsenal possède de la Fradine deux exemplaires 
manuscrits, ms. 3136, f. 191-200 et ms. 3307, f. 113-21. Le manus- 
crit 3307 contient des annotations très intéressantes, parce 
qu elles donnent plusieurs clés du poème et l'expliquent en divers 
passages obscurs. 







PLAN DU FOR l'ÉVÈQUE EN I774 
(par le concierge DINANT DU VERGEr) 



LE FOR L EVÈQUE 49 

Un siècle plus tard, en 1774, le concierge du For 
rÉveque, Dinant du Verger, traça un plan de la 
prison, que nous reproduisons ici, et qui donne, 
non seulement les dispositions principales du bâti- 
ment, mais raffectation des différentes parties à 
l'usage de la prison. 

Nous avons dit que, d'après le plan cadastral 
dressé au commencement du xix" siècle, le For 
l'Evêque occupait un rectangle de 9 mètres de large 
sur 35 mètres de long. 11 ne faut pas tenir compte 
des dimensions indiquées sur le plan de Dinant du 
Verger. C'est un travail de dessinateur inexpéri- 
menté, sans rigueur géométrique. A première vue 
on s'aperçoit que la grande cour est indiquée avec 
des dimensions proportionnellement beaucoup trop 
petites, tandis que, ce que le plan appelle « salle de 
jour du concierge », y occupe une place beaucoup 
trop grande; mais nous en devons retenir l'ordre 
et la disposition des diverses parties du bâti- 
ment, renseignements par eux-mêmes très pré- 
cieux ^ 

L'entrée de la prison était sur la rue Saint-Ger- 
main-l'Auxerrois, que le plan appelle aussi « rue 
du For-l'Evêque ». La porte s'ouvrait à l'extrémité 
droite du bâtiment. Elle donnait accès à un passage 
qui conduisait au premier guichet : passage très 

1. L'original de ce plan est conservé à la Bibliothèque nationale, 
département des manuscrits, ms. Joly de Fleury 1293, f. 110. 



50 LA BASTILLE DES COMEDIENS 

bas, si nous nous en rapportons à la F radine. : 

Par trois guichets obscurs, d'oiwertifre pressée, 
Le nain le plus petit entre à tête baissée^ 
Et, pour les entr' ouvrir, cinq barbares filous 
En font bruire les clés et roider lets verrous. 

Sur la gauche du passage, la descente aux « ca- 
chots noirs » et à la cuisine, au-dessus de laquelle 
se trouvaient les « chambres de pistole », chambres 
oii les prisonniers étaient mis à plusieurs ensemble. 
Entre les deux guichets, la geôle oii se faisaient 
les ccrous. De la geôle on pouvait entrer soit au 
greffe, bureau du greffier, soit, par une petite anti- 
chambre, à la salle de jour du concierge ayant vue 
sur les cours. Dans cette salle se rédigeaient les 
procès-verbaux, on y procédait aux interrogatoires 
de police, et c'était la chambre de la question pour 
le grand conseil, composé de conseillers au Parle- 
ment. Deux cours communiquant l'une avec l'autre : 
une petite cour qui paraît avoir été couverte, et une 
grande cour où se tenaient toute la journée ceux 
des prisonniers qui avaient la « liberté du préau » ; 
c'était la très grande majorité. Celte grande cour 
avait 30 pieds (environ 10 mètres) de long, sur 
8 pieds de large. Dans cet étroit espace ^ les prison- 

1. Projet concernant V établi ssemeni des nouvelles prisons, publié 
par Dauban, livre cité, p. 4. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 51 

niers étaient, du matin au soir, véritablement en- 
tassés les uns sur les autres. Sur la cour prenaient 
encore jour des chambres de prisonniers, chambres 
« communes » et chambres particulières, ces der- 
nières louées aux détenus qui avaient les moyens 
de payer le loyer d'un logement spécialement ré- 
servé à chacun d'entre eux. Dans le fond de la cour, 
ayant vue sur le quai de la Mégisserie, que notre 
plan nomme « quai de la Ferraille », d'autres 
chambres de pistole, l'appartement du concierge 
et la chambre pour les séances ordinaires des con- 
seillers du Parlement formant le conseil de la 
prison. 

Le For l'Evêque avait une seconde entrée sur le 
quai ; elle était réservée à « Messieurs, » c'est-à-dire 
aux membres du Parlement. 

La chapelle était aménagée au rez-de-chaussée 
sur le quai de la Mégisserie. Les prisonniers y 
venaient entendre la messe tous les jours. 

La grande cour était éclairée par un réverbère^. 

Le plan de Dinant du Verger, qui nous donne 
ces détails sur la disposition intérieure du For 
l'Evêque, a été rédigé pour faire ressortir l'incon- 
vénient que présentait une disposition qui donnait 
au concierge — responsable de la garde des dé- 
tenus — un appartement ayant vue sur le quai, 

1. Bibl.nat., ms. Joly de Fleury 1293, f. 134 verso. 



52 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

sans aucun jour sur la cour où se tenaient du 
matin au soir les prisonniers. 

L'appartement du geôlier Fradet, le premier en 
date des concierges qu'ait eus le For l'Evêque, 
devenu prison du roi, est décrit par l'auteur de la 
Fradine en termes qu'une note, qui y est jointe, cer- 
tifie exacts 1 : 

Dans la noire jjrison est au premier étage 

Un riche appartement^ des F radins le juirtage. 

Du vestibule, on entre au salon spacieux, 

Où vingt tableaux, voués aux délices des yeux, 

Laissent sous les plafonds voir les corniches pleines 

B^ agréables bijoux mêlés de porcelaines. 

Là, sur leurs piédestaux à grandi frais ouvragés, 

Brillent le bronze et Vor des bustes arrangés. 

Dans le secret réduit de V alcôve enfoncée, 

Sur un beau cabinet la pe?idule placée, 

Et de chaque coté quatre fauteuils douillets 

Sur leurs bois ciselés font trembler les parciuets. 

Tout y rit. 

Les chambres des prisonniers n'étaient pas d'un 
luxe égal, loin delà; bien que parfois, pour les 
plus fortunés d'entre eux — car il leur était per- 

1. « L'appartement da geôlier est de même qu'il est ici décrit. 
M. du Harlay (procureur général du Parlement) en témoigna son 
indignation» [JMhl. de V Arsenal , ms. 3307, f. Ho). 



LE FOR l'ÉVÊQUE 53 

mis de les meubler à leur guise — elles présen- 
tassent un aspect élégant. 

Ces chambres étaient de diverses sortes. Les 
meilleures étaient les chambres particulières à che- 
minée, puis venaient les chambres particulières 
sans cheminée, les chambres communes à lits, les 
chambres de la paille, où les prisonniers étaient 
renfermés pêle-mêle n'ayant que des bottes de 
paille pour se coucher. Enfin, on avait dans la 
prison les « cachots clairs », chambres ordinaires 
où les prisonniers étaient tenus au secret — Fun 
d'eux était dénommé « la Petite Bastille » — et les 
« cachots noirs », où l'on mettait les prisonniers 
insurbordonnés, et ceux qu'on voulait punir d'une 
manière particulièrement rigoureuse. Une partie 
des cachots noirs étaient en sous-sol, au témoignage 
du plan tracé par le concierge Dinant du Verger^; 
d'autres étaient dans les étages : on n'y avait jour 
que par un trou « à ne pouvoir y passer le poing- ». 

Toutes les fenêtres étaient grillées. « Mettant sa 
tète à l'une des lucarnes du grenier, lisons-nous 
dans la relation de l'évasion de l'abbé de Buquoy-^, 

1. ÏÏibl. naf., ms. Joly de Fleury 1293, f. 110. 

2. Lettre du concierge Dinant du Verger, en date du 6 juillet 1768, 
publiée par Fr. Ravaisson {Archives de la Bastille, XII, 483-84). 

3. L'événement des plus rares ou Vhistoire du sieur abbé comte 
de Buquo>/, singulièrement son évasion du Fort VÊvêque [1706] et 
de la Bastille, l'allemand à côté {2° édit. s. 1. 1719, in-18), p. 76. Ce 
petit livre anonyme est de M'"" du Noyer, auteur des Lettres histo- 
riques el f/alanles. 



54 LA BASTILLE DES COMÉDIEiNS 

il vit qu'il donnait sur le quai de la Vallée de mi- 
sère (Mégisserie). Il est vrai que la hauteur était 
prodigieuse et qu'il fut effrayé de cette quantité de 
grilles de fer, qui régnent jusqu'en bas, avec une 
infinité de branches toutes hérissées de pointes, 
qui, regardant d'en haut, forment un spectacle 
des plus affreux : car on croit voir une forêt toute 
hérissée de fer ». 

Chambres et cachots étaient dans des conditions 
hygiéniques déplorables. Le magistrat, — de qui le 
mémoire rédigé en 1776 a été déjà cité, — écrit à ce 
sujet : (( Les cellules destinées aux malheureux qui 
n'ont aucune faculté ^ sont plutôt des trous que des 
logements. Celles qui sont sous les marches de 
l'escalier ont 6 pieds carrés. On y place cinq pri- 
sonniers. Ces antres, où l'on peut à peine se tenir 
debout, ne reçoivent de jour que celui de la cour. 
L'odeur en est infecte. Ils font horreur. » 

« Les chambres, qu'on appelle communément la 
pis tôle, poursuit-il, sont aussi trop petites ; mais ce 
qu'il n'est pas possible de voir sans un soulèvement 
général de tous les sens, ce sont les cachots sou- 
terrains! Ces cachots sont au niveau de la rivière; 
la seule épaisseur des murs les garantit de l'inon- 
dation et toute l'année l'eau filtre à travers les 
voûtes. C'est là que sont pratiqués des réceptacles 

1. C'est-à-dire destinées aux prisonniers qui n'avaient pas les 
moyens de payer la location d'une chambre spéciale. 



LE FOR L ÉVKQUE 55 

de 5 pieds de large sur 6 pieds de long, dans les- 
quels on ne peut entrer qu'en rampant, et où Ton 
enferme jusqu'à cinq hommes, même en été. L'air 
n'y pénètre que par une petite ouverture de 3 pouces 
percée au-dessus de l'entrée, et lorsqu'on passe vis- 
à-vis Ton est frappé comme d'un coup de feu. Ces 
cachots, n'ayantde sortie que sur les étroites galeries 
qui les environnent, ne reçoivent pas plus de jour 
que ces souterrains oii l'on n'aperçoit aucun sou- 
piraii^ » Le For l'Evêque était, avec le Petit-Ghà- 
telet, la prison de Paris la plus « effrayante » par 
ses « horribles cachots- ». 

Il s'élevait à une hauteur de quatre étages, au- 
dessus du rez-de-chaussée, sans compter le grenier 
à lucarnes qui servait de garde-meubles^. 

Les bâtiments, mal entretenus, étaient en 1776 
dans le plus mauvais état\ délabrement rappelant 
celui de 1583 décrit par M^ Gauquelin. 



1. Projet concernant rétablissement de nouvelles prisons (illQ)^ 
publié parDauban, p. 4. 

2. John Howard, Etat des prisons, trad. française (1791, in-S"), I, 
354. 

3. Voir les détails donnés par l'abbé de Buquoy, L'événement le 
plus l'are ou Vhistoire du sieur abbé comte de Buquoy, singulière- 
ment son évasion du For VÉvêque (1706) et de la Bastille, éd. de 
1710, p. 74-82 

4. Projet concernant V établissement de nouvelles prisons, loc. 
cit., p. 4. 



• U.RIIII I4JII. IIIIIIWWII 



i iJ' f m.J ■^ 




/c parie c'V 



ov 



i c^ ;_ Octroi me 




,,,iv-> ,> ,;. .,-.< <".>/ 



,.......^/^^-" -' -^ 






rj'//: 






c^. 



^ 



f^iriM 




X. 



'^^«ÎJ^ÏStf» 



^ 




ORDRE DU ROI D INCARCERATION AU FOR L EVEt^LE 
(D'après l'original conservé dans les archives de la Bastille.) 



LE FOR L'EVEQUE 
PRISON ROYALE 



IV 

L'ADMINISTRATION 

On a dit que la conséquence entraînée par l'édit 
de février 1674 fut de transformer le P'or l'Evéque 
en prison du roi. A partir de cette époque, la geôle 
reçut en grand nombre les prisonniers d'ordre du 
roi, c'est-à-dire ceux qui étaient soustraits à la juri- 
diction des tribunaux pour être jugés par l'autorité 
souveraine. Celle-ci était exercée en la circonstance 
par le ministre qui avait Paris dans son départe- 
ment — généralement le ministre de la Maison du 
roi — ou, en son lieu et place, par le lieutenant de 
police. La haute main sur l'administration du For 
l'Evéque n'en fut pas moins confiée au Parlement. 
Le premier président, le procureur général et l'un des 
conseillers nommé « commissaire de la prison » par 
sa compagnie, formaient un conseil qui avait sur la 
geôle royale une autorité complète. Les titulaires 
des deux principales fonctions, celles de concierge 
et de greffier, étaient à la nomination du procu- 
reur générale Les plaintes des détenus étaient por- 

1. Bibl. nal., ms. Joly de Fleury 1293, f. 137. 



60 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

tées au Parlement, qui se trouvait investi par le 
/fait de lapolice intérieure. On saitTindépendance, 
on peut dire l'hostilité du Parlement vis-à-vis de la 
Cour. Telles étaient les « franchises » de l'ancien 
régime. Les prisonniers d'ordre du roi eux-mêmes 
comparaissaient devant les commissaires du Parle- 
ment au moins deux fois l'an. Ceux-ci les entendaient, 
rédigeaient à leur sujet un rapport qui était trans- 
irais par le premier président au ministre de Paris K 
A ce rapport le ministre ou, en son nom, le lieute- 
nant de police, faisait réponse, soit pour mettre en 
liberté le prisonnier que les magistrats en avaient 
jugé digne, soit pour justifier au contraire Fincarcé- 
ration^. — Il arrivait d'ailleurs que le lieutenant de 
police intervînt dans l'intérieur de la prison par le 
moyen de ses commissaires ou bien en personne; 
mais il était tenu d'en référer au procureur général. 
De même, il intervenait à la Bastille ; mais ici il 
en référait au ministre de Paris. C'était la diffé- 
rence essentielle entre les deux prisons. 

Le premier des fonctionnaires du For l'Eveque 

1. Article XXXVJII du llèglemcnl général fait pai- le Parlement 
pour les prisons de Paris (Jrc/i. nat., AD"i, 27 b/109), confirmé par 
les documents spécialement relatifs au For l'Evêque contenus dans 
le manuscrit de la Bibliothèque nationale, Joly de Fleury 1293. 
Voyez un spécimen de ces rapports, rédigés par les commissaires 
du Parlement sur les prisonniers du For l'Evêque, d'ordre du roi 
ou de police. Bibliothèque de V Arsenal (Archives de la Bastille, 
ms. 11631, 15 août 1769). 

2. Bibl. de VArsenal, Archives de la Bastille, ms. 11631. à la 
date du 15 août 1769. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 61 

était le concierge. Au xvii° siècle, il était encore 
nommé « geôlier et garde de la prison royale du For 
i'Evêque », situation qui correspondait à celle de 
gouverneur de la Bastille, avec toute la distance 
qui devait séparer le noble gentilhomme placé à la 
tête d'un château que le roi destinait à recevoir les 
premiers personnages du royaume, la Bastille, du 
gardien d'une maison qui, en comparaison, était 
toute roturière. Tandis que le gouverneur de la Bas- 
tille était nommé par le roi, le concierge du For 
rÉvêque était nommé, au xviu*' siècle, par arrêt du 
Parlement, sur proposition du procureur général. 
C'est, en réalité, le premier président qui décidait-. 

Cette nomination était une commission révocable, 
tandis que la place immédiatement inférieure, celle 
de greffier, était un office qui était acheté par le 
titulaire et dont celui-ci devenait propriétaire après 
l'avoir payé^. L'acquisition ne pouvait d'ailleurs s'en 
faire qu'avec l'agrément du Parlement. 

C'est depuis la déclaration royale, donnée à Ver- 
sailles le 11 juin 1724, que la charge de concierge 
du For l'Evoque avait été transformée en(( commis- 
sion ». Précédemment elle avait également été un 



1. Voir Dtbl. nat., ms. Joly de Flcury 1293, fol. 197, document 
relatif à la nomination de Claude de Laure comme concierge du 
For TEvêque. 

2. Voir les mémoires de Gurlier, greffier du For l'Evcque sur les 
deux places de concierge et de greffier {Bibl. nat.^ ms. Joly de 
Fieury 1293, f. 178 et 185). 



62 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

office, que les fermiers généraux affermaient', et 
dont le titulaire était considéré comme propriétaire 
pendant la durée de son contrat. Ce changement 
était intervenu parce que, contrairement à l'office, la 
commission était révocable. La propriété de la si- 
tuation de concierge, dans les mains du titulaire, 
avait produit des abus que définit la déclaration 
du 11 juin 1724 : 

Nous avons été informé, dit Louis XV, que les baux des 
prisons, dont le produit fait partie de la ferme de nos 
domaines, donnaient lieu souvent aux exactions des geôliers 
qui croyaient pouvoir se dédommager du prix de leur 
ferme en faisant payer aux prisonniers des droits au-delà 
de ceux qui leur sont permis par les ordonnances et par les 
arrêts de nos cours de Parlement. Ces abus nous ont paru 
d'autant plus importants que le pouvoir des geôliers, sur 
ceux qui sont détenus dans leurs prisons, ne permet pas 
souvent d'avoir des preuves suffisantes de leurs prévari- 
cations, et, ne pouvant pour cette raison être dépossédés de 
de leurs baux, les règlements, que les rois, nos prédéces- 
seurs, ont faits pour la police des prisons, étaient souvent 
sans exécution ; c'est ce qui nous a déterminé de décharger 
les geôliers de payer aucune chose pour le loyer ou ferme 
des prisons, afin qu'il n'y ait à l'avenir aucun obstacle qui 
puisse arrêter nos ordonnances par rapport à un objet si 
important pour l'ordre public '^. 

Le For TEvêque devenant prison royale, le bail 

1. Jilbl. nat. recueil Thoisy Ho, f. 237 verso. 

2. Arch. nat., AD"i, 27B, n" 110. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 63 

annuel de la geôle tomba de 5.000 livres à 2.053. A 
ce taux, celte ferme était encore de beaucoup la plus 
forte des différentes prisons de Paris. Le concierge 
du Grand-Châtelet avait un « loyer » de 1.100 livres 
par an et celui du Petit Ghâtelet de 600 livres seule- 
ment. Quant à celui de la Conciergerie, il ne payait 
rien^ 



Jean Fradet, de qui il a été question, demeura en 
place quand le For l'Evêque devint prison du roi. 
Dans ses mains les fonctions de concierge furent 
encore un office. Il l'avait eu à l'époque où la 
prison était encore geôle épiscopale. Claude Leleu, 
« receveur et admodiateur général du revenu temporel 
de l'archevêché de Paris », le lui avait donné à bail, à 
lui et à sa femme, Michelle Boursier, par contrat du 
12 mars 1663. Le bail était de neuf ans et trois mois, 
à compter du l^'' octobre 1622, et le « loyer » annuel 
à payer par Fradet s'élevait à 5.000 livres. Celui-ci 
succédait à Claude Boursier son beau-père ~. Il 
demeura en place jusqu'à sa mort qui survint dans 
la première moitié de l'année 1688-^. 



1. Chiffres de Tannée 1690, donnés dans les Objections contre 
le règlement général [Bibl. nat.^ ms. franc. 21712, f. 303 verso- 304). 

2. Arch. nat., L 432, n° 56. 

3. BibL nat.^ recueil Thoisy 115, f. 69 verso. 



04 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

Ce fut un geôlier âpre au gain qui exploitait ses 
« hôtes ». 11 s'était mis d'accord avec son greffier, 
qui, de son côté, avait à retrouver le « prix de son 
bail ». Déjà au conseil de police de 1666, le rappor- 
teur, M. de Morangis, avait parlé de leurs exactions ^ 
Puis un prisonnier « de robe », mis au For l'Eveque, 
en fut victime. 11 les dénonça au Parlement. Au 
témoignage de l'annotateur anonyme de la Fradine^ 
«M. de lïarlay, qui vint lui-même au For FEvôque, 
dit qu'il (Fradet) méritait les galères. M. de Lamoi- 
gnon dit qu'il fallait le pendre pour faire un 
exemple. » 

Sur mille infortunés ce tyran des guichets 
Exei'çoit de ses mains les avides crochets. 
Ses ongles acérés^ dans la plus creuse bourse^ 
Savoient de Vor caché percer jusqu'à la source, 
Et jamais un oiseau dans sa cage enfermé 
Ne sortit qu'il ne Veut jusqu'aux os déplumé'-. 

Pour le concierge du For l'Évéque chacun des 
prisonniers était un hôte qui lui devait redevances 
de nourriture et de logement. Le taux en fut établi 
par un règlement que le Parlement édicta le Jl fé- 
vrier 1690^ confirmé et précisé par le règlement 



1. Bihl. nat.., nouv. acq. franc;. 2017, f. 55. 

2. La Fradlne, Bibl. de V Arsenal, ms. 3307, f. 113 verso- Ui. 

3. C'est la publication de ce règlement, le H février 1690, qui 
motiva les Objections contre le règlement général pour les prisons, 



LE FOR L ÉVÊQUE 65 

général des prisons, que le Parlement publia le 
18 juin 1717. En nous reportant au tableau suivant, 
dressé en '1775 par le greffier du For l'Eveque, 
nous voyons que, dans le courant du siècle, les 
prix s'étaient à peine modifiés. 

Ce tableau nous paraît intéressant, car il indique 
également la somme des bénéfices que pouvait se 
faire le concierge du For FEveque, bénéfices qui 
constituaient son traitement'. 

DROITS PERÇUS PAR LE CONCIERGE DU FOR l'ÉVÈ^UE EN H^b- 

11 est dû au concierge suivant le règlement : 
pour une chambre à cheminée, 30 sols 

par jour, ce qui fait pour le mois. . . 45 Ib. 

Pour entrée et sortie i 

Total 40 Ib. 

Pour une chambre sans cheminée, 20 

sols par jour, ce qui fait pour le mois. 30 Ib. 

Pour entrée et sortie 1 

Total 31 Ib. 

Pour chacun des prisonniers, qui sont 

dans les chambres communes appelées 

adressé au lieutenant de police Nicolas de la Reyuie, en 1690, par 
les geôliers et greffiers des prisons de Paris, et dont le rédacteur 
a été sans doute le concierge du For l'Evêque, car c'est particuliè- 
rement de lui qu'il est question dans le document (Bihl. nat. 
nis. franc. 21712, f. 293 et suiv.). 

1. Nous avons mis en notes les différences d'avec les chiffres 
fixés par le Règlement général du Parlement, publié le 1<S juin 1717. 
Les chiffres, qui ne sont accompagnés d'aucun appel de note, sont 
demeurés identiques. 

2. Mémoire du greffier du For l'Evèqu.c, GnrUer {Blbl. nat.^ 
ms. Joly de Fleury 1293, f. 186). 



66 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

demi-pensions, 15 sols par jour, ce qui 

fait pour le mois 22 Ib. 10 

Pour entrée et sortie 1 

Total 23 Ib. 10 

Pour chacun des prisonniers, qui sont 
dans les chambres appelées «pistoles)^, 
Ssolsparjour, cequifaitpourlemois^, 7 Ib. 10 

Pour entrée et sortie 1 

Total 8 Ib. 10 

Il y a, indépendamment de cela, ceux à la paille, qui 
payent chacun 1 sol par jour, 10 sols d'entrée, et autant 
de sortie 2; et 500 Ib. que le marchand de vin lui paye 
par an. Si un prisonnier reste un an ou six mois, 
comme cela arrive très souvent, on voit quelle somme 
il produit au concierge. 

En 1773, la place de concierge du 
For l'Évêque a produit 17.910 1b. 

La dépense a été de 5 . 266 

Il reste net 12.644 Ib. 

En 1774, elle a produit 19.044 Ib. 

La dépense a été de 6.028 

Il reste net 13.014 Ib. 

Ce chiffre de 13.000 livres représente les béné- 

1. D'après le Règlement général du IN juin 1717, les prisonniers 
qui sont dans les chambres de pistole payent également o sols 
par jour s'ils couchent seuls dans un lit ; mais il est spécifié qu'ils 
ne paieront que 3 sols s'ils couchent deux dans un lit {Avck. nat., 
ADiiJ, 27 b/109). 

2. D'après le Règlement général, les prisonniers à la paille 
paient également 1 sol par jour: mais ils sont exemptés de tout 
droit d'entrée et de sortie. 



LE FOR L ÉVÊQUE 67 

fices que le concierge retirait de sa place vers 1774. 
On voit l'exagération de Howard qui visitait vers 
cette époque les prisons de Paris. 11 rapporte que le 
concierge du For F Evoque se faisait 20.000 livres 
de revenu. 11 faut en effet déduire du chiffre de 
13.000 livres, indiqué ci-dessus, i3ien des frais 
qui ne sont pas mentionnés, particulièrement ce 
que le concierge devait dépenser pour Tameuble- 
ment de la prison, l'achat de la literie : on imagine 
que la dépense n'était pas minime pour « une maison 
de cette importance^ ». 

En entrant en charge, le concierge du ForFEveque 
prêtait serment « de bien et fidèlement garder et ob- 
server les ordonnances, arrêts et règlements de la 
Cour (Parlement) etde ne prendre plus grands droits 
que ceux qui lui sont taxés par icelle" ». 

Serment dont le concierge Fradet s'était peu 
soucié, si nous en croyons son chantre héroï- 
comique : 

Voy^ s'écrie-t-il, en s'adressant au roi, 

Voy^ comme sans respect clans Ion fort de la mître^ 
De cent droits usurpés il se croit seul l'arbitre ; 
Voy ces honteux y rabats et reyarde à quel prix 
Il y vend le sommeil dans trente infâmes lits. 

1. Cf. le Mémoire de Dinant du Verger, concierge du for l'Evèque 
{Bibl. nat., ms. Joly de Fleury 1293, f. 116). 

2. Bibl. nat., ms. Joly de Fleury 1293, f. 196. 

3. For TEvêque. 



68 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

L'annotateur anonyme du manuscrit de l'Arsenal 
ajoute ce commentaire: a 40 sols par joui* pour un 
lit, réduits par le règlement à 15 sols ' ». 

Le poète poursuit : 

Porte ^ porte tes yeux jusquau fond de ce gouffre^ 
Des ténébreux guichets itérée répaisse nuit, 
Zà, tant que son argent ne fa point relâchée^ 
Tout un jour on tient Lise- à la morgue^ arrestée^ 
Et Lubin sans teston n'est mis enfin dehors 
Qu'après qu'il a 7nis bas culotte et justaucorps'^. 
N'entends-tu pas les cris de ce maître de forges'^ ^ 
Qu'entre les deux guichets ce loup tient à la gorge ^ 
Jusqu'à, temps que^ timide y il ait pu lui compter 
Les louis qu'à minuit on lui fait emprunter ? 
Vois ce gros maltotier^ qui sa bourse dénoue : 
llva^ deniers comptans^ se sauver de récroue^ 
Mais quoiqu'il entre ^ paye et sorte en même tems^ 
Il faut à graisse d'or voir les guichets contens, 

1. Bibl. de V Arsenal, ms. 3307, f. 114. Ce chiffre de 15 sols se 
trouve dans le règlement dii 11 février 1G90. 

2. « On tient à la morf^ue jusqu'à ce qu'on ait payé » (Note du 
ms. 3307 de la Bibliothèque de rArsenal). 

3. « Morgue, petite chambre à l'entrée dune prison où le prison- 
nier est d'abord enfermé pour être reconnu des guichetiers. ■> La- 
curne-Sainte-Palayc. 

4. «Onadépouiîlé des gens quin avoientpas dequoipayer )>(Note 
du ms. 3307 de la Bibliothèque de l'Arsenal). 

5. « Senicourt, arrêté à minuit, et tenu aux guichets jusqu'à ce 
qu'il payât 4 louis d'or qu'il emprunta» (Note du ms. 3307 de la 
Bibliothèque de l'Arsenalj. 

G. De Grassièrcs paya 12 écus pour une heure qu'il fut arrêté 
(Note du ms. 3307 de la Bibliothèque de l'Arsenal). 



LE FOR l'ÉVÊQUE 69 

Sans gîte i^ayer gîte et, pour qu'on r expédie, 
Tripler trois fois les droits d'entrée et desortie : 
Mais en vain je voudrois vol à vol raconter 
Ce que contre nos droits Fradin ose attenter'^. 

Ces plaintes paraissent avoir été reconnues exa- 
gérées, car le Parlement laissa Fradet concierge du 
For l'Evéque^; mais, comme bien des points en 
étaient exacts, les magistrats rédigèrent un règle- 
ment, dit notre auteur, qui rendit le retour de pa- 
reils abus difficile. C'est ce que le poète de la Fra- 
dine appelle les ongles rognés. 

Au xvni'' siècle, au contraire, les documents pré- 
sentent les concierges du For l'Eveque comme des 
hommes de bien et de probité. Citons ce mémoire 



1, Bihl. de r Arsenal, ms. 3307, f. 114 verso, 

2. Dans la suite, les exactions de Fradet reçurent cependant leur 
châtiment. Les concierges étaient civilement responsables des 
prisonniers pour dettes. Le 8 juillet 1687, un certain Armand 
Presle, dit Dubuisson, chargé de plus de 500.000 livres de dettes, 
s'évada en perçant l'un des murs de la prison. Fradet mourut peu 
après, et son fils, François Fradet, lui succéda dans son office. 11 fut 
attaqué par les créanciers de Dubuisson. « Bien que M. le premier 
président, alors procureur général (du Harlay), n'eût jamais pré- 
sumé son père coupable de l'évasion pour laquelle il a été néan- 
moins condamné, comme héritier, à la Tournelle, à rendre exigible 
des dettes qui montent à plus de 600.000 livres, et qu'au contraire 
il ait toujours conclu à le renvoyer quitte et absous de l'accusa- 
tion. » [B/bl. nat., ms. 21712, f, 304. Cf. les factums pour François 
Fradet, liibl. nal., recueil Thoisy 113, f. 65-70). — 11 est probable 
que le souvenir laissé par les exactions de Jean Fradet contri- 
bua à la condamnation. 



70 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

rédigé pour le Parlement au moment de la retraite 
du concierge Legris : 

Si le sieur Legris et sa femme, fille Naulin, se retirent du 
For TEvêque, il est essentiel de s'assurer de lui donner un 
successeur dont la probité soit parfaitement en état de 
répondre à la confiance publique. Il passe peut-être 
6.000 francs d'aumônes par an par les mains de ce concierge. 
La plupart des personnes charitables apportent sans se 
faire connaître, s'en rapportant au concierge seul pour la 
distribution, sans même l'assujettir à en justifier. Un sujet 
tant soit peu équivoque priverait de ce secours les prison- 
niers. La probité de MM. Naulin frères, qui se sont succédé, 
et de leur gendre (Legris) a été le soutien de cette bonne 
œuvre. L'expérience doit aussi être jointe, pour la sûreté du 

lieu, à la probité On proposerait le sieur Jean-Hubert 

Dinant, ancien sergent, âgé d'environ trente-six ans, marié, 
qui a rempli cette fonction à l'armée et qui, suivant les 
lettres ci-jointes, avec son congé absolu de sergent de son 
colonel et de M. le duc de Ghoiseul, a été fort regretté en 
quittant le service K 

Jean-Hubert Dinant du Verger, de qui il est ques- 
tion dans ce mémoire, fut nommé concierge du 
For l'Evêque le l^' juin 1768, succédant à Legris. 
Il conserva ses fonctions jusqu'au jour de sa mort, 
survenue en décembre 1779. Le 23 décembre, on lui 
donna pour successeur Claude de Laure, qui de- 
meura en place jusqu'à la suppression de la prison 

1. Sans date [Blbl. nat., ms. Joly de Fleury 1293, f. 241). 



LE FOR l'ÉVÊQUE ^ 71 

et fut nommé concierge de l'Abbaye le 21 jan- 
vier 1782 ^ 



On a dit que, contrairement à celle de concierge, T 
la place de greffier du For l'Évêque était un office 
acheté par le titulaire qui en devenait ainsi pro- 
priétaire. Le greffier Gurlier écrit qu'il a acquis i 
son office, en 1762, moyennant 25.000 livres 
et que la « finance primitive « en avait été de 
13.000 livres seulement-. 

Gurlier établit de la façon suivante les condi- 
tions financières qui régissaient l'office de greffier 
du For l'Evoque. Les chiffres en sont exactement 
confirmés par le Règlement général de 1717^''. 



1. Ibid., ms. 1293, f. 195. — Voici la liste des concierges qui se 
sont succédé au For TEvôque (telle que nous avons pu la reconsti- 
tuer d'après les documents épars), depuis la transformation en 
prisonroyale :1e premier en date est Jean Fradet, depuis son contrat 
du 12 mars 1663, encore passé avec le receveur général de l'arche- 
vêché, jusqu'à sa mort, survenue au commencement de 1688 ; — 
François Fradet succède à son père ; — en 1693, le concierge du 
For l'Evêque se nomme Joachim Perrotte {Bibl. nat., recueil 
Thoisy 115, f. 237); — au commencement du xviii* siècle, Pillotte 
(mentionné en 1717, Bibl. de V Arsenal, ms. 12689); — en 1725-28, 
Chevallier; — puis se succèdent Naulin aîné, Naulin cadet; leur 
gendre et neveu, Legris ; — Dinant du Verger, qui succède à 
Legris le 1" juin 1768, meurt en fonctions le 23 décembre 1779; a 
pour successeur Claude de Laure, qui reste en fonctions jusqu'à 
la suppression du For l'Evêque. 

2. Bihl. nat., ms. Joly de Fleury 1293, f. 184. 

3. Arch. nat., ADi" , 27 b/109. 



72 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

Il est dû au greffier, suivant le règlement, 

pour un écrou lo s. 

Pour la décharge 1 Ib . 

Total: i Ib. io s. 

Ce prisonnier resterait dix ans qu'il ne produirait 

qu'à peu près les mêmes droits au greffier. 
Il faut qu'il entre i.800 prisonniers par an, qu'au 
moins les deux tiers payent, ce qui n'est pas tou- 
jours, et que les droits ne soient pas payés à la 
rigueur d'après le règlement, c'est-à-dire que les 
prisonniers pour dettes payent plus, comme il est 
d'usage, relativement à leurs vacations et au long 
temps qu'employent ces sortes d'affaires, pour que 
la charge de greffier produise 

par an au plus 4 . 800 Ib . 

Sur quoi il est à prélever: 

Pour intérêt de sa charge i . 500 

Pour droit de centième denier 300 

Pour capitation et vingtièmes 50 

Pour appointement de son commis GOO 

Pour registre, papier, marques et dé- 
penses du 1^'' jour de l'an 3:)0 

Pour loyer 400 

Ainsi il ne reste net que i .GOO ' 

Les émoluments de greffier du For l'Evequc 
n'étaient donc pas considérables, d'autant, comme 
le fait remarquer Gurlier, « qu'il ne se passait pas 
de jour qu'il ne fit sortir les prisonniers sans rece- 

1. Ecrit, en 1775, par Gurlier, greffier du For l'Evêque {BibL7iat., 
ms. Joly deFleury 1293, f. 186). 



LE FOR L ÉV1>.QUE 73 

voir aucun paiement de ses droits^ ». Il était inter- 
dit, en effet, parles règlements de 1690 et de 1717, 
au concierge comme au greflier, «en aucun cas, 
d'appliquer au paiement de ce qui leur est dû les 
sommes données par la charité pour la délivrance 
des prisonniers, ni retenir les bardes des prison- 
niers pour leurs droits, nourriture, et autres frais 
qu'ils pourront devoir». Ils étaient tenus de se 
contenter d'une obligation « pour se pourvoir sur 
ses biens, laquelle ne pourra leur être refusée par 
le prisonnier 2 ». 

Les fonctions du greffier consistaient principale- 
ment dans la tenue des registres d'écrou sur feuilles 
de papier timbré et dont chacune devait être para- 
phée par lui. 

Depuis la Saint-Rémy (1°'" octobre) jusqu'à Pâques, 
il devait se tenir dans son greffe, de sept heures du 
matin jusqu'à midi et depuis deux heures « de re- 
levée » jusqu'à six heures du soir; et, entre Pâques 
et la Saint-Rémy, « de six heures du matin jusqu'à 
midi et depuis deux heures jusqu'à six heures du 
soir ». (( Il exercera son emploi en personne, 
disaient les règlements de 1690 et de 1717, écrira 
lui-même les expéditions et n'aura aucun com- 
mis à peine d'interdiction et de 10 livres d'amende. » 



1. Bibl. naL., ms. Joly de Fleury 1293, f. 182. 

2. Avch. nat., AD"i, 21 b/lOD. 



74 LA BASTILLE DES COMÉDIE^S 

Dès 1690, le greftier du For TEvêque se plaignait 
de, ces prescriptions ^ Et, dans le courant du 
xvnf siècle, le greffier Gurlier parvint à se sous- 
traire à l'observation de cet article. Il mentionne 
un commis dans l'état, cité plus haut, des dépenses 
qui lui incombent. Le concierge Dinant du Verger, 
au cours de son mémoire au Parlement-, le lui 
reproche assez vivement. 

Du Verger explique, de la manière la plus inté- 
ressante, comment la conciergerie et le greffe du 
For l'Evéque avaient été organisés de manière à 
sauvegarder les intérêts des prisonniers : 

Rien n'est plus sacré que la liberté de chaque citoyen. 
Tout ce qui tend à y donner quelque atteinte est un abus 
qui doit être proscrit. La loi, qui vient au secours de chaque 
prisonnier, doit être toujours active, par cette raison qu'il 
n'est pas permis de mettre un obstacle à ses ressorts qui 
en éloignerait TefTet. Voici l'application de cette vérité. Le 
greffier des prisons n'a des droits qu'à l'entrée et à la sortie 

Ç de chaque prisonnier. Par cette raison il est de son intérêt 
que les prisonniers sortent pour recevoir le droit d'écroue 

^et de recommandation. Le concierge des prisons n'a de 
bénéfices réels que par les chambres qu'il loue. Par cette 
raison ce bénéfice cesse à la sortie de chaque prisonnier, et 
si un concierge avide avait le droit de retarder la liberté 
d'un prisonnier, il est naturel de penser qu'il y mettrait 
des obstacles ^. 

1. Bibl. nat., ms. franc. 21712, f. 303 verso. 

2. Bihl. nat., ms. Joly de Fleury 1293, f. 116-17. 

3. Bibl. nat., ms. Joly de Fleury 1293, f. 119 verso. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 75 

On avait donc ordonné les intérêts du concierge * 
et ceux du greffier de manière à les mettre en oppo- 
sition et à assurer par là même « la liberté des pri-j 
sonniers », pour reprendre l'expression des textes. 
Mais si les détenus y trouvaient des garanties, il en 
résultait d'autre part des causes d'hostilité entre 
concierges et greffiers. Au xvii*" siècle, ce sont des 
difficultés entre le concierge Joachim Perrotte et 
son greffier Michelin*; au xviii" siècle, entre le 
concierge Dinant du Verger et le greffier Gurlier. 
Ce dernier profita, en 1771, du désordre produit par 
l'exil du Parlement et l'installation du Parlement 
Maupeou, pour faire agir les influences qu'il avait 
parmi les conseillers nouveaux. En septembre 1771, 
il contraignit du Verger, en le menaçant de lui faire 
perdre sa place, à signer un traité par lequel celui- 
ci convenait avec son greffier de partager égale- 
ment le produit de leur charge (celle de greffier) et 
de leur commission (celle de concierge), traité 
passé devant le substitut du procureur général, 
Martin. En retour, le greffier avait la surveil- 
lance de la prison trois jours par semaine, les 
mardi, mercredi et jeudi 2. Quand l'ancien Parlement 
fut rentré, du Verger n'eut pas de peine à mon- 
trer à quel point ces nouveautés étaient contraires 



1. Voir, à la Bibliothèque nationale, les factums du recueil 
Thoisy 115, f. 237 et suiv. 

2. Bibl. nat., ms. Joly de Fleury 1293, f. 184 verso et 193. 



70 LA BASTILLE DES COMEDIENS 

à l'esprit qui avait inspiré Forganisation de la 
prison. Jamais les évasions du For l'Évêque 
n'avaient été aussi nombreuses que depuis l'intro- 
duction de cette dualité dans la surveillance, le 
greffier l'exerçant les mardi, mercredi et jeudi et 
le concierge les autres jours ^ Et il obtint gain 
de cause. 



Le concierge du For l'Évêque était, avons-nous 
dit, le maître d'une pension bourgeoise; à l'excep- 
tion du greffier et de l'aumônier, les employés y 
étaient à sa nomination et payés par lui. 

Pour veiller à la garde des détenus, il avait deux 
guichetiers qui se tenaient aux guichets. Les 
règlements de 1690 et de 1717 l'oMigeaient à leur 
donner au moins 100 livres de gages par an. Défense 
aux guichetiers, sous peine de perte de leur emploi 
et même de punition corporelle, de recevoir quoi que 
ce fût, ni des prisonniers, ni de ceux qui les ame- 
naient ou les venaient voir-. Les guichetiers répon- 
daient corporellement de leurs prisonniers. 

1. Les fonctions de greffier des prisons du roi furent suppri- 
mées par édit royal de juillet 1782 (registre en Parlement le 
30 août suivant) {Bihl. de la Ville de Paris, Recueil lo4, in-4''). 

2. Arch. nat., ADin, 27, b/109. — Dès la publication du règle- 
ment du 11 février 1690, les guichetiers avaient protesté : « Les 
100 livres, que le règlement attribue, ne sont pas suffisants pour 



LE FOU L EVEQUE 7/ 

Le concierge était assisté de plusieurs autres fonc- 
tionnaires d'un caractère spécial et qui lui étaient de 
grande importance. C'étaient de gros chiens bien 
dressés et féroces, aux crocs puissants. Ils étaient 
aux portes, veillant à ce que les détenus ne se sau- 
vassent pas; ils accompagnaient le concierge dans 
la visite des chambres et cachots et sautaient alors 
à la gorge de ceux qui voulaient faire à leur maître 
un mauvais parti. Le concierge avait en eux des 
aides sûrs, dévoués et dont le traitement lui 
revenait moins cher que celui de geôliers appar- 
tenant à l'espèce humaine. 

Les textes montrent ces braves bouledogues dans 
l'exercice de leurs fonctions. 

Jean Noiseux était un libertin, violent et dan- 
gereux, qui avait tiré le couteau quand le gué 
lavait arrêté : il avait, dans cette circonstance, 
livré à la force publique une véritable bataille. 
Enfermé au For l'Eveque à la requête de sa 
famille « qui craignait qu'il ne la déshonorât », il 
excitait ses compagnons de captivité contre leurs 
gardiens. Le concierge du For FÉveque — il se 
nommait à cette date Chevallier — s'en plaint au 
lieutenant de police, dans un mémoire daté du 



des gens chargés de femme et d'enfants, du moment que, selon le 
nouveau règlement, il leur est interdit de recevoir quoique ce soit 
des prisonniers à leur entrée ou sortie, même des prisonniers de 
qualité» {Bibl. nul., ms. franc. 21712, f. 304). 



78 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

5 novembre 1728. « C'est un homme, dit-il, ivre 
tous les soirs et qui incite les autres prisonniers, à 
toute heure, à sédition. Entre autres, hier au soir, 
jeudi 4 novembre, sur les dix heures, étant 
enfermé dans sa chambre, il insulta les autres pri- 
sonniers qui étaient avec lui de telle sorte qu'ils 
crièrent au secours. Je montai, dit Chevallier, pour 
y mettre le holà! et voulus faire sortir ledit Noi- 
seux de cette chambre, quand il me prit au collet 
et m'aurait terrassé, si je n'eusse été secouru par 
mes guichetiers et mes chiens, qui, dans la bagarre, 
lui donnèrent des coups de dents. » Sur quoi ledit 
Noiseux menaça d'empoisonner les chiens, de tuer 
le concierge et ses guichetiers. « Ce considéré, 
Monseigneur, conclut le concierge épouvanté, pour 
éviter plus grand désordre, il vous plaise ordonner 
que ledit Noiseux soit transféré aux prisons du 
Châtelet^ ». Hérault, lieutenant de police, en écri- 
vit au cardinal de Fleiiry : « Depuis que Noiseux 
est au For rÉvéque, il y excite tous les jours des 
séditions contre le concierge et les guichetiers, en 
sorte qu'ils ne sont pas en sûreté-». Conséquem- 
ment Noiseux fut transféré à Bicétre. 

Cet épisode jette un jour inattendu sur les moyens 
dont le concierge disposait pour faire régner l'ordre 



1. Bibl. de VArsenal. Arch. de la Bastille, ras. 11024, f. 9.: 

2. Md.. f. 110. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 79 

dans sa maison. Quand ses chiens n'y suffisaient 
pas et que les prisonniers s'obstinaient à se mal 
conduire, il ne restait d'autre ressource que les 
transférer ailleurs. 

Le concierge Dinant du Verger a été averti de la 
tentative d'évasion que prépare lord Massereene, 
pair d'Irlande, emprisonné pour dettes. Que faire? 
Il ne peut qu'en aviser le lieutenant de police et 
celui-ci d'envoyer l'inspecteur Dutronchet, avec ses 
gens. Lord Massereene est arrêté entre les deux 
guichets, au moment oia, avec une barbe et des 
cheveux postiches, il s'apprêtait à gagner la rue ; 
et à son tour l'inspecteur envoie chercher le com- 
missaire de police qui dresse procès- verbal ^ 

Le concierge lui-même n'avait aucune autorité 
pour ces diverses opérations. A la même date exis- 
taient à Paris un certain nombre de maisons de 
détention tenues par de simples particuliers, 
comme la maison sise à Picpus, gouvernée par la 
dame Marie de Sainte-Colombe, où fut enfermé 
Saint-Just, coupable de vol domestique. La situation 
du concierge du For l'Evoque n'était pas différente 
de celle de cette dame. 

Les prisonniers étaient servis par ses domes- 
tiques particuliers, en partie de vieilles servantes-. 

1. 1776, 17 mars. Bibl. nat., ms. Joly de Fleury 1293, f. 121 
et 149. 

2. IbicL, f. 145. 



80 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

On est étonné que, dans ces conditions, les ré- 
voltes n'aient pas été plus fréquentes au sein de 
la prison. Il s'en produisit une le 6 décembre 1751, 
qui semble avoir été réprimée énergiquement. 
Trois des « rébellionnaires», Ghefdeville, Gassavant 
et la femme Vistôt, furent tués dans la mêlée; trois 
autres, Claude Marie, soldat au régiment de Nor- 
mandie, Guillaume Lemosnier et Elisabeth Vala- 
don, furent blessés. Le Parlement instruisit le 
procès des survivants. Jean-Glaude Desnoyers, 
Guillaume Modave, soldat aux gardes, et Glande 
Marie furent condamnés en trois années de galère, à 
être préalablement marqués au fer rouge des lettres 
GAL, et attachés au carcan durant deux heures, 
dans le préau du For rÉvéque, ayant un écriteau 
sur la poitrine et un autre sur le dos, avec ces 
mots : « Prisonnier rcbellionnaire », de manière à 
servir d'exemple aux autres détenus et à les inti- 
mider. Elisabeth Valadon fut condamnée en trois 
années d'internement à la Salpètrière '. 

Une autre tentative de rébellion du nommé Ghé- 
ret ne fut pas moins énergiquement réprimée. Il 
s'était armé d'un couteau et d'une fourche. Il fut 
tué dans la bagarre, mais procès n'en fut pas 



i. Arrêt de la Cour rendu en la Grand' Chambre au sujet de la 
rébellion arrivée au For rEvéque le 6 décembre IIH (Extrait des 
registres du Parlement du o juillet 1752). [Dibl. de la Ville de Paris, 
14532, iii-4°.) 



LE FOR l'ÉVÊQUE 81 

moins fait à son cadavre par le lieutenant criminel 
au Châtelet. 

(( Pour réparation de quoi, dit la sentence, son 
cadavre tiré de la basse-geôle des prisons du Châte- 
let et mis sur une claie, la face tournée contre 
terre, pour être traîné en la place de Grève et y 
être pendu par les pieds à une potence qui sera 
plantée en ladite place, son cadavre y demeurer 
vingt-quatre heures et ensuite jeté à la voirie ^ » 

Il n'y avait pas d'infirmerie au For l'Evêque. 
Aucun chirurgien n'y était spécialement attaché. 
Les soins étaient donnés aux malades par le chirur- 
gien du Châtelet- ou par celui de la Prévôté de 
l'Hôtel^. 

Les prisonniers étaient tenus d'assister à la messe 
tous les jours, et les dimanches et fêtes à tout le 
service divin, a Défense aux prisonniers de se tenir 
à la porte, sous les galeries ou sur le préau durant 
les services, prône, sermon, prières, à peine d'être 
enfermés dans un cachot noir; ils seront obligés 
de laisser fermer les portes de leurs chambres et 
cachots aux heures marquées, sous peine, contre 
ceux de la pension, d'être mis sur le préau, et contre 
ceux du préau d'être mis au cachot noir^. » S'il 

1. Arch. nai., AD"!, 4. 

2. Rapport du chirurgien du Châtelet en date du 16 octobre 1752 
{Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11269, f. 19). 

3. Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 12318, f. 187. 

4. Arch. nat., ADi", 27, b/109. 

6 



82 



LA BASTILLE DES COMEDIENS 



arrivait à un prisonnier de manquer la messe, il 
était privé pendant trois jours de parler aux per- 
sonnes qui le venaient voir, et il était condamné à 
trois jours de cachot en cas de récidive ^ 

Un chapelain était spécialement attaché à la 
prison-. 

Avec celui-ci se clôt la liste des fonctionnaires 
qui composaient Tadministration du For l'Evéque. 
Celle-ci était d'une très grande simplicité. La rai- 
son en était que le concierge, maître d'hôtel garni, 
avait à rémunérer son personnel de sa bourse pri- 
vée, à l'exception du greffier et du chapelain. 
Il s'efforçait de réduire les frais. 



1. Arch. naf., AD"i, 27, b/109. 

2. Sur ses fonctions, voir Bibl. nat., ms. Joly de Fleury 1293, 
f. 111. 





DE PAR LE ROT- 



[L eft ordoDné au Sieur 



d*arrèter 



\ 



& de 1 conduire au For-rÊvê^pie.|,>jeÈJ§*îx« 
Sa Majcfté au Geôlier defdites Prifohs , de 1 
recevoir ôc garder jufqu'à nouvel Ordre. F a tt^- 
à ce 

mil fept cent cinquantia éfgni 

LOUIS: Et plus haï. 




^^ 



Je fouffigné 
Certifie avoir en mes mains l'Ordre du Roy > dont 
Copie cfi cy-dejpis. A Paris, ce ^f^^~^ 
mil feft c^nt cint^à^e % ') 




FORMULE IMPRIMEE DLX ORDRE D IX CARCER ATluX AU FOR L E\ 

(D'après l'oritcinal conservé dans les archi\es de la Bastille.) 



I 



LES REGLEMENTS 



Le For l'Évoque était, comme la plupart des'l 
prisons de Paris, régi par les ordonnances royales 
et par les arrêts du Parlement. . 

En voici les principaux : 

Ordonnance d'août 1670 sur les prisons ; déclara- 
tion de janvier 1680, registrée au Parlement le 19 
du même mois, concernant les aliments des pri- 
sonniers ; règlement général pour les prisons pu- 
blié par le Parlement le 11 février 1690; arrêt du 
Parlement, en date du 18 juin 1717, portant règle- 
ment des droits et fonctions des greffiers, geôliers 
et guichetiers ^ 

Ordonnances et arrêts encore en vigueur à la fin 
du xviii° siècle. 

Le Parlement avait prescrit que ces textes, sau- 
vegarde des prisonniers, fussent affichés dans les 
maisons de détention, au greffe, à la morgue, dans 
le préau et autres lieux apparents. Lesquelles af- 

1, Ces documents se trouvent, en éditions originales, aux 
Archives nationales, AD^ii, 27 h. 



84 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

fiches devaient être renouvelées au moins deux fois 
]'an, à la Saint-Martin et à Pâques. En outre, il en 
devait être donné lecture, devant les prisonniers 
réunis, les premiers dimanches de chaque mois. 

On sait que le Parlement déléguait un de ses con- 
seillers au For l'Évêque en qualité de commissaire 
pour veiller à l'observation desdites ordonnances'. 



' Les prisonniers au For l'Évêque se divisaient 
en deux catégories : les prisonniers à'ordre du roi 
et les prisonniers recommandés. Les premiers 
i^étaient ceux qui entraient dans la prison en 
vertu d'un ordre du roi contresigné par un mi- 
nistre, c'est-à-dire en vertu de ce qu'on appe- 
lait généralement une lettre de cachet. Notons 
cependant, au point de vue diplomatique, que les 
ordres du roi qui envoyaient au For l'Evêque 
n'étaient pas fermés et scellés du cachet royal ; ce 
n'étaient pas des lettres de cachet proprement 
dites. Celles-ci étaient réservées aux prisonniers de 
distinction envoyés à la Bastille ou au donjon de 
Vincennes. Aussi Beaumarchais, conduit au For 



1. Voir le placard intitulé : Ce que Messieurs les commissaires 
des prisons sont priés d'observer faisant leur visite {Arch. nat, 
AD "I, 2T). 



LE FOR L ÉVÊQUE 85 

r Évoque le 24 février 1773, peut-il écrire à son 
ami Gudin : « En vertu d'une lettre sans cachet, 
appelée letlre de cachet^ je suis logé depuis ce ma- 
tin au For l'Evêque^ » 

C'étaient |des ordres ouverts, qui avaient d'ail- 
leurs exactement les mêmes efl'ets que les lettres 
de cachet proprement dites, dont ils avaient pris 
le nom. 

En voici la formule : 

DE PAR LE ROY 

Il est ordonné à d'arrêter et conduire dans les 

prisons du For l'Évêque, le nommé ; enjoint au 

geôlier de l'y recevoir et garder jusqu'à nouvel ordre. 

Fait à , ce . 

^igné : LOUIS % 
contresigné cVun ministre. 

On sait comment, vers la fin de l'ancien régime, 
le gouvernement royal devint administratif. Et de 
même qu'on en arriva, sur la seconde moitié du 
xviii*^ siècle, à imprimer des formules de lettres de 
cachet, oij le nom du titulaire était laissé en blanc — 
ce qui a donné naissance à la légende des lettres 



1. Publié par Loménie {Beaumarchais et son temps, dans la 
Revue des Deux Mondes, XVI, 1852, p. 703), 

2. On trouve, p.59,iareproduction en photogravure de l'un de ces 
ordres du roi, d'après l'original conservé dans les Archives de la 
Bastille. 



86 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

de cachet en blanc ^ — on en arriva à imprimer des 
ordres du roi ouverts, « lettres de cachet sans 
cachet » où il n'y avait plus qu'à remplir les espaces 
réservés aux noms et à la date. 

Voici la reproduction de cette formule imprimée 
pour le For FEvêque : 

DE PAR LE ROY 

Il est ordonné au sieur d'arrêter et de 1 

conduire au For FEvêque ; enjoint Sa Majesté au geôlier des- 
diles prisons de 1 recevoir et garder jusqu'à nouvel ordre. 

Fait à ,cc l'oO. 

Signé : LOUIS. 
Et plus bas : 
Je soussigné 
certifie avoir en mes mains Tordre du Roy, dont copie est 
ci-dessus. 

A Paris, ce 17'j0-. 

[Siqnature de Vexempt ou de l'inspecteur de police cliargé de faire 
Varrestation.) 

r 

La théorie de l'incarcération par <( ordre du Roi », 
c'est-à-dire par lettre de cachet, était la suivante : 
en vertu de l'autorité judiciaire, dont il était l'ex- 
pression suprême, le souverain prononçait sur le sort 
i du prévenu, après avoir pris connaissance de son 

1. Voyez Compte rendu des séances de V Académie des Sciences 
morales et politiques, t. XLUl (nouv. série), 1895, 1" semestre, 
p. 716-29. 

2. On a, p. 83, la reproduction d une de ces formules imprimées 
d après Toriginal des Archives de la Bastille (ms. 12689). 



i 



LE FOR l'ÉVÊQUE 87 

affaire ; mais, en fait, le plus souvent, la décision 
n'émanait môme pas du ministre, chargé du dé- 
partement de Paris, qui avait contresigné la lettre 
de cachet ; souvent même elle n'émanait môme pas 
du lieutenant de police, son suhordonné, qui avait 
écrit au ministre pour la demander ; souvent môme 
elle n'épianait même pas du commissaire ou de 
rinspecteur de police qui avait écrit au lieutenant 
de police, afm qu'il en écrivit au ministre pour 
que celui-ci délivrât un ordre au nom du roi : c'était ' 
parfois un simple exempt ou un vulgaire sergent 
aux gardes, qui avait pris l'initiative de l'empri- 
sonnement. 11 arrive qu'au moment où le Secrétaire 
d'État est appelé à contresigner l'ordre du roi qui 
décide l'incarcération, le prisonnier, jugé par le 
lieutenant de police u suffisamment puni », se re- 
trouve déjà en liberté ; si bien que le ministre 
expédie par le môme courrier les deux ordres du 
roi, celui d'entrée au For l'Evoque et l'ordre de 
sortie. Et parfois ce courrier n'est môme pas at- 
tendu : l'ordi'e <( en forme » pour l'incarcération est 
remis rue Saint-Germain-l'Auxerrois que déjà le 
détenu n'est plus dans la prison. 

L'ordre, qui était envoyé par le lieutenant de po- 
lice pour l'arrestation et l'emprisonnement, s'appe- 
lait (( lettre d'anticipation ». Il était suivi de l'ordre 
du roi, régulièrement délivré par le ministre — 
simple formalité pour régulariser l'écriture. 



88 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

Un grand nombre de prisonniers du For l'Évêque 
furent détenus en vertu d'une décision prise par le 
tribunal des maréchaux de France, lequel avait l'au- 
torité du roi pour délivrer des lettres de cachet en 
ce qui concernait la discipline militaire et le point 
d'honneur 1. « Les ordres de MM. les maréchaux de 
France, dont la prison est uniquement affectée au 
For l'Eveque... », écrit le concierge Perrotte -. 
Quelques-uns de leurs justiciables, cependant, 
quand ils appartenaient à la meilleure noblesse, 
étaient envoyés à la Bastille. 

/ La différence, entre les prisonniers par ordre du 
roi ou des maréchaux, et les prisonniers recomman- 
dés^ était d'ailleurs très grande. Les premiers se 
J^^rendaient en prison librement, « par respect et par 
obéissance », dit Perrotte^. Constatation qui ne laisse 
pas de répandre une surprenante lumière sur la 
France d'autrefois. Singulière prison oii la plus 
grande partie des détenus se sont rendus tout seuls, 
de leur gré, « par respect et obéissance », sur la 
simple expression de la volonté du roi. Leurs noms 

1. On conserve à la Bibliothèque nationale (nass. nouv. acq. 
franc. 1950-1953), les bulletins bi-mensuels, d'octobre n45 à 
décembre 1758, du tribunal des maréchaux. On y trouve de nom- 
breuses mentions de condamnés envoyés au For l'Evêque. Sur la 
juridiction des maréchaux, voir Beaufort, Recueil concernant le 
tribunal de nosseigneurs les maréchaux (1784) et Lettres de cachet 
données par les maréchaux de France^ dans le Bulletin de la 
Société de V histoire de Paris, mars-avril 1889, p. 56-58. 

2. Bibl nat., recueil Thoisy 115, f. 238. 

3. Jbid. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 89 

n'étaient pas mentionnés aux livres d'écrou, 
ni aux registres de la geôle. Nulle trace ne "' 
devait subsister de leur emprisonnement. Etaient_y 
écroués au greffe les seuls prisonniers de la se- 
conde catégorie, c'est-à-dire ceux qui étaient soumis 
à la juridiction des magistrats. Vers 1695, le gref 
fier Michelin proposa de tenir livre d'écrou de tous 
les prisonniers du For l'Evêque, y compris ceux qui 
étaient renfermés d'ordre du roi ou des maréchaux. Il 
y voyait l'accroissement de ses émoluments. Mais le 
concierge Perrotte protesta avec énergie. Parmi les 
prisonniers par lettre de cachet, nombreux étaient 
les fils de famille, qui avaient des dettes ou étaient 
sous le coup d'un décret. S'ils devaient fournir à 
leurs créanciers, par leur inscription au registre 
d'écrou, le moyen de les faire « recommander », 
ils ne viendraient plus, dit Perrotte, se constituer 
prisonniers de leur seul mouvement. » 

Le concierge enfin fait observer que les détenus 
par lettre de cachet, « estant ordinairement gens 
de distinction, sont logés commodément «.^ 

Il est vrai que la médaille avait son revers. Les 
honneurs se paient. Au moment de la mise en li- » 
berté, le concierge avait le droit de retenir ceux des 
prisonniers d'ordre du roi qui demeuraient ses dé-_j 
biteurs, et cela précisément parce qu'ils étaient 
considérés comme gens de condition ; tandis qu'il 
était obligé de rendre libres sur-le-champ les pri- 



90 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

sonniers recommandés, dans le cas même où 
ceux-ci lui seraient demeurés redevables de sommes 
importantes pour gite et geôlage. 

/ La seconde catégorie de prisonniers était donc 
formée de ceux qui étaient « recommandés » au 
For l'Eveque en vertu d'un décret du Parlement 
ou du Présidial au Ghâtelet. Leur procès était ré- 

2 gulièrement instruit par les tribunaux. Il arrivait 
souvent qu'un de ces prisonniers « recommandés » 
au For l'Eveque, y fût entré par lettre de cachet. 
C'est que la procédure de l'ordre du roi était beau- 
coup plus rapide que celle du décret qui exigeait 
les formalités judiciaires. De crainte qu'il s'échap- 
pât, le prévenu était donc conduit en prison par 
lettre de cachet ; puis intervenait le « décret » du 
Parlement rendu à loisir ; l'ordre du roi était alors 
levé et le prisonnier demeurait « recommandé par 
décret ». De ce moment il était également écroué au 
greffe. 

F Enhn, il y avait des prisonniers qui se trouvaient 

^renfermés à la fois par lettre de cachet et par décret. 
Voici un particulier arrêté d'ordre du roi. La nou- 
velle en vient à ses créanciers qui s'empressent de 
solliciter un décret pour dettes. Et, captif, il se 
trouve l'être doublement, d' « ordre du roi » et 
« par décret ». Ce qui n'était pas une plaisanterie, 
comme le prisonnier arrivait à s'en apercevoir le 
jour où le ministre lui faisait signifier sa mise en 



LE FOR L ÉVÊQUE 91 

liberté: le premier ordre d'incarcération, l'ordre 
du roi, était levé ; mais notre homme n'en demeu- 
rait pas moins sous les verrous par le pouvoir du 
décret qu'avaient obtenu les créanciers. 

Disons, pour terminer, que les prisonniers d'ordre 
du roi se divisaient eux-mêmes en deux catégories : 
ceux de qui Tordre était de police, sollicité, en réalité 
délivré par le lieutenant général — c'étaient de 
beaucoup les plus nombreux; — et ceux qui étaient 
détenus en vertu d'une décision émanée du 
ministère. Ce dernier cas fut souvent celui des 
comédiens, incarcérés à la sollicitation des gen- 
tilhommes do la Chambre qui avaient la haute main , 
sur les spectacles. 

Les prévenus « recommandés » étaient arrêtés 
par des exempts ou par des inspecteurs de police, 
qui les faisaient écrouer à la geôle '. 

On a dit que les prisonniers par lettre de cachet, 
gentilshommes, officiers, comédiens — ceci est à 
retenir — s'étaient pour la plupart rendus au For 
rÉvêque en franchise, acceptant de bonne grâce 
l'invitation qui leur en avait été faite dans des 
formes, désagréables sans doute, mais les plus 
aimables du monde. 

1. Voir, à ce sujet, Arrest de la Cour de Parlement portant règle- 
ment touchant les frais de conduite des prisonniers. Paris, 17275 
in-4". 



92 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 



Le nouveau venu était momentanément enfermé 
à la « morgue », petite pièce voisine des guichets, 
où il devait attendre que le concierge eût fait pré- 
parer sa chambre et que toutes les décisions le 
concernant eussent été prises. Le règlement géné- 
ral interdisait de garder à la morgue pendant plus 
de deux heures u sous prétexte de droits d'entrée, 
gîtes, geôlage ou autrement ». On a vu, dans la F ra- 
dine^ un concierge peu scrupuleux tenir des pri- 
sonniers à la morgue jusqu'à ce qu'il eût extorqué 
d'eux des sommes qui ne lui étaient pas dues. 

r Une division était établie entre les prisonniers, 
selon qu'ils étaient « au secret » où qu'ils jouis- 

i^saient d'une « honnête liberté ». Les premiers 
étaient dans les cachots, « cachots clairs » ou « ca- 
chots noirs » ; les autres avaient la « liberté du 
préau ». C'est le même régime qu'à la Bastille, où 
les prisonniers sont distingués en « prisonniers 
renfermés » et « prisonniers dans la liberté de la 
cour»; mais, tandis qu'à la Bastille les prisonniers 
« de la liberté » étaient les moins nombreux, au 
For l'Evêque ils formaient au contraire la grande 
majorité. 

On n'était mis au secret, c'est-à-dire au cachot, 



LE FOR l'ÉVÊQUE 93 

que pour des raisons spéciales, et au « cachot noir» 
pour actes de révolte, d'insubordination, ou délits 
graves, délits criminels au sens du droit commun. 
L'ordonnance d'août 1670, interdisait de placer les 
prisonniers aux cachots noirs, ni de les enchaîner, 
(( s'il n'enestoit ainsi ordonné par mandement signé 
du juge^ ». 

Selon leurs moyens, les prisonniers étaient à la "^ 
paille ou en chambre. On a vu plus haut les . 
tarifs. Les prisonniers à la paille étaient enfermés 
en commun. Le jour ils circulaient dans le préau. 
A la tombée de la nuit, ils étaient renfermés dans 
leurs chambres communes oij ils couchaient sur la 
paille : d'oii le nom. 

Les chambres étaient divisées en chambres par-^ 
ticulières et chambre de pistole, selon qu'ellesj 
étaient réservées à un prisonnier seul, ou à plu- 
sieurs prisonniers qui y vivaient réunis. On a vu plus 
haut le taux des loyers que les détenus avaient 
à payer au concierge. Quelques chambres, particu- 
lièrement bien aménagées, étaient louées au prix 
de 3 livres par jour^, alors que le prix des chambres 
particulières à cheminées, c'étaient les meilleures, 
n'était que de 30 sols. 

En ce qui concernait les prisonniers mis dans les 



1. Arch. nat., AD™, 27'', n" 100 ; — cf. Howard, op. cit., I, 356. 

2. BibL nat., ms. Joly de Fleury 1293, f. 143. 



94 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

chambres de pistole, c'esi-à-dire plusieurs ensemble, 
il était recommandé par le règlement général de 
réunir les « prisonniers d'honnête condition et 
d'observer que chacun, suivant son ancienneté, ait 
la chambre ou la place la plus commode ». Le 
même règlement faisait défense au concierge « de 
recevoir de l'argent des prisonniers pour les mettre 
dans une chambre plutôt qu'une autre». 

Les draps blancs des lits devaient être renouvelés, 
toutes les trois semaines au moins en été, et tous les 
mois en hiver. 

Aux prisonniers à la paille celle-ci devait être 
mise toute fraîche, chaque mois dans les « cachots 
clairs », tous les quinze jours dans les u cachots 
noirs ». Concierge ou guichetiers avaient l'obliga- 
tion de visiter les cachots au moins une fois par 
jour ; ils étaient tenus, le cas échéant, de faire 
appeler sans retard ^ le médecin ou le chirurgien. 

A peine est-il utile d'ajouterque les femmes étaient 
séparées des hommes. Le règlement général disait: 
« Les femmes et filles prisonnières seront mises 
dans des chambres séparées et éloignées de celles 
des hommes prisonniers, et ne pourront parler aux 
hommes que par la fenêtre de leur chambre, ou, à 
la morgue, en présence du geôlier. Elles auront la 
liberté d'aller sur le préau, ou dans la cour delà 

1. Ordonnance criminelle d'août 1670, titre XIII, publiée dans lej 
recueil d'Isambert, XVIII, 39o. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 95 

prison, tous les jours, depuis midi jusqu'à deux 
heures, et pendant ce temps les hommes seront ren- 
fermés. » 

Un autre article, encore plus sévère, portait: 

« Défense aux geôliers et guichetiers, à peine de 
destitution, de laisser entrer dans les prisons aucunes 
femmes ou filles, autres que les mères, femmes, 
filles ou sœurs des prisonniers, lesquelles ne pour- 
ront leur parler dans leurs chambres ou cachots, 
mesme dans les chambres de la pension, ni en aucun 
autre endroit ou lieu, que sur le préau ou dans la cour 
en présence d'un guichetier, à l'exception des femmes 
des prisonniers, lesquelles pourront entrer dans 
la chambre de leur mari seulement, et à l'égard des 
autres femmes et filles, elles ne pourront parler aux 
prisonniers qu'à la morgue et en la présence d'un gui- 
chetier et non sur le préau. » Quelle rigueur I Mais 
nous sommes au xvni" siècle. On verra ce qu'il en 
advint. 

Au point de vue de la nourriture, les prisonniers 
du For l'Evéque se divisaient en trois classes :i° ceux » 
qui faisaient venir leurs aliments du dehors. Comme J 
il était interdit au concierge d'y mettre un obstacle 
quelconque, les hôtes du For l'Evêque eurent par- 
fois table princière. 

La deuxième classe était composée des prison- 
niers (( de la pension », c'est-à-dire de ceux qui "\ 
vivaient de la table du concierge, auquel ils 



96 BASTILLE DES COMÉDIENS 

devaient une redevance qui ne pouvait dépasser 
3 livres par jour, y compris le loyer delà chambre^ : 
le concierge leur fournissait ainsi à prix fixe, non 
seulement logement et mobilier, mais la nourriture. 
Enfin, aux prisonniers de la paille, le concierge 
devait remettre quotidiennement, moyennant un 
sol par jour, un pain « de bonne qualité de blé et du 
poids moyen d'une livre et demie». La fourniture 
du pain aux prisonniers du For rÉvêque donna lieu 
à bien des procès et difficultés. C'était un point 
capital auquel, à son honneur, le pouvoir veillait 
avec soin. Par sentence du 13 février 1739, le lieute- 
nant criminel condamna le boulanger Felize, chargé 
de la fourniture du pain aux prisonniers du For 
l'Évéque et du Ghâtelet, à 2.000 livres d'aumône et 
100 livres d'amende. Le magistrat s'était fait 
représenter le pain livré: la ration ne pesait que 
49 onces, au lieu des 22 onces réglementaires; en 
outre, le pain était mal cuit et d'une pâte qui 
sentait l'aigre ~. 

1. Règlement de 1663, confirmé par celui de 1690. Le nouveau 
règlement du 11 février 1690 établit que, sur les 3 livres tournois, 
10 et 15 sols étaient pour le logement, le reste pour la nourriture. 
Le concierge du For TEvêque se plaignit de cet te distinction, disant 
que « le nouveau règlement attribuant 15 sols et 10 sols pour le 
loyer des chambres, les prisonniers auront le plus grand intérêt à 
se faire apporter du dehors, des auberges voisines, leur nourriture, 
que de se mettre à la table du concierge. — Objections contre le 
règlement général, 1690 {Bibl. nat., ms. franc. 12712, f. 303 verso). 

2. Bibl.de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11425, f. 107-8. 



LE FOR L EVKQUE 97 

En 176u, Pierre Malisset, maître boulanger, 
représentait au Conseil que, malgré l'attention du 
ministre et des magistrats pour que le pain des pri- 
sonniers lût de bonne qualité, la fourniture s'en 
faisait toujours avec des marchandises inférieures, 
ce qui occasionnait murmures et troubles dans les 
prisons. 

Malisset en explique les raisons : 

(( Les adjudications, faites tous les ans et même 
pour six mois seulement, sont cause de cette mau- 
vaise fourniture, attendu les frais qu'elles occa- 
sionnent, ce qui, joint à l'envie qui règne entre 
ceux qui se présentent aux adjudications, lesquels 
par émulation font des rabais inconsidérés, il en 
résulte qu'ils se trouvent souvent hors d'état de 
remplir leurs engagements; on peut encore l'attri- 
buer à la mauvaise économie dans le travail, car, 
ne pouvant pas profiter sur leur entreprise, ils 
tachent de trouver dans une fourniture en mar- 
chandises inférieures la récompense de leurs tra- 
vaux. » 

Malisset s'oiïre à livrer une qualité d'un tiers 
meilleure, si on veut lui accorder la fourniture pour 
neuf années. 

11 établira, aux portes de Paris, des magasins de 
blés et de seigle qui pourront être visités à tous 
moments. Le pain se composera, pour un tiers de 
seigle, un tiers de quatrième farine de froment et 

1 



98 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

un tiers, moitié farine de froment et moitié seconde 
farine de gruau : cuit de la veille, il sera rassis, 
chaque ration du poids de 22 onces, la ration four- 
nie au prix de 33 deniers ^ Par arrêt du 14 no- 
vembre 1760, le Conseil du roi accepta les offres de 
Malisset2. 



l 



La condition des prisonniers pauvres, des prison- 
niers à la paille, notamment, était améliorée parles 
aumônes. 

Le For l'Evêque était la prison de Paris qui en 
recevait le plus. Il avait pour les aumônes une or- 
ganisation particulière. A la façade du bâtiment, 
quai de la Mégisserie, se trouvait une boîte, un tronc, 
où les personnes charitables versaient ce qu'elles 
voulaient attribuer au soulagement des détenus 
pauvres. L'argent était déposé en d'autres endroits 
encore. « Et seront lesdites aumônes recueillies et 
resserrées en une boueste forte, fermée de trois ser- 
rures, dont trois anciens prisonniers de divers ca- 
chots, choisis et nommez à la pluralité des voix, 
auront chacun une clé, qui en feront l'ouverture 
tous les jours, au soir, dans la cour de ladite prison, 

1. Arch. nat., AD"i, 27 b/116. 

2. Ibirf. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 99 

en présence de tous losdits prisonniers, qui à cet 
effet seront appelés par ceux auxquels les clés au- 
ront été baillées, pour être, à Theure môme, les 
deniers qui se trouvent enicelles, également distri- 
bués entre eux, préalablement pris ce qui sera néces- 
saire pour l'entretènement des deux cierges allumés 
sur Tautel de la chapelle, faire célébrer la messe 
et blanchissage du linge de ladite chapelle'. » 

Néanmoins, les secours lesplus importants étaient 
directement apportés par les visiteurs, qui les lais- 
saient entre les mains du concierge, ou allaient, dans 
la prison, les remettre en personne aux prisonniers. 
Nous avons vu plus haut que ces secours pouvaient 
monter à des sommes élevées. « Les geôliers, dit le 
règlement général, conduiront les personnes, qui 
viendront faire des charités, dans les lieux de la 
prison oii elles désireront les distribuer, ce qu'elles 
pourront faire elles-mêmes sur le préau ou dans la 
cour; mais les aumônes ne pourront être distribuées, 
dans les cachots noirs, que par la main du geôlier 
en présence des personnes qui les porteront 2. » 

L'une des caves de la prison, était réservée au 
charbon pour les prisonniers pauvres. Ni le concierge, 
ni les guichetiers, ni aucun des gardiens n'y 
avait accès. La clé en était remise à une dame 



1. Règlement relatif aux aumônes du For FEvêque (Bihl. nat., 
ms. franc. 21712, f. 293). 

2. Arcii. nat., AD"i, 27, b/109. 



100 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

de la charité appartenant a la paroisse Saint- 
Germain-l'Auxerrois et qui était désignée par le 
Procureur général. En 1687, c'était une demoiselle 
Poirier. Celle-ci venait à la prison et se faisait 
assister des seuls prisonniers pauvres, des « prison- 
niers à la paille >•, pour emménager le charbon dans 
la cave et pour faire les distributions K 

Les dossiers témoignent que ces charités allaient 
souvent plus loin que de simples secours d'argent 
ou de charbon. « J'ai Thonneur de vous rendre 
compte, écrit, en date du 1" avril, l'inspecteur Pous- 
sot au lieutenant de police, que le sieur Naulin, 
concierge des prisons du For Tl^véque, m'a prié de 
vous demander laliberté du nommé Jean Paulmier, 
âgé de quatorze ans. Il y a une personne qui, par 
charité, veut bien se charger de ce petit drôle ^ ». Le 
lieutenant de police en écrivit au comte de Maure- 
pas, ministre de la Maison du roi, qui envoya 
l'ordre de liberté, et le jeune Paulmier fut remis 
entre les mains de la personne charitable qui con- 
sentait à se charger de son éducation. Il était orphe- 
lin de père. Sa mère et ses sœurs étaient des pros- 
tituées. 

On transféra au For l'Evêque des prisonniers qui 
étaient détenus dans d'autres maisons de réclusion, 

1. Bibl. nat., recueil Thoisy 115, f. 60 verso et 09. 

2. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11544, f. 2(U 
et 265. 



LE FOR L ÉVÈQUr: 101 

afin qu'ils pussent avoir part aux aumônes qui y 
étaient distribuées. Mayencourt y est mené de 
Bicêtre, en août 1769, afin de participer aux aumônes 
et « être en état d'acquitter des mois de nour- 
rice' ». 

Ces pratiques de cliarité favorisèrent d'ailleurs 
plus d'une évasion. 

Dans les caves au charbon, où nul des gardiens 
de la prison ne pouvait pénétrer, se réfugia en 1687 
Armand Preste, dit Dubuisson, avec trois de ses 
compagnons de captivité. C'est le prisonnier pour 
dettes dont l'évasion chargea le geôlier François Fra- 
det d'une dette de 500.000 livres. Dans cette cave, 
Dubuisson et ses camarades purent tranquillement 
percer le mur et se frayer une issue par la maison 
attenante-. 

Un petit poème intitulé : Chant ynalin, contenant 
la seconde relation ou le détail de raventiire d'un 
prisomiie?' sauvé du For rÉvêque, par les mains de 
sa maîtresse'^ donne la relation d'une autre évasion, 
qui eut lieu vers les dernières années de l'existence 
de For l'Eveque. L'héroïne du récit, dit l'auteur, 

1. Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11631. 

2. Bibl. nat., recueil Thoisy, 115, f. G5 et suiv. 

3. Dissertation p/iilosophigue et critique sur un faux jugement 
porté contre le progrès des sciences, ou le soi-disant progrès des 
lettres, à Voccasion de Venlèvement d'un prisonnier du For VEvêque, 
prison de Paiis, par les déguisemens de sa maîtresse. Amsterdam 
et Paris, 1780, in-8° {Bibl. de la Ville de Paris, 4963, in-S"). 



102 LA BASTILLE DES COMÉDIE>'S 

est « une femme du monde, tel qu'on interprète à 
Paris le mot de courtisane ». Son galant avait été 
mis dans la prison du roi, par ses créanciers, pour 
une dette de 4.000 livres: 

Gardé pour l'assurance 
D'une somme d'argent^ 
Qiiils mangèrent ensemble 
Comme de petits rats. 

Désireuse de briser les fers de son ami, la « femme 
du monde » recourt à un stratagème : 

Il faut changer sa voix., 

Prendre un ton de duchesse^ 

Avec témérité., 

Feindre quelle est duchesse., 

Dame de charité., 

Qu'elle fera l'aumône 

Aux pauvres prisonniers. 



Elle loue un carrosse.. 
Même emprunte un laquais^ 

Une queue à sa robe.. 
Une montre au côté. 



Une riche livrée... 



LE FOR l'ÉVÊQUE 103 

En cet équipage, elle arrive au For FEvôque, 
dame de charité : 

On se lève, on salue, 
Tout lui fait compliment . 

Elle se fait conduire dans la chambre 

Où couchait son galant : 
Elle sentait moins l'ambre 
Que le goût de relan. 



Elle sut si bien faire 
Qu'on ne devina point, 
Qiien le coin solitaire 
On changeait de pourpoint. 

Si bien que la belle emmène, à la barbe des gui- 
chetiers, son ami qui a pris la livrée de l'un de ses 
domestiques. Il monte au derrière du carrosse : 

Allons, fouette cocher'^! 



Les prisonniers pour dettes étaienttrès nombreux. "1 
Les créanciers, qui les faisaient incarcérer, furent 



1. Chatil malin, loc. cit. 



104 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

obligés, jusqu'en 1693, déverser pour leur entretien 
un minimum de quatre sois par jour. A partir de 
cette date'le chiffre fut porté à 7 sols^ 

Quanta l'entretien des prisonniers d'ordre du roi 
ou de police, il donnait souvent lieu à des contes- 
tations. A qui devaient incomber les frais? Le 
conseil du roi nommait un magistrat pour eh déci- 
der; le choix tomba généralement sur le lieutenant 
de police^. 

Il était sévèrement interdit aux concierges et 
guichetiers de battre ou de maltraiter les prison- 
niers, de les mettre aux fers, de les injurier, de leur 
laisser prendre du vin par excès, de permettre qu'on 
leur vendît aucune marchandise qui n'eût les poids, 
mesure et qualité requis par les ordonnances de 
police ^. 

Les prisonniers « recommandés » étaient inter- 
rogés par les magistrats dans la salle du Conseil^. 

Le concierge était civilement responsable vis-à- 
vis des créanciers de la garde de ceux qui étaient 
incarcérés pour dettes''. 

Les prisonniers gravement malades, et ceux qui 
souffraient d'une affection contagieuse, étaient 
sortis de la prison. Jusqu'en 1730, on les confiait 

1. Arch. uat., ADi", 27'', 108. 

2. Arch. nat., ADi", 27'', 113 et 113. 

3. Arch. nat., ADi", 27'', 108. ' 

4. Bihl. de VArsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11921, f. 112. 

5. Arch. liât., AD"i, 27'", 119. 



LE FOK l'ÉVÊQUE 105 

à un huissier : usage modifié à cette date par 
Tavocat général Gilbert des Voisins. Celui-ci fit 
décider que les détenus seraient, en pareil cas, 
mis en complète liberté, ou transférés dans un 
hôpital, selon la gravité des charges qui pesaient 
sur eux. 



VI 

LES PRISONNIERS 



Une observation, faite par le concierge Perrotte, 
domine l'histoire des incarcérations au Forl'Evêque : 
(( Cette prison, dit-il, ne porteaucune tache etn'exclut 
par la suite d'aucune charge, il n'en reste jamais 
de vestige ^ » 

Aussi le bon graveur Jacques Lagniet, graveur, 
poète et libraire-éditeur, n'avait-il pas hésité à 
donner pour enseigne à sa boutique, sur le quai 
de la Mégisserie, Au Fort-rÉvêque. 

Le concierge Dinant du Verger constate, en 1774, 
que c'est avant tout une prison militaire. « Par 
cette raison, ajoute-t-il, la commission de concierge 
se donne ordinairement à des personnes qui sont 
instruites des règles et delà discipline militaires'-. » 
Et, de fait, quand il s'était agi, en 1768, de conlier 
à Dinant du Verger la garde de la prison, ses pro- 
tecteurs avaient principalement fait valoir devant le 



1. Bibl. na^., recueil Thoisy 115, f. 237 verso. 

2. Bibl.nat., ms. Joly deFleury 1293, f. 118. 



LE rOH L ÉVÊQUE 107 

Parlement qu'il était un ancien sergent de qui les 
officiers, ses chefs, rendaient bon témoignages 

Nous avons un état des prisonniers détenus au 
For l'Eveque le d^"" septembre 1771. Us sont au 
nombre de 240, ainsi répartis : 

Prisonniers recommandés pour dettes 48 ^ 

Prisonniers d'ordre du roi 31 

Prisonniers de police 4 

Prisonniers recommandés par décret émanant 
des autorités judiciaires, la plupart du lieu- 
tenant crim inel 77 

Prisonniers détenus pour braconnage et con- 
trebande 6 

Prisonniers militaires, indicipline et déser- 
tion 74 



Total 240^ 



En prenant les états des prisonniers détenus au 
For rÉvêque au commencement du siècle^, la pro- 
portion des prisonniers militaires, incarcérés en 
vertu d'un jugement du conseil de guerre ou du 



1. Bihl. nat., ms. Joly de Fleunj 1293. 

2. Les dettes de l'un d'entre eux, lord Massereene, pair d'Irlande, 
s'élevaient à 376.000 livres. 

3. Blbl. nat., ms. Joly de Fleury 1293, f. 197-201. — On trouve 
dans le chapitre précédent l'explication des expressions « prison- 
niers d'ordre du roi», « prisonniers recommandés », «prisonniers 
de police». 

4. Bihl. de VArsenal, Arch. de la Bastille, ms. 12689. — Voir aussi 
Bibl. nat., ms. Glairambault 283, f. 492 verso, une liste de prison- 
niers du For l'Evêque des années 1692-1694. 



108 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

tribunal des maréchaux de France, est encore 
plus forte. 

Nombre de soldats y sont écroués pour avoir quitté 
leur régiment sans congé ^. Bourges de Longchamp 
y est mis, en 1751, parce qu'il portait l'uniforme 
sans qualité 2. La môme année Jean Bresson est 
amené dans la maison du roi pour n'avoir pas voulu 
suivre un officier de recrutement après avoir reçu 
de lui 24 sols^. Le racolage donnait d'ailleurs lieu 
aux plus graves abus. Jean Binguet est arrêté de 
police par l'inspecteur Poussot. Il s'était associé à 
des soldats aux gardes pour faire des recrues. Il 
avait fait venir chez lui un sergent pour engager 
un particulier qu'il avait enivré. Binguet fut ainsi 
écroué de police au For l'Evoque, mais à peine 
y fut-il détenu qu'on s'aperçut qu'il était lui-même 
déserteur et il y fut de ce fait « recommandé^. » 

Après les prisonniers militaires, il faut citer les 
prisonniers pour dettes, dettes envers des particu- 
liers, ou envers les fermiers généraux. Les créan- 
ciers étaient très attentifs à dépouiller les registres 
d'écrou de la prison. Il arriva maintes fois, comme 
il a été dit plus haut, que tel ou tel prisonnier, 
écroué d'ordre du roi, y fut ensuite « recommandé » 

1. Dibl. de rArsenaL Archives de la Bastille, 11762, doss. Pope 
lard. 

2. Ibid., ms. 11756. dossier Bourges de Longchamp. 

3. Ibid., ms. 11739, doss. Bresson. 

4. Ibid., ms. 12689. 



LE FOR L ÉVÊQUE i 00 

à la requête de ses créanciers. Le jour venait oiî 
Tordre de liberté expédié par le ministre arrivait à 
la prison, mais le malheureux demeurait captif 
retenu par ses dettes i. 

Non moins nombreux étaient les prisonniers de 
police. (( On enferme au For TEvêque tous ceux que 
la police fait arrêter pour fautes légères- » ; les 
cochers par exemple, cochers infracteurs des règle- 
ments de police ou insolents et brutaux vis-à-vis 
du « bourgeois )>. Force est d'ailleurs de constater 
qu'à cette catégorie de citoyens, très honorable au 
reste, quelques nuits à la paille du For l'Évêque ne 
laissaient pas d'être salutaires. 

Enhn, on écroua au For l'Eveque des criminels : 
sur la fm de l'année 1720, le fameux Cartouche. 
11 se trouvait impliqué dans l'assassinat de Mon- 
delot, garçon tanneur, tué au cabaret de la Grande 
Pinte, le 29 septembre 1720. Au cours de son in- 
terrogatoire le rusé bandit se défendit avec énergie. 



1. 11 s'était formé en 1640 une association charitable pour la 
délivrance des prisonniers pour dettes. On en a conservé les statuts 
détaillés. Règlemens de la compagnie des Messieurs qui tra- 
vaillent à la délivrance des pauvres prisonniers pour dettes, revus, 
corrigez et augmentez en juin 1725 [Bibl. nat., ms. franc. 13874). A 
cette date le «supérieur en chef», nous dirions aujourd'hui le pré- 
sident, en était le procureur général Joly de Fleury. Le manuscrit 
de la Bibliothèque nationale contient non seulement les règle- 
ments, mais la liste des membres de la Compagnie en 1725 et celle 
des «supérieurs en chef» depuis la fondation. 

2. Projet concernant rétablissement de nouvelles prisons (1776), 
publié par Dauban, p. 4. 



IJO LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

Cependant il ne tarda pas à se sentir perdu. Brus- 
quement, à la stupéfaction du conseiller instructeur, 
il se jeta sur le procès-verbal qu'il mit en pièces. 
De ce moment, il ne songea plus qu'à son évasion 
et il l'effectua, avec une habileté surprenante, le 
2 mars 17211. 

1. B. Maurice, Carlouche (Puris, 1859, in-12), p. 112. 



VII 
LE MARQUIS DE MONÏESPAN ^ 



Henri-Louis de Pardaillan de Gondrin, marquis 
de Montespan, est le plus connu des prisonniers 
que le For l'Evêque renferma au xwf siècle. Le 
grand roi lui avait pris sa femme et, chose extra- 
ordinaire, «extravagante», disent les contemporains, 
Montespan ne s'en trouvait pas charmé. Molière 
eut beau consacrer son génie à sa conversion : 

Un partage avec Jupiter 
N'a rien du tout qui déshonore... 

Montespan demeurait hérétique et réclamait sa 
femme. 

« L'été, à Saint-Germain, écrit la grande Made- 
moiselle, M. de Montespan, qui n'était pas trop 
bien avec sa femme — c'est un homme fort extra- 
vagant et d'une conduite extraordinaire, mais qui 
a bien de l'esprit — se déchaîna fort sur le bruit 

1. Jean Lemoine et André Lichtenherger, De La Vallière à Mon- 
tespan (Paris, s. d. [1902], in-S"), p. 252 et suiv. 



112 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

de l'amitié du roi pour elle, allant en parlant à 
tout le monde. Quand il allait à Saint-Germain et 
qu'il faisait de ses prônes, M"'' de Montespan était 
au désespoir. Il venait fort souvent chez moi ; il 
est mon parent et je le grondais. 11 y était venu 
un soir et m'avait fait une harangue qu'il avait 
faite au roi, où il lui citait mille passages de la 
sainte Ecriture, lui citait David, enfin lui disait 
force choses pour l'obliger à lui rendre sa femme 
et a craindre le jugement de Dieu. Je lui dis : 

— Vous êtes fou. Il ne faut point faire tous ces 
contes. On ne croira jamais que vous avez fait cette 
harangue ; elle tombera sur l'archevêque de Sens 
qui est votre oncle et mal avec M""' de Montespan. » 

« Cette harangue, poursuit M"" de Montpensier, 
était admirable. Je fus à Saint-Germain le lende- 
main. J'avais chaud. J'entrai sur sa terrasse, qui 
est devant les fenêtres de la reine, et je dis à M""" de 
Montespan : 

— Venez vous promener avec moi. J'ai vu votre 
mari à Paris, qui est plus fou que jamais. Je l'ai 
fort grondé et lui ai dit que, s'il ne se taisait, il 
mériterait qu'on le fît enfermer. 

« Elle me dit : 

— Il est ici qui fait des contes dans la Cour : 
j'en suis si honteuse de voir que mon perroquet et 
lui amusent la canaille. » 

A ce moment on vint demander la marquise de 



LE FOR L ÉVÊQUE 113 

Montespan de la part de M'"' de Montausier, femme du 
gouverneur du dauphin. Montausier était unliomme 
honnête et rude qui roua le dauphin de coups et 
Fabrutit. Sa femme était une « précieuse sur le 
retour », l'Arsinoé de Molière, vertueuse et dévote, 
et qui avait favorisé, avec onction et componction, 
les amours de Louis XIV avec M"^ de la Vallière 
d'abord, avec M""^ de Montespan ensuite. 

On manda M""" de Montausier chez la favorite, 
eu lui annonçant : « M. de Montespan vient de 
sortir ». 

« Elle me quitta, dit la grande Mademoiselle. 
J'entrai un moment chez la reine qui se retira. 
J'allai chez M""" de Montausier qui contait à M""' de 
Montespan l'extravagance que son mari venait de 
faire. Elle était sur son lit, qui 'tremblait de la 
colère où elle était et avec raison. Elle ne pouvait 
quasi parler. Elle me dit : 

— M. de Montespan est entré ici comme une 
furie et m'a dit rage de madame sa femme et à moi 
toute les insolences imaginables. J ai loué Dieu 
qu'il n'y ait eu que mes femmes ici, car, si j'avais 
eu quelqu'un, je crois qu'on l'aurait jeté par les 
fenêtres. 

« Le roi l'ayant su, on alla chercher Montespan 
pour l'arrêter ; mais il se sauva. Gela fit un bruit 
épouvantable dans le monde, mais on l'apaisa tant 
que l'on put. » 

8 



114 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

Saint-Simon conte également l'aventure en l'épi- 
çant de détails d'un goût relevée 

« Le roi donna à garder (M""^ de Montespan) à 
M™' de Montausier, chez qui elle logea. M. de Mon- 
tespan, devenu plus furieux, s'appliqua à gagner 
du mal avec le même soin que, d'ordinaire, on 
l'évite. Son projet était de gâter sa femme et de le 
communiquer au roi. Il (le roi) enfut averti et char- 
gea M""^ de Montausier de redoubler de vigilance. 
M. de Montespan ne laissa pas de parvenir jusqu'à sa 
femme ; mais dès qu'elle l'aperçut, elle fit des hauts 
cris et courut se réfugier dans les bras de M"^ de 
Montausier où il courut après elle. Là se passa une 
scène terrible. » 

Le scandale se répandit. Les commérages l'embel- 
lissaient. On allait jusqu'à dire que l'archevêque de 
Sens, oncle de Montespan, aurait souffleté la favorite. 

Et il est fâcheux que le détail ne soit pas confirmé : 
Libelle mcritaitcorrection de ce genre. MM. Lemoine 
et Lichtenberger, dans leur beau livre, De la 
Vallière à Montespan^ estiment qu' « il n'était 
pas besoin de telles excentricités pour déterminer 
le roi à se débarrasser d'un mari si encom- 
brant ». «Quelques mois plus tôt, déclarent les 
deux brillants historiens, Louis XIV avait eu à subir (| 
de nouvelles remontrances du duc de Mazarin qui 



1. Ecrits inédits de Saint-Simon, publiés par Faugère. VI. 31o 
art. Montausier. 



LE FOR L ÉVÈQUE 115 

l'engageait à quitter La Vallièrc ; celles de M. de 
Montespan, venant en personne lui réclamer sa 
femme, si même il avait dû les tolérer une fois, 
ne pouvaient pas se reproduire. » La « Majesté 
royale » était incompatible avec les plaintes du mari 
volé. (( L'affront public fait h M""" de Montausier 
acheva d'exaspérer la colère du roi. » Bref, concluent 
nos deux auteurs, « il était nécessaire de sévir ». 
Une lettre de cachet écroua au For LEvêque ce 
mari, qui, en ce siècle du bon ton, se mettait sur 
un ton aussi déplorable. 

Les savantes recherches de MM. Lemoine et 
Lichtenberger ont retrouvé deux actes que Montes- 
pan passa, rue Saint-Germain-l'Auxerrois, « entre 
deux guichets, » le 30 septembre 1668. L'un des 
actes lui faisait avancer par un de ses fermiers 
6.000 livres destinées à payer son tailleur et à sol- 
der les frais que, « selon son imagination gasconne, 
ne pouvait manquer de lui occasionner son incarcé- 
ration prolongée ». On verra qu'une détention au For 
l'Evêque coûtait cher aux hommes de qualité et que, 
en cette circonstance, l'imagination de Montespan 
n'était pas aussi gasconne qu'il semblerait tout 
d'abord. 

L'autre acte passé par Montespan révoquait la 
procuration qu'il avait donnée, le 1''" mars précé- 
dent, à la dame son épouse pour régir et gouverner 
leurs biens. 



dl6 LA BASTILLE DES C0MÉD1E>'S 

Le 4 octobre, l'écrou de Montespan était levé. Il 
sortait avec un exil dans les terres du marquis 
d'Antin, son père. 

DE PAR LE ROY 

Sa Majesté étant mal satisfaite de la conduite du sieur 
marquis de Montespan, ordonne au chevalier du guet de la 
ville de Paris qu'incontinent qu'après, qu'en vertu de l'ordre 
de Sa Majesté, qui en a été expédié, ledit sieur marquis de 
Montespan aura été mis en liberté des prisons de For 
l'Évêque, où il a été détenu, il lui fasse commandement de 
la part de Sa Majesté de sortir de Paris dans vingt- 
quatre heures, pour se rendre incessamment dans l'une 
des terres appartenant au sieur marquis d'Antin, son père, 
situées en Guyenne, et d'y demeurerjusqu'à nouvel ordre de 
Sa Majesté, lui défendant d'en sortir sans sa permission 
expresse, à peine de désobéissance. Mande et ordonne, Sa 
Majesté, à tous ses officiers et sujets de prêter main-forte, 
si besoin est, audit chevalier du guet pour l'exécution du 
présent ordre ^. 

Et MM. Lemoine et Lichtenberger tirent de 
l'aventure une morale dont la couleur paraît avoir 
été quelque peu altérée par les rayons du Roi- 
Soleil. (( Si vif que pût être le mécontentement du 
roi, écrivent-ils, on comprend qu'il ne pouvait 
guère avoir d'autres procédés à l'égard de M. de 
Montespan. Les délits de ce mari étaient d'ordre 

1. Publié, d'après les Archives de la guerre, par Lemoine et 
Lichtenberger, De La Vallière à Montespan, p. 265-266. 



LE FOR l'ÉVÊQUE i47 

si particulier qu'il était difficile de le garder sous 
les verrous sans que son incarcération revêtît 
quelque chose d'odieux. Le respect dû au roi et le- 
peu de fonds qu'on pouvait faire sur les promesses 
de l'inconstant marquis rendaient son séjour à 
l^aris impossible. Le bruit courut que M. de Mon- 
tespan avait accepté de transiger et reçu une somme 
d'argent que quelques contemporains fixent à cent 
mille francs. La chose est peu vraisemblable. Le 
fait est qu'il ne recouvra sa liberté qu'à la condi- 
tion de partir pour la Guyenne. Mais il emmenait 
avec lui un otage précieux : son fils, celui de sa 
femme, dont la naissance a pu jusqu'ici passer ina- 
perçue dans l'histoire de ses parents, le futur mar- 
quis, puis duc d'Antin, âgé alors de deux ans, et 
qu'aucun subterfuge légal ne pouvait lui disputer^. » 
Au fait, il n'eût plus manqué que cela. 

. De La Vallière àMontespan, p. 267-268. 



VIII 
LE SIRE DE VAUCHAUX, GENTILHOMME VERRIER 



Sous l'ancien régime, il était également interdit, 
en France, d'embaucher les ouvriers pour les manu- 
factures étrangères et de faire signer aux acteurs et 
aux (( filles comédiennes » des engagements auprès 
des cours de l'Europe, comme on le verra par 
la suite. Les artisans passant la frontière étaient 
qualifiés d' ((ouvriers déserteurs ^ ». Dessoude la 
Haye fut conduit au For l'Eveque, le 13 août 1766, 
parce qu'il débauchait des ouvriers a(in d'établir 
des manufactures à Liège -. 

Laurens de Mathieu, sire de Vauchaux, avait 
longtemps dirigé en Nivernais une verrerie nom- 
mée La Boue, près Remilly. Il avait été arrêté une 
première fois en 1702 ou 1703, et constitué prison- 
nier au château de Caen, sous l'accusation d'avoir 
voulu ])asser en Angleterre pour y établir une fa- 
fabrique de glaces. En 1714, nouvelle détention, à 

1. \ OIT Revue bleue, b' mai iS88, p. 060-68: — Revue ré Ivospec- 
llve, 1- juillet (p. 1-24) et 1" août (p. 73-91), 1892. 

2. Ribl. de V Arsenal Arcli. de la Bastille, ms. 12304. 



LE FOK L ÉVÈQUE 119 

la Bastille cette fois, sur placet des « associés en la 
manufacture royale des glaces » de Saint-Gobain. 
Vauchaux était accusé d'être venu jusqu'à Saint- 
Gobain, afin de détourner les ouvriers et les mener 
en Espagne. Il demeura dans la prison du roi du 
31 juillet 1714 au 23 décembre 1715^ 

Une troisième incarcération fut déterminée par 
des motifs différents. Les détails en sont curieux. 
Ils ajoutent un chapitre à l'histoire, fort étudiée 
aujourd'hui, des préjugés magiques sous Tancien 
régime : 

Le marquis de Leuville avait monté une verrerie 
dans sa terre de Vendenesse en Nivernais. Le bois 
à brûler s'y trouvait en grande quantité, on ne sa- 
vait qu'en faire, et, pour une verrerie, ce qu'il fal- 
lait surtout c'était précisément du bois à brûler. On 
y fit des bouteilles dont le verre paraissait fort beau ; 
mais lorsqu'on y voulait mettre du vin, on consta- 
tait que celui-ci s'y gâtait en trois heures : il se for- 
mait dans le fond une crasse, qu'on ne pouvait ôter; 
il se formait, en outre, une espèce de poussière 
qui sortait de la bouteille avec le dernier verre de 
vin, s'amassant dans le verre à hauteur d'un doigt. 

Laurens de Mathieu, sire de Vauchaux, se trou- 
vait aux environs de Vendenesse. Il avait travaillé 
en dernier lieu chez les Chartreux d'Aponay, diri- 

1. Bibl. de V Arsenal. Arch. de la Bastille, ms. 10618. 



420 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

géant leur fabrique de bouteilles ; mais les Char- 
treux l'avaient eniin chassé tant il était ivrogne et 
débauché ; et, du jour ou Vauchaux les eut quittés, 
les bouteilles des Chartreux n'avaient plus rien valu, 
quelque soin que Ton mît à les faire : le vin s'y 
gâtait en peu de temps. Or Vauchaux s'en vint offrir 
ses services au marquis de Leuville, en lui garantis- 
sant que, tant qu'il serait à la tôte de la fabrique, 
les bouteilles seraient bonnes et que le vin ne s'y 
altérerait pas. Leuville accepta ses offres. Vauchaux 
dirigea la fabrique de Vendenesse, et il se trouva 
effectivement que les bouteilles faites sous sa direc- 
tion furent bonnes et que le vin ne s'y gâta plus. 
Mais, peu après, à la suite d'un différend entre lui 
et le marquis, Vauchaux quitta Vendenesse, et voilà 
qu'après son départ toutes les bouteilles furent de 
nouveau mauvaises, pour grande que fût l'attention 
mise à les fabriquer et bien qu'on y employât les 
procédés mêmes du gentilhomme verrier qui 
venait de partir. 

Le marquis de Leuville se désespérait, lorsqu'un 
de ses ouvriers lui vint dire qu'il y avait dans son 
village un paysan qui s'engageait à lever le sort : 
car c'était assurément un sort que l'on avait mis 
sur la verrerie. Le marquis ht venir le paysan. 
Celui-ci, après un rapide examen, dit que ce n'était 
pas un sort, mais un charme qui était sur les bou- 
teilles, ce dont il fallait se réjouir, car un charme 



LE FOR l'ÉVÈQUE 121 

était plus facile à lever qu'un sort. Le paysan lit en 
conséquence jeter toute Teau qui avait été mise en 
réserve dans de grands baquets, tant pour l'usage 
des ouvriers que pour se prémunir contre les acci- 
dents d'incendie. Il assura que ce n'était pas Vau- 
chaux qui avait mis le charme, mais un prêtre, ami 
du verrier et à sa considération. Puis il dit que l'on 
pouvait recommencer à travailler, que les bouteilles 
seraient bonnes, et il partit. Et, de fait, les bouteilles 
furent toutes bonnes, bien que le marquis fît em- 
ployer les compositions les plus différentes et plus par- 
ticulièrement celles qui donnaient précédemment 
des bouteilles mauvaises. On fit ainsi chez le mar- 
quis de Leuville de bonnes bouteilles durant un 
mois, on en fit près de vingt milliers ; puis les 
bouteilles se retrouvèrent mauvaises de la même 
façon que par devant. Le marquis en fut alors 
découragé : il n'avait pas la puissance de lutter 
contre le diable; il fit éteindre les fours et cessa 
toute fabrication. 

Vauchaux fut arrêté et conduit au For l'Evoque. 
Le comte d'Argenson, lieutenant général de police, 
chargea de son affaire, non seulement un magis- 
trat, nommé commissaire instructeur, mais 
M. Geoffroy, « apothicaire fameux et de MM. de 
l'Académie des Sciences ». Cet apothicaire fameux, 
membre de l'Académie des Sciences, présida aux 
interrogatoires et rédigea un mémoire très savant. 



122 LA BASTILLE DES COIHÉDIENS 

lequel fut envoyé au ministre qui n'eut pas 
le temps de le lire. La conclusion de ce me'- 
moire était que « le sieur Yauchaux n'avait eu 
d'autre secret pour faire de bonnes bouteilles que 
d'avoir mis dans les fours, pots et creusets, une 
petite partie du cierge pascal et du sel béni, lui 
ayant été dit qu'il y avait un maléfice sur la verre- 
rie, qu'il l'avait fait après avoir consulté M. de Beau- 
mont, curé de sa paroisse, et plusieurs religieuses, 
et que le sieur de Beaumont lui avait donné à 
cet effet un morceau de son cierge pascal et lui 
avait béni du sel ». Vauchaux avait ajouté dans son 
interrogatoire que si, après son départ, les bou- 
teilles étaient redevenues mauvaises, c'est qu'en 
son absence le « pot », oii il avait mis du cierge 
pascal et du sel béni, ayant cassé, on l'avait rem- 
placé par un autre dans lequel on n'avait mis ni 
cierge, ni sel. 

Cependant le malheureux verrier était retenu au 
For l'Eveque dans un cachot, au secret. On por- 
tait la cruauté jusqu'à lui refuser d'écrire à sa 
femme qu'il aimait tendrement. Aussi adressait-il 
au lieutenant de police les placets les plus sup- 
pliants, lesquels placets furent lus par le lieutenant 
de police qui fit remettre Vauchaux en liberté le 
26 avril 1724; mais en lui interdisant d'approcher 
de la terre de Vendenesse, théâtre de ses exploits. 

1. Bibl. de VArsenal, Arch. de la Bastille, ms. 10799, f. 148-91. 



IX 

PRISONNIERS DE FAMILLE 



Une des catégories de prisonniers les plus inté- 
ressantes comprend ceux que les documents du 
temps nomment les «prisonniers de famille ». Nous 
y découvrons l'ancien régime sous l'un de ses as- 
pects caractéristiques : autorité presque absolue du 
père de famille, ou, à son défaut, de « rassemblée 
de famille », autorité exercée dans l'intérêt commun. 
(.( En ce temps, écrit Talleyrand, au début de ses 
Mémoires^ c'est la famille que Ton aimait bien 
plus que les individus que Ton ne connaissait pas 
encore. » 

Le père fait enfermer son fils — et celui-ci fût-il 
lui-même un Iiomme mûr — quand il le juge utile ; 
puis il le fait mettre en liberté quand il estime que 
la détention a suffisamment duré. Ministres, lieu- 
tenants de police, geôliers et guichetiers, sont à 
son entière disposition. Les dossiers des prisonniers 
au For Fl^^veque en fournissent des exemples nom- 
breux. 

Le 17 mars 1744, un bourgeois de Bordeaux, 



124 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

nommé Thibaut, écrit au lieutenant de police 
Feydeau de Marville que son fils est à Paris et qu'il 
s'y dissipe. Ce fils a trente ans. «11 mène une vie 
très déréglée, ditle père, ce qui pourrait bien le mener 
à faire des actions déshonorantes pour lui et sa fa- 
mille. » Ce fils de trente ans n'a donc encore rien fait 
qui fût déshonorant; mais il pourrait être amené à 
se déshonorer un jour. Le père termine par ces 
mots : « Si j'obtiens, comme je l'espère, cette grâce 
(l'incarcération) de la justice et de l'équité de 
Votre Grandeur, MM. Larue, banquiers, fourniront 
aux frais qu'il conviendra faire pour sa détention 
cl son entretien à Saint-Lazare sur les ordres de 
Votre Grandeur^. » 

Chaban, secrétaire du lieutenant de police, chargé 
d'examiner l'affaire, fait son rapport : « Les plaintes 
du père contre le fils sont fondées je les ai fait véri- 
fier. A Lelieutenant de police met en apostille :« Bon 
pour la prison, aux dépens du père, 5 avril 1744. » Et 
il ajoute : « Comme cependant le jeune homme a con- 
tracté des dettes, je croirais qu'il vaudrait mieux le 
faire conduire en prison, oij, après Lavoir laissé 
quelque temps sous les yeux de ses créanciers, on 
pourrait, s'il ne s'en présentait pas, le faire passer 
à Saint-Lazare. » Le jeune Thibaut fut conduit au 
For l'Evèque. 

Sous les verrous le jeune homme envoya au lieu- 

1. Bibl. de r Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11559, f. 48. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 125 

tenant de police une protestation contre les calom- 
nies dont il se disait l'objet. Il invoque le témoi- 
gnage de plusieurs personnes de considération qui 
le reçoivent à leur table. Sa déclaration fut à son 
tour reconnue exacte. Mais pour la liberté il fallait 
Tautorisation du père. Celui-ci, qui pense quelaleçon 
profitera, envoie de Bordeaux Vexeat désiré. 11 est 
adressé à l'un de ses correspondants, en date 
du 25 avril 1744 : « Je consens que M. Macquet 
fasse sortir mon fils du For l'Eveque où il a été mis 
par ordre du roy à ma sollicitation. » Et le fils 
Thibaut fut rendu libre ^ 

Chastel, fils d'un officier du gobelet du roi, est 
mis au For l'Évêque, aux dépens de son père, parce 
qu'il s'est sauvé de chez lui en lui enlevant une 
somme assez forte. Peu après le père demande 
qu'on le remette en liberté, étant donné qu'il doit 
être traité d'une maladie spéciale: et le fils est mis 
en liberté 2. 

Chabrière de la Roche, capitaine réformé au ré- 
giment de Lusignan, s'est également sauvé de chez 
son père, président à la Chambre des comptes de 
Grenoble, en emportant de l'argenterie, des bijoux et 
des espèces pour une valeur de 25.000 livres. Le 
père demande qu'il soit arrêté ; ce qui donne lieu à 
la scène suivante : 

\. Dlbl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, 115o9, f. 58-60. 

2. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. H740, doss. Castel. 



126 LA BASTILLE DES C03IÉDIENS 

Le vicomte du Ghayla connaît le jeune tiomme et 
s'intéresse k lui. Il s'en vient trouver le comte 
d'Argenson, ministre de Paris, le suppliant de sur- 
seoir à Texécution de l'ordre paternel, de manière 
à donner au jeune homme le temps de se sauver. 

— Il est d'usage, répond d'Argenson, d'arrêter 
les enfants dont les pères se plaignent. Le mieux 
serait qu'on ne pût arrêter M. de Ghabrière, car le 
père est si fâché qu'il le tiendrait vraisemblable- 
ment longtemps en prison. 

Ces mots ont-ils besoin de commentaires? Quelle 
organisation sociale que celle où le ministre, qui 
délivre les lettres de cachet, se trouve moralement 
impuissant à ne pas contresigner celle que sollicite 
l'autorité paternelle, et se voit obligé de favoriser 
l'évasion du coupable pour le soustraire à un 
châtiment qu'il prévoit excessif; car il sait qu'il 
ne sera pas maître de l'abréger, bien qu'il en soit 
l'unique instrument. 

En conséquence, le comte d'Argenson n'envoie 
aucun ordre pour l'arrestation du jeune Ghabrière 
de la Roche. Nouvelle lettre du père, pressante, 
irritée. Il n'est plus possible de ditfcrer. La Roche 
est arrêté le 2i octobre 1751 et conduit au For 
l'Évêque. Le 12 novembre, le père écrit une nou- 
velle lettre demandant Lélargissement de son fils, 
avec un ordre du roi qui le relègue à la suite de son 
régiment et un autre qui prescrive, dans le cas où 



LE FOR L EVEQUE 127 

il viondraiL à qTiitter son régiment, de le mettre en 
prison pour vingt ans. Ce sont les ordres du père; 
ils sont exécutés par le pouvoir du roi. Le fils est 
mis en liberté, dans les conditions requises, le 
4 décembre 1751 K 

Le père étantmort, 1' « assemblée de famille )> peuf 
prendre des décisions, avec'une autorité égale, contre 
Tun des siens. L' « assemblée » ne considère pas 
seulement les méfaits que l'un des membres de la 
famille a commis, ou pourrait commettre : elle con- 
sidère l'intérêt même de la famille, sa prospérité, 
son honneur, représentés par chacun des siens. 
L'aventure de Charles-Pierre Huet est h ce point de 
vue des plus instructives. 

Louis Huet, officier des mousquetaires, Jeanne 
Huet, fille majeure, Charles Huet, ancien échevin, 
Alexandre Huet, notaire au Ghâtelet, Guillaume 
Huet, receveur des tailles, Nicolas Le Prieur et 
François Legrand, marchands à Paris, représentent 
au lieutenant de police que Charles-Pierre Huet, 
leur neveu, frère et beau-frère, ci-devant receveur 
du port Saint-Nicolas, s'est absenté le 31 mars 1751, 
et « les suppliants ont des soupçons à cause de la 
mauvaise conduite de leur parent avec la nommée 
Eloy, dite Raton ». Ce qui rend cette absence de 
Charles-Pierre Huet et son inconduite avec la nom- 
mée Raton particulièrement fâcheuses, c'est qu'elles 

1. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, 11753, doss. La Roche. 



128 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

le mettent tiors d'état de remplir la nouvelle com- 
mission à laquelle les fermiers généraux viennent 
de le nommer. Or lés <( suppliants ont intérêt à 
établir leur parent et ils craignent que celui-ci, en 
vivant plus longtemps avec ladite Raton, ne dé- 
range encore plus ses affaires ». Ils demandent 
donc avec instance au lieutenant de police de le 
faire rechercher. 

Peu de jours après, nouveau placet. La famille 
insiste sur la belle place où Huet a été nommé 
par les fermiers généraux. On ajoute qu'il s'est 
retiré avec M'" Raton au village de xMeudon, et on 
a tout lieu de craindre qu'il ne dérange totalement 
ses affaires en vivant plus longtemps avec une fille 
de cette espèce. La famille demande donc qu'il soit 
enfermé d'ordre du roi au For l'Evêque. Ce qui est 
fait le 19 avril 1751. 

Après quelques jours de détention, la famille in- 
tervint de nouveau, mais pour que Huet lut rendu 
libre. Elle avait lieu d'être satisfaite de sa conduite 
et avait besoin de lui pour le règlement de ses 
affaires. Pierre-Charles Huet fut remis en liberté'. 

Le lieutenant de police, avant de délivrer un 
ordre d'incarcération à la demande d'une famille, 
faisait vérifier par un de ses inspecteurs la véracité 
des faits allégués. Force lui était d'ailleurs de s'en 

1. Bihl. (le r Arsenal, Arch. de la Bastille, 11734, tloss. Huet. 



LE FOR L EVKQUE 129 

rapporter h ce que l'inspecteur lui disait après en- 
quête. Aussi les inspecteurs etaient-ils avertis 
d'avoir à procéder d'une manière consciencieuse et 
attentive. Ils risquaient le sort de l'inspecteur Ferry 
que nous allons, en terminant, rappeler briève- 
ment. 

(( La nommée Jeanne Pissot, écrit le lieutenant 
de police Sartine au comte de Saint-Florentin, a 
été conduite à la Salpêtrière par ordre du roi du 
9 de ce mois (août 1761), sur la demande de ses 
père et mère, qui ont exposé queleur fille, qui étoit 
d'un caractère violent, les insultoit, les menaçoit, 
leur manquoit souvent de respect, qu'elle vouloit 
les dominer et qu'ils avoient lieu de craindre qu^elle 
eût quelque intrigue. » Un oncle maternel et un 
nommé Le Clerc, qui prenait la qualité de bour- 
geois de Paris, appuyaient ce placet. 

(( Depuis qu'elle a été arrêtée, poursuit Sartine, 
j'ai reçu un mémoire signé du curé, des vicaires 
et d'un nombre d'ecclésiastiques de la paroisse 
Saint-Gervais, ainsi que de beaucoup de personnes 
du voisinage, qui attestent que le père est imbécile, 
que le nommé Le Clerc, qui a signé à défaut de 
parents, vit avec lanière, qu'il s'est rendu le maître 
de la maison, qu'il est l'auteur des discussions 
avec les enfants qui le supportent impatiemment 
et qui sont scandalisés de ce qui se passe entre lui 
et leur mère ; mais que la fille dont il s'agit, qui 



130 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

est l'aînée, a toujours été d'une bonne conduite mal- 
gré les mauvais exemples. » 

Les nouvelles informations que Sartine avait 
fait faire avaient de tous points confirmé ces der- 
niers témoignages, et le lieutenant de police 
s'était empressé de mettre Jeanne Pissot en li- 
berté. 

Ce ne devait pas être la fin de l'aventure. Sartine 
lit venir l'inspecteur Ferry, auteur du rapport sur 
Jeanne Pissot, fait par lui si légèrement. Le lieu- 
tenant de police lui reprocha son inconséquence et 
l'envoya au For l'Evoque expier la captivité inique 
à laquelle son peu d'attention avait condamné une 
jeune tille. L'inspecteur alla se constituer lui-même 
prisonnier le 31 août 1761. Ses confrères, parmi 
lesquels il était aimé, se réunirent pour réclamer 
sa grâce qui lui fut accordée le 3 septembre sui- 
vant ' . 

Il est à observer que, sortant du For l'Lvéque, 
Ferry n'en continua pns moins à ivm[)lir ses fonc- 
tions d'inspecteur de police, comme précédemment 
l'inspecteur Langlade", conduit au For l'Evêque pour 



1. Bihl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 12119, f. 144-lo0. 
— Le 3 mai 1717, l'inspecteur Foissy avait été écroué au For 
lEvéque. mais les motifs en furent sans doute plus sérieux. « C'est 
un inspecteur de police, lisons-nous dans le dossier, qui ne doit 
avoir sa liberté qu'après avoir vendu sa charge. » {Bibl. de V Arse- 
nal, Arch. de la Bastille, ms. 126S9.) 

2. Ibid., ms. 11 loi, doss. Langlade. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 131 

participation aux convulsions de Saint-Médard, 
fut maintenu dans sa charge d'inspecteur de police 
après sa sortie. 



Telles sont les différentes catégories de prisonniers 
qui passèrent par la maison de la rue Saint-Germain- 
l'Auxerrois. Ce n'étaient pas, à l'exception près, les 
malfaiteurs vulgaires, — voleurs, assassins, rôdeurs 
de nuit, filles de joie, vagabonds, — clients du 
Clîâtelet, de Bicêtre, de la Salpôtrière, de Saint- 
Martin ; d'autre part, ce n'étaient pas non plus les 
hommes de naissance, les écrivains distingués ou 
les coupables de qui le délit méritait une attention 
particulière, qui étaient envoyés par lettre de cachet 
à la Bastille ou au donjon de Vincennes. Le For 
l'Evêque a été la prison moyenne, aussi bien au 
point de vue de la condition sociale de ceux qui y 
étaient enfermés, qu'au point de vue des délits qui 
leur pouvaient être reprochés. C'est ce qui en a fait 
\^ Bastille des Coynêdiens. Et c'est aussi ce qui a 
fait le régime auquel les détenus y ont été soumis. 



X 

LA VIE AU FOU L'ÉVÉQUE 



Une grande dame, écrit le comte de Tilly, u salue 
dix personnes en se ployant une seule fois et en 
donnant de la tète et du regard à chacun ce qui lui 
revient^». Elle a un salut «pour les femmes de 
condition, un pour les femmes de qualité, un pour 
les femmes de la cour, un pour les femmes titrées, 
un pour les femmes d'un nom historique, un autre 
pour les femmes d'une grande naissance person- 
nelle, mais unies à un mari au-dessous d'elles, un 
autre pour les femmes qui ont changé par leur 
mariage leur nom commun en un nom distingué, 
un autre encore pour les femmes d'un bon nom 
dans la robe, un autre enfin pour celles dont le 
principal relief est une maison de dépense et de 
bons soupers - ». 

C'est l'image de lancien régime, tout en nuances. 
Il méprise les codes rigides, les lois dures qui ne se 



1. I, il. 

2. Cf. II. Taine, l'Ancien régime, éd. in-lG, I, 220. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 133 

plient pas aux mouvements de la pensée et du 
sentiment. Il s'efforce de s'adapter à la vie réelle 
dans ses variétés infinies. Et c'est l'histoire de ses 
prisons. 

Supposons un groupe d'arrestations provoquées 
par une publication interdite : l'auteur, s'il est 
homme de mérite, sera mis à la Bastille ou à 
Vincennes, tels Voltaire, La Beaumelle, Marmon- 
tel, l'abbé Morellet, Diderot, le marquis de Mira- 
beau, vingt autres ; le libraire et l'imprimeur seront 
enfermés au For l'Evéque ; les colporteurs, came- 
lots de l'époque, seront envoyés à Bicétre. Parlant 
d'un certain Beaumanielle, le ministre Voysin écrit 
à d'Argenson, qu'il ne mérite pas assez de <( mé- 
nagement » pour être enfermé à la Bastille ^ Le 
commissaire Divot fait arrêter une bande de 
tapageurs nocturnes de la pire espèce. Parmi eux 
se trouve le chevalier de Faiol, « auquel s'inté- 
ressent quelques personnes de considération». Ce 
qui vaut au chevalier d'être conduit au For l'Evéque 
le 13 août 1725, tandis que ses compagnons sont 
écroués à Bicétre-. 

Ce qui devait être le plus désagréable aux pri- 
sonniers détenus rue Saint-Germain-l'Auxerrois, 
c'était le manque de place. L'immeuble avait, 



1. Texte publié par Fr. llavaisson, Archives de la Bastille, XIII, 
69. 

2. Dibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 10882, f. 8-24. 



134 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

a-t-on dit, 9 mètres de large sur 35 de long. Il avait 
quatre étages. Dans cet espace relativement res- 
serré se trouvaient parfois réunis 250 prisonniers, 
500 même, si nous en croyons des textes qui pa- 
raissent autorisés^. Il y passait jusqu'à 1.800 pri- 
sonniers par an. Ajoutez le concierge et sa famille, 
le personnel de la prison, les domestiques. Les déte- 
nus devaient s'y trouverserrés, par endroits, comme 
des sardines dans des boîtes bien closes. Dans des 
cellules, qui n'avaient pas 2 mètres carrés et où 
l'on ne pouvait se tenir debout, on enfermait jus- 
qu'à 5 prisonniers à la fois^. Là est le principal 
reproche que Tédit de suppression adressera à cette 
prison. 

Quelques détenus, pour des raisons spéciales, 
étaient mis au secret, le plus souvent pour peu de 
temps, dans les « cachots clairs » ou les « cachots 
noirs ». Les autres vivaient dans une liberté abso- 
lue; une liberté que nous n'imaginons plus aujour- 
d'hui : à condition, bien entendu, de demeurer dans 
l'intérieur de la prison. Ceux des captifs qui étaient 
fortunés donnaient au For TEvêque de véritabes 
fêtes et réjouissances. Nous y verrons la Clairon 
recevoir « tout Paris » à une table servie d'une ma- 
nière princière. Quelques détenus ont auprès d'eux 

1. Projet concernant rétablissement des nouvelles pri&ons (1176), 
publié par Dauban [les Prisons de Paris sous la Révolution, p. 4). 

2. Ibid. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 135 

jusqu'à trois domostiques spécialement attachés à 
leur service ^ 

Le lieutenant de police interdisait les jeux de 
hasard, notamment le pharaon. Le commissaire 
Divot est prévenu que des particuliers jouent 
presque tous les jours aux jeux prohihés, au pha- 
raon surtout, mais en quel lieu ? — ne cherchz pas — 
au For l'Evêque. Accompagné de son collègue, le 
commissaire Delafosse, de deux lieutenants de la 
connétablie et de deux exempts de robe courte, — 
toute une petite armée pour aller constater un dé- 
lit au sein de la prison du roi, — le commissaire 
Divot se rend au For TEveque, le 14 janvier 1724. 
Les deux officiers de police ont mis en cette circons- 
tance, par-dessus leurs robes, le manteau rouge des 
commissaires, pour plus d'apparat. Ils arrivent à la 
prison, montent au troisième et trouvent dans la 
chambre occupée par MM. Chapelain, Dumontois et 
Delalande, tous trois officiers détenus par ordre de 
MM. les maréchaux de France, une nombreuse compa- 
gnie. M"'" de Coade, écrouée au For l'Evèque comme 
tenancière de jeux prohibés, y tenait la banque, vê- 
tue, disent les procès-verbaux, d'une robe de toile 
peinte, toute neuve et très belle. Plusieurs prison- 
niers et des invités venus du dehors, des femmes, 
parmi lesquelles M""" de la Marre, femme du pro- 
cureur au Parlement, puis M. Gausanel, lieutenant 

1. Blbl. nal., ms. Joly de Fleury 1293, f. V^:] el 157. 



136 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

au régiment de la Ferre-Infanterie, et le chevalier 
de Sauvegrain, jouaient et causaient. La société, de 
16 personnes, était des plus animées. Les soldats 
disaient des galanteries aux dames en perdant leurs 
écus. La brusque arrivée de la force publique fut 
la chute du soliveau dans la mare aux grenouilles. 
Car, vraiment, où pouvait-on se croire en tranquil- 
lité, si ce n'est dans une prison? Une partie des 
joueurs prit la fuite et, — ce trait paraîtra d'une 
invraisemblance exagérée, — dans cette prison, au 
troisième étage, sous le nez de six agents de police 
une partie des coupables parvinrent à s'échapper, 
et ne purent être mis en état d'arrestation ^ 

On citerait cent anecdotes semblables d'après les 
dossiers des prisonniers au For TEvèque conservés 
dans les Archives de la Bastille. En cas de délit 
commis chez lui, le concierge, placé à la tète d«i 
la prison, ne procède pas autrement que le ferait 
aujourd'hui un tenancier d'hôtel meublé ou de 
garni, obligé de faire appel au commissaire de 
police pour rétablir l'ordre dans son auberge. 

Sarrazin est mis au For l'Evêque, en août 1747, 
pour « nouvelles à la main ». De sa prison il con- 
tinue le commerce pour lequel il a été arrêté, 
reçoit les gazettes, entend ses reporters, fait dis- 
tribuer la copie à ses abonnés-. 

1. Dibl. de VArsenal, Arch. de la Bastille, ms. 10817, f. 10-23. 

2. Ihid., ms. 11544, f. 57o et 740. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 137 

Meilleure encore est riiistoire de Chevallier, 
incarcère pour falsification de billets de loterie. Au 
For l'Évoque, il continue de fabriquer ses faux 
billets. Un certain Lurot les y vient chercher et 
les met en circulation dans Paris. Dans sa chambre, 
Chevallier a ses planches, une presse, des burins. 
Il s'y trouve tout à son aise. Et ses camarades de 
captivité viennent voir son travail qu'ils trouvent 
très curieux'. 

On a vu plus haut l'article du règlement qui 
interdit au concierge de laisser les prisonniers 
recevoir des femmes dans leurs chambres : les 
plus proches parentes mêmes demeuraient consi- 
gnés au préau. Seule, l'épouse légitime était admise 
à visiter son époux. La Reynie fit quelques efforts 
pour obtenir l'application de cet article du règle- 
ment. « On a donné avis au roi, lui écrit le ministre, 
en date du 13 novembre 1692, qu'il y a au For 
l'Evoque un capitaine de dragons avec lequel une 
femme de mauvaise vie fait un grand scandale et 
que, par la tolérance des guichetiers, qui sont 
gagnés, cette femme y mène avec elle d'autres 
filles qui se prostituent aux prisonniers. Sa Majesté 
veut que vous examiniez si cela est véritable"^ et, 
en ce cas, que vous fassiez au geôlier la répri- 
mande qu'il mérite et que vous lui disiez que, si on 

1. Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11372, f. 207-8. 

2. Reconnu exact par La Reynie. 



138 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

entend parler à l'avenir de pareille chose, elle le 
fera chasser de son emploi i. » Au xvii^ siècle suc- 
céda le xviii% et le xvni^ siècle nous le connaissons. 
La femme régna au For l'Évêque, comme ailleurs, 
en... maîtresse. Aussi les créanciers de lord Mas- 
sereene, qui l'ont fait mettre au For TÉveque, sup- 
plient-ils le procureur général d'ordonner au con- 
cierge de ladite prison, « de ne permettre la 
communication d'aucuns particuliers avec ce sei- 
gneur, que ceux nécessaires pour l'arrangement de 
ses affaires, et notamment d'exclure les personnes 
du sexe, étant certain, ajoutent-ils, que, tant que ce 
milord verra des personnes pour s'amuser il s'oc- 
cupera peu de satisfaire les suppliants-. » 

Aussi bien tout ce qu'on pourrait rappeler dans 
cet ordre d'idées serait-il effacé par ce qui suit : 

DE CERTAIN COMMERCE QUI FLORISSAIT AU FOR l'ÉVÊQUE 

Un nommé Saint-Louis, qui se faisait appeler 
Louis Legrand ou La Planche, fut conduit au For 
l'Évêque, le 30 septembre 1724, pour certain com- 
merce que les lettres conservées dans son dossier 
mettent en toute lumière. 



1. Avch. nat., 0'36, f. 227, recto. Communication de M. René 
Bonnat. 

2. Bihl. naf., ms. Joly de Fleury 1293, f. 192. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 139 

Saint-Louis écrivait, en signant J.egrand, à l'am- 
bassadeur de Modène : 



Monsieur, 

Comme un Monsieur de vos amis m'a fait un récit de 
vous comme d'un aimable homme, à qui je puis me confier 
pour lui présenter une jeune demoiselle qui sort du cou- 
vent, des plus aimables de Paris, âgée de quinze ans : Ton 
ne vous demande que la discrétion par rapport à ses 
parents. Je ne signe pas de mon nom, crainte que ma lettre 
ne tombe en d'autres mains que la votre. Vous aurez la 
bonté de me marquer où vous souhaitez que l'on fasse 
trouver la petite demoiselle ^ 

A ces offres, Saint-Louis recevait des réponses 
dans le genre de la suivante qui émane d\m « riche 
anglais », type classique : 

Monsieur, 

Je vous suis sensiblement obligé de l'offre que vous me 
faites. Je ne suis guère en intention de voir de jeunes de- 
moiselles. Toutefois, si la jeune personne, dont vous me 
faites une description si avantageuse, voudra venir ven- 
dredi prochain, environ sur les cinq heures de l'après dînée, 
je la verrai avec plaisir, et je suis, etc. [sic). 

D'autre part, Saint-Louis écrivait, en se servant 

1. Bihl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 112G9, f. 94-95. 



140 LA BASTILLE DES C03IÉDIENS 

d'un pseudonyme de valet de chambre, aux demoi- 
selles : 

Mademoiselle, 

Je suis très mortifié de vous être si importun par mes 
lettres; mais, si vous vouliez cependant me faire l'honneur 
de me parler, j'espère que vous n'en seriez pas fâchée; car 
je puis vous assurer que vous m'en voudrez du bien, et que 
je ne désire rien tant que de vous faire plaisir. Faites-moi 
seulement avoir l'honneur de vous dire deux mots en par- 
ticulier, vous serez persuadée que je suis avec fidélité et 
tout le respect possible. Mademoiselle, votre très humble et 

très obéissant serviteur. 

La Forest. 

En poat-scriptum : C'est de la part de mon maître que je 
vous demande cette grâce <. 

Aux mères, Saint-Louis écrivait comme suit: 

Madame, 

Je me vois encore obligé de vous importuner par une 
lettre. C'est que j'en ai été chargé par ce Monsieur dont 
j'ai eu l'honneur de vous parler. C'est M. de Bontemps, lils 
aîné, qui est si touché du mérite de Mademoiselle votre 
fille. Vous n'ignorez pas qu'un seigneur de cette sorte ne 
soit en pouvoir de rendre service. C'est lui-même qui m'a 
dit que je pouvais vous le nommer. Mademoiselle votre fille 
ne sera pas dérangée de sa place pour cela, puisqu'elle 
pourra être toujours près de vous. Son honneur, ni sa ré- 

1. Bibl. de V Arsenal. Arch. de la Bastille, ms. 11260. f. 96. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 141 

putation ne seront pas au hasard puisqu'il en aura lui- 
même soin. Ayez la bonté de me faire une réponse. 

Je suis avec respect, Madame, votre très humble et très 
obéissant serviteur : 

La Planche. 

Adresse : M'^° Berrichon, marchande, au coin de la rue de 
Grenelle, près la barrière des Sergens. 

Qu'un pareil individu ait été mis au For l'Evêque 
nul n'en sera étonné ; mais se gardera-t-on de 
toute surprise — aujourd'hui du moins — en lisant 
la note du commissaire Doucet au lieutenant de 
police, demandant, que Saint-Louis soit transféré à 
Bicètre (( attendu qu'il continue son infâme métier 
dans la prison méme^ ». Et ce métier au profit de 
qui le continuait-il dans la prison? — au profit des 
prisonniers. Or le concierge, malgré son bon vou- 
loir, était impuissant à y mettre obstacle. Le lieu- 
tenant de police écrit donc au ministre de Paris, 
le comte de Maurepas, pour le prier de signer un 
ordre en vertu duquel on transférera à Bicétre 
Saint-Louis, dit Legrand, ainsi qu'un nommé Mau~ 
rice Allain, son associé dans ce fructueux commerce - 
— quels régime du For l'Evêque ne permettait pas 
de contrarier. 

1. Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, rus. 11269, f. 83. 

2. Ibid., f. 118. 



142 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 



Ce qui frappe en lisant de pareils faits, ce n'est 
pas seulement la liberté dont joussaient les prison- 
niers du For l'Eveque, mais le manque d'autorité 
et de moyens de repression dans les mains du con- 
cierge. Le plus solide de l'elTectif à sa disposition 
se composait de ces gros chiens que l'on a vus à 
l'œuvre. Pour maintenir en bon ordre une prison 
où vivaient en commun 200 à 250 détenus, la garde 
était insuffisante. Aussi quand il trouve parmi ses 
hôtes quelque mauvaise tète, le malheureux geôlier 
n'a-t-il d'autre ressource que d'en demander le trans- 
fert dans une autre prison. 

Garnet, tapageur nocturne, a été conduit au For 
l'Eveque par le guet pour bruit dans un café. Le 
concierge écrit une lettre désespérée au lieutenant 
de police: « Il cause des désordres dans lesdites 
prisons, faits dos ordures sur les lits des autres 
prisonniers, y fait sédition; maltraite les guiche- 
tiers ». A cette situation on ne voit qu'un remède : 
déménager Garnet au Châtelet '. 

Plus remarquable encore est le cas du chevalier 
de Faiol, de qui déjà il a été question. Une jeune fille, 
AnneThiébaut, représente au lieutenant de police, 

l. Bibl. de l'Arsenal Arch. de la Bastille, ms. 11096, f. 61. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 143 

qu'elle a été voir au For l'Eveque une demoiselle 
de ses amies, détenue pour dettes. Elle y est restée 
dîner avec son amie. On mangeait de bon appétit, 
quand entra le chevalier de Faiol et les injuria toutes 
deux. Il criait comme un sourd et employait des 
expressions qu'il est impossible de reproduire. Même 
l'aurait-il battue, si d'autres prisonniers ne fussent 
accourus au bruit et ne l'en eussent empêché. « Et 
comme. Monseigneur, la suppliante est obligée de 
venir souvent dans la prison pour les affaires de cette 
prisonnière, son amie, elle Vous supplie très hum- 
blement de faire imposer silence à ce piisonnier, 
afin qu'elle ne soit plus exposée à l'avenir à de 
pareilles insultes qui ne conviennent pas a une 
demoiselle de son état. » Mais, au For l'Éveque, 
comment imposer silence à un prisonnier? Après 
réflexion, on reconnut que le seul moyen de re- 
médier à cette fâcheuse situation était de mettre 
le chevalier de Faiol en liberté, — ce qui fut 
faiti. 

Les détenus reçoivent ainsi , tout le long du jour, 
toutes sortes de visites, des visites mêmes que, dans 
leur intérêt, on aurait dû empêcher: des cheva- 
liers d'industrie, des « faiseurs d'affaires dans les 
bureaux des ministres )>, viennent vanter leurs rela- 
tions, promettre une mise en liberté prochaine et, 

1. Bibl. de r Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 10882, f. 23. 



14i LA BASTILLE DES COMEDIENS 

de ce fait, soutirent aux prisonniers crédules des 
sommes plus ou moins importantes K 

Beaumarchais, après son démêlé avec le duc de 
Ghaulnes, lut envoyé au For TEvôque par le tribu- 
nal des maréchaux de France, tandis que le duc 
était conduit à Vincennes. A ce moment, s'instrui- 
sait son fameux procès contre le comte de la Blache. 
Accompagné d'un officier de police, le brillant écri- 
vain sortait régulièrement du For Tl^lveque pour 
aller rendre visite au juge Goëzman, rapporteur 
dans son affaire, et plus souvent encore à M""" Goëz- 
man. « Il serait impossible de se soutenir honnête- 
ment avec ce qu'on nous donne, disait M""' Goëzman ; 
mais nous avons Fart de plumer la poule sans la 
faire crier. » Et Beaumarchais, prisonnier dans une 
prison dont le Parlement avec la direction, s'en 
allait, soigneusement accompagné d'un officier do 
police, corroQipre le juge, siégeant au Parlement, 
qui devait « rapporter » dans son affaire. M"'' Goëz- 
man entendait Beaumarchais, ses arguments sonnants 
et trébuchants ; Goëzman, par tendresse pour sa 
femme, entendait Beaumarchais, également ; cepen- 
dant, que Fofficier de police attendait gravement a 
la porte. Beaumarchais n en perdit pas moins son pro- 
cès ; il prétendît alors qu'on lui rendit son argent et 
le réclama avec tout le tapage que l'on sait. 

1. Bibl. de r Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 12238, f. 63. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 145 

Au For l'Evôquc, quelques prisonniers vivaient 
en famille, la mère avec la fille, le mari avec la 
femme. On assistait à des scènes de ménage. 
Marie-Anne Dulu, épouse de François Sellier, y est 
avec son mari ; mais celui-ci mène une vie de 
débauche, dépense son argent. Autant pour mettre 
à l'abri le peu qui lui reste, à cause des enfants, 
que pour se soustraire aux mauvais traitements, 
car son mari « la rend noire de coups», elle supplie 
le lieutenant de police de la transférer dans une autre 
prison. En conséquence, le 21 mars 1736, la femme 
Sellier est conduite au Petit-Châtelet; mais à peine 
au Gliâtelet, la femme s'ennuie de ne plus voir son 
mari. Elle demande d'être ramenée auprès de lui. 
Et, dès le 5 avril, elle est ramenée au For FEvôque ^ 

Brunek de Fraudenk travaillait à Paris pour être 
admis dans le corps du génie. Son père, considé- 
rant que la ville était pleine de dissipations peu 
propres à favoriser de bonnes études, fait mettre 
son fils au For TEvêque, où il aura un régime 
frugal : du pain, de la soupe et de l'eau ; des 
maîtres de choix, MM. de Beauchamps etThuillier 
pour la géométrie et, pour le dessin, le célèbre 
Gravelot. Le jeune Brunek de Fraudenk se trouva 
de la sorte dans les meilleures conditions pour 
l'heureuse préparation de ses examens-. 

1. Bibl. de VArsenal, Arch. de la Ëasiille, ms. 10U9G, f. 2lO'911i 
2; Ibich^ ms. 111(39, dossi Brunek de Frandenki 

40 



146 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

Cependant, les prisonniers enfermés dans les 
cachots étaieat souvent soumis à un régime sévère, 
privés d'écrire au dehors, privés même de couteau 
et de fourchette 1. Avec l'ingéniosité des prisonniers, 
plusieurs d'entre eux n'en parvinrent pas moins à 
communiquer avec l'extérieur. Tel le trop fameux 
pamphlétaire Théveneau de Morande. Il avait été 
conduit au For TEvêque le 25 juin 1769. Les ordres 
d'écrou avaient été sollicités par son père. « Ce 
jeune homme, dit le rapport de l'inspecteur Marais, 
ne tient à aucun corps. Depuis plusieurs années il 
ne subsiste que d'intrigues, cherchant à s'insinuer 
chez toutes les filles un peu huppées, pour les 
manger et se rendant redoutable à toutes celles 
qui ne cèdent pas à ses désirs. » Dans la prison, 
le jeune homme se comportait fort mal, il criait 
de manière à attrouper les gens dans la rue. Il est 
mis au cachot, au secret le plus absolu. La lumière 
n'entre que par un trou gros comme le poing. Il 
n'en a pas moins trouvé le moyen d'avoir commu- 
nication avec le quatrième étage. On trouve sur 
lui des morceaux de lettres déchirées et, dans la 
paillasse de son lit, une manière de corde qu'il 
s'est fabriquée avec sa couverture. On est ren- 
seigné par ce qui précède sur les moyens dont 
pouvait disposer le concierge du For l'Evêque pour 

1. Blbl. nnt., ms. Jolv de Fleiirv 1293, f. 14-;. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 147 

mettre à la raison un prisonnier difficile ; aussi 
(lemande-t-il d'être débarrassé d'un pareil sujet, 
et Théveneau de Morande fut transféré aux Bons- 
Fils d'Armentières 1. 

Un mot, en terminant, sur les m-ises en liberté. 
Ministre, Parlement et lieutenant de police — 
conformément à Tesprit du temps — se préoccu- 
paient beaucoup plus de la situation du prisonnier, 
de sa famille, de ses répondants, de l'état de ses 
affaires, que de punir la faute qu'il avait pu com- 
mettre. Un prisonnier s'est rendu coupable d'un 
délit assez grave, mais il se présentera pour lui 
une situation avantageuse où l'on peut croire qu'il 
se conduira en honnête homme : on n'hésitera pas 
à lui ouvrir les portes ; tandis que l'on retiendra 
un de ses compagnons, moins coupable, parce que, 
se trouvant sans ressource d'aucune sorte, il ne 
manquera d'échouer à nouveau sur le pavé de 
Paris pour y mener une existence de vagabond et 
de mauvais sujet. Simon Boucly, facteur des postes, 
a été conduit au For l'Evéque parce qu'il a retenu 
00 livres sur les lettres chargées qui lui étaient con- 
fiées : délit très grave; mais il est rendu libre, après 
une courte détention, parce qu'il est chargé de fa- 
mille et que sa femme est sur le point d'accoucher^. 



1. Document publié par Ravaisson, Archives de la Bastille, XII, 
481-84. 

2. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11738, doss. Boucly. 



148 



LA BASTILLE DES COMÉDIENS 



On voit ainsi — et c'est, semble-t-il, la conclu- 
sion à tirer de ces quelques pages — qu'il faut 
avoir soin de se dépouiller de toutes idées modernes 
pour apprécier dans son vrai jour une prison 
comme le For l'Evêque, aussi caractéristique de 
l'ancienne France que sa grande sœur la Bastille, 
dont l'histoire a été plus brillante et a fait plus de 
bruit. 




«LE PONT-NEUF, DU CÔTÉ DU LOUVRE, SUR LE GRAND BRA DE LA RIVIERE, TEL Qu'oN LE VOIT DU PONT-AU-CII ANGE ». (xVIir SIÈCLe) 



LE THÉÂTRE ET LE FOR L'ÉVEQUE 



XI 

LES COMÉDIENS AU FOR I/ÉVÉQUE 



Comédiens et comédiennes étaient écroués au 
For rÉvcqae pour manquement aux ordonnances 
du roi sur les spectacles et quand ils s'écartaient 
« du respect qu'ils devaient au public » ou à mes- 
sieurs les gentilshommes de la Chambre qui avaient 
la direction des théâtres. Pour expljjquer et com- 
prendre cette juridiction, il convient d'ajouter que, 
si la Chambre du roi, dont les comédiens faisaient 
partie, avait le droit de les juger et de les punir-, 
c'est que ceux-ci y trouvaient, d'autre part, appui 
et protection. La « Chambre » était pour eux un abri 
dans les moments difficiles, et quand ils prenaient 
leur retraite elle faisait augmenter sur la cassette 



1. Une partie des documents utilisés dans ce chapitre, documents 
qui avaient été signalés dans le Catalogue des Archives de la Bas- 
tille, aux mots Acteur, Comédie, Opéra, ont été utilisés depuis par 
M. Paul d'Estrée, en des études publiées dans le Ménestrel, le Cour- 
rier de Rochefort, la Gazette anecdotique. 

2. Cf. Arthur Pougin, Dictionnaire du théâtre, p. 386, au mot 
For VEvéque ; Gn.slon Maugras, les Comédiens hors la loi, p. 129 et 
suiv. 



152 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

royale, en proportion de leurs besoins, la pension 
que leur faisait la Comédie. 

L'arrestation était généralement ordonnée par 
celui des quatre premiers gentilshommes qui se 
trouvait en exercice. Elle était opérée en vertu d\m 
(( ordre anticipé », puis notification en était donnée, 
par les soins du lieutenant de police, au ministre 
de Paris — c'était généralement le ministre de la 
Maison du roi — afin qu'il expédiât un « ordre en 
forme », c'est-à-dire revêtu du seing du roi et de 
son propre contre-seing. En théorie c'était le roi, 
source de tout pouvoir judiciaire, qui aurait dû, 
après examen de l'affaire, décider l'incarcération : 
en réalité, quand la demande d'arrestation venait 
sous les yeux du ministre, le comédien était déjà 
rendu à la liberté, car le délit étant généralement 
sans gravité, la détention ne durait que quelques 
jours. Le ministre qui, à défaut du roi, aurait dû 
décider l'emprisonnement, se trouvait ainsi averti 
quand TatTaire était terminée, si bien qu'il ne lui 
restait qu'à contresigner de la même encre l'ordre 
d'écrou et l'ordre de liberté. 

Le choix du For l'Evêque, pour la détention des 
comédiens, témoignerait des égards que l'ancienne 
société avait pour eux. Les acteurs des grandes 
scènes de Paris — et comme chacune d'elle avait un 
privilège, c'étaient en réalité tous les acteurs de la 
capitale — étaient, nous venons de le dire, attachés 



LE FOR l'ÉVÊQUE 153 

à la Chambre du roi. Théoriquemenl le souverain, 
qui n'avait pas besoin d'eux tous les jours, les prê- 
tait au public. Puisqu'ils faisaient partie de la 
Chambre, on se demanda au xvn" siècle si les ac- 
teurs n'étaient pas, du fait même, anoblis. La ques- 
tion fut débattue. Du moins ils conservèrent la 
permission de porter l'épée, et l'on verra par la 
suite qu'ils ne laissèrent pas d'en user maintes fois 
en vrais gentilshommes. Aussi le comédien, qui est 
condamné à une incarcération au For l'Evêque, n'y 
est-il pas conduit par un agent de police, à moins 
qu'il ne se soit rendu coupable d'un délit vulgaire 
qui relèverait aujourd'hui de la police correction- 
nelle. Le plus souvent il s'y rend librement, seul, 
l'épée au côté : tels les officiers et les gentils- 
hommes, sur invitation de Sa Majesté, venaient 
prendre logis au château de la Bastille ou, à Vin- 
cennes, au donjon royal. 

A l'usage d'enfermer les gens de théâtre au For 
l'Ëvéque il y eut quelques — très rares — excep- 
tions. En deux ou trois circonstances — notam- 
ment pour l'illustre Le Kain — la prison de l'abbaye 
Saint-Germain, appelée généralement V « Abbaye» 
tout court, suppléa la prison de la rue Saint-Ger- 
main-l'Auxerrois^. Il convient d'ajouter que l'Ab- 

1. «M, le duc d'Aumont m'ayant demandé de faire arrêter le 
sieur Bernard, comédien de la Comédie-Française, qui lui a man- 
qué essentiellement, je l'ai fait conduire dans la prison de l'abbaye 
Saint-Germain des Prés, sur Tordre du roi du 15 juillet 1760. M. le 



154 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

baye était la doublure de Fort l'Evêque, prison 
militaire comme celui-ci, où étaient conduits les 
justiciables des maréchaux de France. 

Parmi les gens de théâtre, la très célèbre Flo- 
rence eut seule la faveur d'être mise à la Bastille. 
Elle était danseuse, fille d'un cabaretier nommé 
Pèlerin ; mais elle avait des grâces de chatte dont la 
cour raffolait. Elle était à ce moment la maîtresse 
du prince Léon, fils du duc de Rohan-Chabot, lequel 
obtint de Louis XIV une lettre de cachet, quand il 
apprit que son fils s'apprêtait à épouser la comé- 
dienne. N'oublions pas que Florence eut la haute 
fortune de donner un fils au duc d'Orléans, neveu 
de Louis XIV, plus tard régent du royaume. Ly 
grand roi ne pouvait pas faire moins que les hon- 
neurs de la Bastille à une personne qui lui tenait 
de si près ^ 

Quand il s'agit, au contraire, de comédiennes de 
peu de considération, de Victoire Monroy, par 
exemple, actrice des pantomimes de l'Opéra- 
Comique à la foire de Saint-Laurent, ou de Marie- 
Elisabeth Favre, dite Léger ou la Bertinière, enga- 
gée au même Opéra-Comique, filles folles, mais 



duc d'Aumont Tayant jugé depuis assez puni, je l'ai fait mettre en 
liberté en vertu d'un autre ordre de Sa Majesté du 18 du même 
mois.» Note du lieutenant de police au ministre de Paris {Bibl. 
de VArsenal, Arch. de la Bastille, ms. 120G2, f. 141). 

1. Les documents ont été publiés par Ravaisson {Archives de la 
Bastille, XI, 381-99). 



LE FOR l'ÉVÈQUE 155 

habiles à ruiner les « fils de famille », le For 
rÉveque parut trop distingué. On les mêla aux 
« demoiselles du bel air » qui avaient pour logis 
Saint-Martin ou Sainte-Pélagie ^ 



C'est Belony, acteur de la troupe Saint-Edme à 
la foire, qui ouvre pour nous la série des comé- 
diens incarcérés au For l'Evêque. 11 y fut conduit à 
la fin de mars 1714, sans que nous en connais- 
sions le motif. Il fut rendu libre dès le mois d'avril, 
pour raisons de santé-. 



Le premier en date des comédiens du roi que 
nous trouvons au For l'Evoque est Moligny^. C'était 



1. Dossier Monroy, Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, 
ms. U6o3, f. 304; — doss. Favre, ibld. ms. 11673, f. 127-43. 

2. Rapports du lieutenant de police René' d'Arçjenson, éd. Paul 
Gottin, p. 338 et 358. 

3. Etienne Milache, dit de Moligny, né en 1685, débuta à la 
jGomédie Française en 1713 et (laitta le théâtre en 1725, avec une 
ipension de 1.500 livres, non de 500 comme Timprimo M. Campar- 
Jion (Cf. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 10954, f. 77). 

,il;:<Je suis natif de Paris, dit-il dans une lettre au lieutenant de 
I police, fils d'un marchand de vin, y ayant père, mère, frère, sœur 



156 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

une nature emportée, violente, cherchant querelle 
à tout venant. Le 15 mai 1715, il se battait en 
plein jour, rue Contrescarpe, avec son camarade 
Quinault. Maurice Dupont, maître savetier, assista 
à la scène. « 11 vit deux hommes, l'un vêtu de noir 
qui venait du côté de la rue Saint-André ; l'autre 
vêtu de musc, d'assez grosse taille, perruque 
blonde, qui venait du côté de la rue Dauphine. » 
Le gros blond était Moligny. Il aborda l'homme 
vêtu de noir en lui criant : 

— Allons, gueux, faquin, Tépée à la main î 

Et, du plat de son épée, il le frappait sur les 
épaules. « Ledit vêtu de noir se reculade quelques 
pas et mit l'épée à la main et se mit en défense : le 
vêtu d'un habit musc lui poussa quelques coUps qu'il 
para, et comme ils poussaient tous deux, deux Mes- 
sieurs vêtus de noir, qui passaient, mirent l'épée 
à la main et, dans le moment, en prirent chacun 
un qu'ils embrassèrent. » 

Cependant Moligny criait toujours : 

— Tu es un faquin et un gueux ! 
A quoi Quinault répondait ! 

— Allez! je ne vous croyois pas d'un cœur si 



et cousines établies» [Lettre s. d. (du mois d"aoùt 1726); Bibl. de 
VArsenal. Arch. de la Bastille, ms. 10954, f. 77]. A la Comédie, il 
jouait les rôles de Crispin. Le Mazurier {Galerie historique. I, 419) 
le fait mourir le 18 janvier 1727; mais M. Gampardon {Comédiens '\ 
du roi, p. 240) publie un document qui le montre encore en vie } 
le 4 septembre 1730. 



iji 



LE FOR L ÉVÈQUE 157 

bas de mettre Tépée à la main dans une rue. 
D'ailleurs l'affaire n'eut d'autre suite que des 
enquêtes et rapports d'officiers depolice^ 

Le 4 août 1723, à la représentation de la Comédie- 
Française, sur les cinq heures, on entendit du bruit 
aux troisièmes loges. L'officier du gué, M. de Ghevery , 
y étant monte, reçut plainte de M. Dangereux fils, 
marchand de toile : le sieur Moligny venait de lui 
jeter une carafe d'orgeat par le nez, dans le temps 
du spectacle, en la présence de tous les spectateurs, 
le menaçant, en outre, de lui donner des coups de 
canne. Le rapport de l'exempt Pannelier recons- 
titue la scène. Dangereux se trouvait aux troisièmes 
loges avec une dame Legrand, accompagnée de ses 
deux filles. Moligny entra. M""' Legrand tenait une 
carafe d'orgeat, que Dangereux venait de faire 
monter par le garçon du café Procope, et Moligny 
d'y fourrer ses doigts tout pleins de tabac; puis il 
prit une seconde carafe d'orgeat de dessus la sou- 
coupe et la but d'un trait. Quand le garçon de chez 
Procope monta pour « l'addition», Dangereux dit 
qu'il réglerait cinq carafes, mais que la sixième 
était à Moligny. 

— Hé! dit celui-ci, je ne paierai pas; je serais 
bien fâché de payer avec gens plus grands que moi. 

1. Voyez les documents publiés par Campardon {Comédiens du 
roi, p. 237-39). 



158 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

Puis, se tournant vers Dangereux : 

— Monsieur, n'êtes-vous pas plus grand que 
moi d'une aune? 

— Si je suis plus grand que vous, réplique le 
marchand de toile, je n'ai jamais été bateleur. 

C'est a cette réplique que Moligny répondit par 
la carafe d orgeat au travers du visage. Le mar- 
chand de toile s'essuyait, tandis que le comédien 
du roi lui promettait cent coups de bâton par-dessus 
le marché et, s'adressant à la plus jolie de ces 
demoiselles Legrand : 

— Si jamais ce visage-là va chez vous, je veux 
que vous le jetiez par les fenêtres! 

L'exempt Pannelier conclut à l'incarcération de 
Moligny, « car il peut arriver que ledit Moligny, qui 
est un querelleur, un insolent et un séditieux, 
pourrait insulter le sieur Dangereux que j*ai appris 
être un honnête homme». 

Moligny demeura au For l'Evêque du 10 au 
15 août 17231. 

C'est encore une querelle, au café de Lescure, 
avec un lieutenant de cavalerie nommé Poumot, 
qui ramena sous les verrous de For l'Evêque le 
bouillant comédien, le 2 août 1726. Plusieurs 
acteurs et gentilhommes et M"^ Lescure assistaient 

1. Bibl, de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. H789, f. 8-10. 



LE FOR 1> EVKQUE 159 

à la scène. L'officier avait pris tout d'abord les in- 
sultes de Moligny en patience; mais, sur les obser- 
vations des assistants, il s'était décidé à lui donner 
des coups de canne. Moligny tira l'épée : c'est un 
duel en règle. L'épée du comédien se brise. Il estcon- 
duit au For l'Eveque. De sa prison, il écrit au lieu- 
tenant de police qu'il doit être mis en liberté parce 
qu'il est de condition très supérieure à l'officier : 
lui, Moligny n'est-il pas, dit-il, fils d'un marchand 
de vin et ne jouit-il pas d'une pension de 1.500 livres 
sur la Comédie ? Pannelier, commandant la garde de 
la Comédie, faisait son rapport sur Moligny : « Je 
puis assurer qu'il serait très important de purger 
Paris d'un pareil sujet qui est un intrigant de pro- 
fession, à qui messieurs les gentilshommes de la 
Chambre ont défendu Tentrée des loges, du théâtre 
(lisez de la scène) et du foyer de la Comédie ^ » 
Moligny était à la retraite depuis une année. 



Armand, comédien français, ayant été invité à se 
constituer prisonnier au For l'Eveque, s'y rendit le 
16 décembre 1727. René Hérault, lieutenant géné- 

1. Bihl. de r Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 10938, f. 63-68. 



160 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

rai de police, en écrivit au comte de Maurepas, mi- 
nistre de Paris : 

Le nommé Armand, comédien français, a eu un enfant 
avec la petite Legrand, qui est aussi comédienne, qui s'est 
absentée depuis quelque temps du spectacle. J'ai mandé 
Armand plusieurs fois depuis un mois pour savoir ce 
qu'est devenue la petite Legrand, ainsi que l'enfant. Mais il 
m'a toujours dit qu'il n'en savait rien et qu'il n'avait autre 
chose à me dire. Gomme une telle réponse ne peut que 
donner du soupçon et q^e, d'ailleurs, elle marque un air 
d'indépendance, M. le comte de Maurepas est supplié d'ex- 
pédier un ordre pour l'arrêter et conduire en prison pour 
l'obliger par cette voie à déclarer ce qu'il sait \ 

Armand se rendit à For l'Evoque librement. Il 
en sortait de même pour aller jouer, soit à Ver- 
sailles, soit à la Comédie. Le commissaire Lecomte 
ne vint que le 19 décembre pour remplir les forma- 
lités d'écrou. (( J'ai été au For TEvêque, écrit-il au 
lieutenant de police, en date du 19 décembre 1727, 
où j'ai écroué le sieur Armand, comédien français, 
en vertu de Tordre du 15 du présent mois. J'ai 
ordonné de votre part au concierge de ne le point 
laisser sortir. J'ai appris qu'il s'était rendu en pri- 
son mardi dernier (16 décembre), qu'il avait été à 
Versailles mercredi pour jouer, qu'il était revenu 
jeudi au For l'Eveque et que, le même jour, il 
avait été jouer à la Comédie, après laquelle il était 

1. BibL de l'Arsenal^ Arch. de la Bastille j ms. 409o4i f. 83; 



LK FOR L ÉVÈQUE 161 

revenu au For FEveque à huit heures et demie du 
soir. )) 

François-Armand Huguet, dit Armand, était né 
à Richelieu en 1699. Il jouait les premiers comiques 
et (( les grandes livrées». Il avait commencé par 
doubler La Thorillière, le dernier survivant d^ l'il- 
lustre troupe de Molière. A la mort de La Thoril- 
lière, en 1731, Armand se trouva chef d'emploi. Il 
était homme d'esprit. En 1724, lors de la reprise 
des Trois Cousines^ il chantait ]q couplet final de la 
pièce : 

Si ranioar (run trait malin 

Vous a fait blessure : 
Prenez-moi pour médecin 
Quelque bon garde-moulin^ 
La bonne aventure 

(jué! 
La bonne aventure. 

Le public Tayaut bissé, Armand reprit (tn ces 
termes : 

Si Vamour d'un trait charmant 

Vous a fait blessure : 
Prenez pour soulagement 
Ln bon gaillard com)nr Armand, 
La bonne acenlure 

gué! 
La bo}uie aventure. 

11 



162 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

Ce furent des cris, des applaudissements et 
depuis le public ne cessa de lui redemander sa 
variante K Armand sortit du For l'Evêque, à la solli- 
citation du duc de Gesvres, le 25 décembre 1727 2. 
Il ne se retirera de la Comédie qu'en 1765 et mou- 
rut le 26 novembre de la même année. Quant à la 
(( petite Legrand )^ de son prénom Charlotte, qu'Ar- 
mand « le bon gaillard » avait rendue mère, elle 
était sa camarade à la Comédie, fille de Facteur et 
auteur Legrand, auteur du Paf/s dv Cocagne^ que 
Lessing, appréciation qui a mis une nuance de ridi- 
cule dans la gloire du célèbre critique — regar- 
dait comme le chef-d'œuvre de la scène française. 
Charlotte Legrand joua avec beaucoup de succès 
dans les pièces de son père; mais elle réussit plus 
particulièrement dans les travestis, imitant à ravir 
les Arlequins de la Comédie italienne. Elle quitta la 
Comédie-Française pour FOpéra-Comique et mourut 
à Amsterdam en juin 1740. 



Suivent quelques incarcérations dacteurb et dan- 
seurs de l'Opéra et de FOpéra-Comique. Cuvillier, 
acteur à l'Opéra, part lo 19 août 1727, sans avoir 

1. Le Mazurier, Galerie lùslorique. I, 60-62. 

2. hibL de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 109j2. f. S 1-86. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 163 

demande congé. M. do Francine, directeur de TAca- 
démic de Musique, rf5clame auprès du lieutenant 
de police. Celui-ci fait arrêter le fugitif, dès le 
20 août, aux environs de Sens'. Haugli ton, danseur 
anglais {sic), refuse de danser à l'Opéra-Gomique 
suivant ses engagements. Il reste au For l'Évoque 
du 4 au 6 août 1731 -. Laplace, acteur à l'Opéra- 
Gomique, paraît sur la scène dans une tenue indé- 
cente. Il est détenu du 28 février au V mars 1734^. 



L'année 1735 est marqué par l'incarcération de 
Catherine Leraaure, qui paraît avoir été la plus bril- 
lante cantatrice française du xv!!!*" siècle. M. Paul 
d'Estrée fait son portrait : « Petite taille, figure noire, 
traits froids et durs ; mais une voix si ronde, si pleine, 
si moelleuse, si bien sonnante, au dire du Président 
des Brosses, qu'elle l'emportait sur les timbres les 
mieux étoffés et les plus vibrants des cantatrices 
italiennes. )> — c Pour la Lemaure, écrit M^'°Aïssé, 
en décembre 1730, elle est bète comme un pot; 
mais elle a la plus belle et la plus surprenante voix 
qu'il y ait au monde. » Son caractère n'avait 

1. Bibl. de r Arsenal, Arcli. de la. Bastille, ms. 10961, f. 354-62. 

2. Jbid., ms. 11149, f. 102. 

3. Ibid., ms. 112j8, f. 196. 



164 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

malheureusement pas le même charme : il était 
aigre, acariâtre, fantasque au point que, tout en 
leur assurant les plus brillantes recettes, Gatin 
Lemaure faisait le désespoir des directeurs de l'Aca- 
démie royale de Musique. 

Le 10 mars 1735, on reprenait J€phié,\e bel opéra 
de l'abbé Pellegrin, où M'"" Lemaure, avait eu, ù la 
création, un de ses plus éclatants succès. Tout sem- 
blait aller au mieux, quand Tid ée folle vint à la canta- 
trice, de planter là acteurs, musiciens et spectateurs 
pour s'en aller souper en ville. Maurepas, ministre de 
la Maison du roi, se trouvait dans la salle. Son au- 
torité ne put la faire revenir sur sa décision : 

— Non, non et non! 

— Fort bien. Mademoiselle, vous irez donc au 
For rÉvêque. 

Elle y fut menée sur-le-champ, « toute habillée » 
c'est-à-dire en costume de théâtre, escortée d'amis 
et d'admirateurs et comme en triomphe. L'inten- 
dant même de Paris, Louis-Achille de Harlay, 
chez qui elle devait souper, lui donnait la main 
avec une solennité joyeuse. Talons rouges et traînes 
de soie trempaient dans la boue des rues. La cap- 
tivité dura un peu moins d'une heure ; car, en 
apprenant qu'on lui incarcérait sa plus brillante 
étoile, le directeur de l'Opéra avait poussé de hauts 
cris. Il courut à la prison reprendre sa can- 
tatrice, lui offrant de reparaître sur la scène 



LE FOR l'ÉVÊQUE 165 

immédiatement ^ Piquée au vif M'^° Lemaure déclara 
qu'elle renonçait au théâtre et entrait au couvent. 
De fait, elle se lit recevoir au Précieux-Sang, d'où 
elle ne tarda d'ailleurs pas à revenir à l'Opéra 2. 






1. M. Paul d'Estrée, dans son article du Ménestrel (année 1901, 
p. 89), suit la version donnée par les Nouvelles de la Cour et de 
la Ville, quelque peu différente, bien qu'elle ne contredise pas 
les parties essentielles de la relation reproduite ci-dessus. A la 
représentation de Jephté, M""" Lemaure jouait son rôle — un rôle 
qu'elle n'aimait pas — si mollement que le parterre la siffla. Elle 
prétendit ne plus jouer, déclarant qu'elle se mourait et s'éva- 
nouissant pour en fournir la preuve. Maurepas la fit conduire au 
For l'Evêque. Quand elle reparut sur la scène, elle chanta mer- 
veilleusement. « Hé ! dirent les plaisantins, les tablettes du For 
l'Evêque sont excellentes pour le rhume. » 

2. Journal de Barbier, éd. de 1866, 111, 8-11 ; — Adolphe Jullien, 
VEglise et VOpéra en 1735, Paris, 1877, in-8° de 46 p. — Le dossier 
de M"" Lemaure, prisonnière au For l'Evêque, a disparu des 
Archives de la Bastille, mais on y conserve (ms. 10645) des docu- 
ments relatifs à sa détention dans l'abbaye de Malnouë, en 1718, 
par les soins de la duchesse de Guiches et du cardinal de Noailles. 
Le pieux prélat avait été effrayé par la beauté qu'avait la voix de 
cette enfant de quatorze ans.Et il avait fait mettre celle-ci au couvent 
pour la soustraire aux dangers du théâtre. Les parents — M, et 
M"* Cardinal, au xvnr siècle — réclamèrent. Ils étaient soutenus 
par la princesse de Tingry et le maréchal de Villeroy, qui trou- 
vaient la comédie plus intéressante que le paradis, et ne voulaient 
pas que la scène française fût privée d'une jeune artiste qui don- 
ait de si brill antes espérances. Ils l'emportèrent, et Catin Lemaure 
débuta dans les chœurs de l'Opéra dès l'année suivante. Le dossie- 
relatif à la détention dans l'abbaye de Malnouë a été publié par 
M. Paul d'Estrée {le Ménestrel, année 1897, p. 202 et suiv.). 



166 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

Pougin, dit Duchesne, avait contracté avec les 
comédiens de Valenciennes l'engagement suivant : 

Moi, soussigné, Jean-Baptiste Duchesne, reconnais m'être 
engagé avec M. Cadet et M. Ghavigny, comédiens français éta- 
blis à Valenciennes, et leurs associés, pour jouer la comédie 
dans remploi des seconds et troisièmes rôles dans le tra- 
gique, et seconds amoureux dans le comique français et le 
nouveau théâtre italien ; figurer dans les ballets et géné- 
ralement ce qui sera nécessaire pour Futilité de la troupe, 
excepté chanter, à quoi je ne m'oblige pas. Je me fournirai 
d'équipage complet à la romaine et à la française, à raison 
de ma part dans le gain comme dans la perte. 

Sur cet engagement Pougin reçut de ses nou- 
veaux associés la somme de 150 francs pour frais 
de voyage. Il encaissa l'argent et ne vint pas. Sur 
la plainte des comédiens du roi établis à Valen- 
ciennes, transmise par Hérault de Séchelles, inten- 
dant du Hainaut, Duchesne fut écroué au For 
r Évoque, le 11 avril 1736. Il se décida à restituer 
les 150 francs, et il fut remis en liberté, son contrat 
étant déclaré rompu'. 



Artus, danseur de TOpéra-Comique, resta en pri- 
son un seul jour, le 2 septembre 173G, le marquis 

]. Bibl. de rArseïial, Arch. de la Bastille, li33o, f. Bi-VJ. 



L\ù FOU L ÉVÈQUE 167 

do Foix, qu'il avait insulté, s'etant empressé de 
demander qu'il fût rendu libre, dès qu'il eut appris 
l'arrestation. Voici le rapport du lieutenant de 
police au ministre de Paris : 

- Artus, l'un des danseurs de l'Opéra-Gomique, pour avoir 
insulté le marquis de Foix, fils de M. de Sabran, sur le 
théâtre môme, en sortant du spectacle. Le sujet de cette 
insulte est que ce danseur s'est imaginé que M. le mar- 
quis de Foix s'était moqué de lui et l'avait sifflé lorsqu'il 
dansoit, ce qui s'est trouvé faux par l'information que 
j'en ai faite. Conduit au For l'Evêque pour l'exemple, et 
pour contenir les autres dans le respect qu'ils doivent au 
public et particulièrement aux personnes de distinction K 



Léger, danseur à l'Opéra, ne demeura lui aussi 
qu'un seul jour en prison, à la suite également 
d'une querelle avec un gentilhomme; mais, cette 
fois du moins, le comédien eut le bon droit pour 
lui. Son écrou ne fut qu'une formalité pour calmer 
le ressentiment des « mousquetaires noirs ». 

Les faits sont connus par un rapport du commis- 
saire Ghérion de 1737. M. de Belle-Isle, mousque- 
taire noir, était dans une loge de danseuses à 
l'Opéra. N'était-il pas au goût de ces dames? Leur 

1. Bibl. (leVAvsenal, Arcli. de la Basliilc, 11307, f. 150-:;i. 



168 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

camarade Léger passait dans ce moment; elles lui 
firent observer que les règlements interdisaient 
la présence des hommes dans leurs loges. Léger 
transmit l'observation au commandant des gardes 
de service, lequel fit sortir le galant mousquetaire. 
D'où colère, dispute. « Il y eut des paroles entre le 
mousquetaire et le danseur », note le commissaire 
Ghérion. Le maréchal de Lagrange, qui survint, 
envoya Belle-Isle aux arrêts, mais, a pour que les 
mousquetaires n'eussent rien à dire », il leur fit 
savoir que Léger était envoyé de son côté au For 
rÉvèquc. 

Au reste, toute police demeura vaine à contenir 
les flots de l'amour : marée nouvelle chaque jour et 
qui emporte les barrières. On sait comment, à 
l'Opéra même, quelques années plus tard, M'^" La- 
guerre était surprise dans sa loge avec un adorateur, 
de qui les feux brûlaient d'une ardeur extrême, 
pour parler le langage du temps : nymphe familière 
à qui l'usage des verrous semblait superflu. 



Rebours, acteur et danseur à l'Opéra-Gomique, fut 
une des illustrations de ce théâtre auxviin' siècle. Il 
donna son nom au genre qu'il représentait, mais, 
joyeux drille, il aimait les farces. Durant une repré- 



LE FOR l'ÉVÊQUE 169 

sentationoù le théâtre étaitbonclé, il lança tout à coup 
des fusées dans la salle pour faire « des peurs » aux 
gens. Ce qui réussit à ravir. Plusieurs femmes 
.eurent des crises de nerfs, d'autres s'évanouirent. 
C'était très drôle. L'officier de garde lui ayant fait 
des observations, Rebours le traita de... L'autorité 
décida de lui appliquer une punition exemplaire. 
Écroué au For l'Eveque, le 30 septembre 1743, il y 
resterait longtemps. On comptait sans le directeur qui 
nepouvaitsepasser d'un sujetcomme lui. Son absence 
fit suspendre les pièces qui avaient le plus de 
vogue ; aussi fut-il rendu libre dès le 13 octobre ^ 



Charles-Antoine Véronèse, dit Pantalon, n'était 
pas un des meilleurs acteurs de la troupes italienne, 
mais avait d'autres avantages. Ilécrivait, des pièces 
applaudies, Coraline musicienne, le prince de Sn- 
lerne, les Deux sœurs rivales ; et il avait une fille, 
nommé Camille, qui était une merveille de grâce, 
de gentillesse et de beauté. Camille, née à Venise 
vers 1735, parut pour la première fois à la Comédie- 

1. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11539, f. 1-4. — 
Sur Rebours et les rôles qu'il jouait, voir Dictionnaire du The'âtre, 
1, m, 208, 315, 389; H, 270, 547; et Gampardon, Spectacles de la 
foire, 11, 301-3. 



170 LA BASTILLE DES COMEDIENS 

Italienne, le 16 mai 1744, dans Coraline esprit fo/let. 
Elle avait neuf ou dix ans. Jusqu'en 1747, elle eut 
les plus grands succès comme danseuse. Le 
V juilet 1747, elle fit ses débuts de comédienne, 
dans la pièce de son père, composée pour elle, les 
Deux sœurs rivales. Pièce et interprète, l'une por- 
tant l'autre, allèrent aux nues. Les débuts conti- 
nuèrent, non moins brillants, dans le petit acte en 
vers libres de Panard, les Tableaux, représenté le 
1"" septembre 1747. Ala suite de la première, Panard 
composa pour sa délicieuse petite actrice, ce ma- 
drigal : 

Objet de 7ios désirs dans F âge le plus tendre^ 
Camille, ne peut-on vous voir et vous entendre 
Sans éprouver les 7navx que l'amour fait souffrir? 

Trop jeune, à la fois, et trop belle, 
En nous charmant, si tôt, que vous êtes cruelle : 
Attendez pour blesser que vous puissiez guérir. 

Or, le 1" décembre suivant, se répandit Taffreuse 
nouvelle que le père, Antoine Véronèse dit f *antalon, 
aA^ait engagé cet objet charmant à la cour du roi 
de Prusse : colère au parterre, indignation au 
« théâtre », fureur à la cour. Le duc de Gesvres, 
premier gentilhomme de la Chambre, pria le sieur 
Pantalon de s'aller constituer prisonnier au For 
l'Evoque. Pantalon obéit. « Tout le public a été 
charmé de cette correction», écrit l'exempt Bureau. 



LE FOR L KYÈQUE 171 

L'engagement en Prusse fut résilié, Pantalon sortit 
du For rÉvêque, et Camille continua de faire le 
bonheur des Parisiens. 

« On a dit avec raison, écrit un contemporain, 
que le caractère de M^"' Camille se peignait sur sa 
figure. Une physionomie noble, franche et une ingé- 
nuité piquante annonçaient les qualités de son 
âme. Elle était supérieure à toutes ces petites 
querelles, à ces basses jalousies du métier qui 
rognent communément parmi les personnes de 
son état. Ses talents avaient trop d'éclat pour que 
ceux des autres lui inspirassent une honteuse envie ; 
ce vil sentiment, ainsi que l'orgueil, est le partage 
de la médiocrité. M'''' Camille eut dans ses succès 
une modestie qui l'en rendait plus digne encore. » 

Et ces trésors eussent été pour le roi de Prusse ! 
vive le For rÉvcque' ! 



Florent etFeuillade, acteurs de l'Opéra-Comique, 
s'étaient attardés, le 9 mars 1749, à boire au cabaret 
avec une demi-douzaine de camarades. Sonne 
l'heure de la représentation. Allons, en route ! mais 



1. Blhl. de r Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11626, f. 56-64; 
Campardon, les Comédiens du roi de la troupe italienne, II, 197. 



172 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

qui paiera l'écot ? Les goussets sont plats. Et les 
gais buveurs de députer un messager au sieur de 
Beauchamp, entrepreneur du spectacle, le priant 
de leur faire tenir huit livres pour les tirer du ca- 
baret. Beauchamp envoya l'argent. Les deux acteurs 
arrivèrent fort en retard, et tout s'en alla de travers 
durant la représentation. Florent et Feuillade 
furent conduits au For l'Evêque. Gomme ils étaient 
indispensables au spectacle, ils sortaient de prison 
chaque soir, et y rentraient quand la pièce était 
jouée. Cette captivité dura trois jours ^ 



LANGELLERIE ET m"® FAVART 

L'aventure de Hippolyte de Langellcrie, incarcéré 
par lettre de cachet au For l'Éveque, le 11 jan- 
vier 1750, fixe le point le plus curieux, et demeuré 
mystérieux jusqu'à ce jour, des relations de Tilluslre 
Favart avec le maréchal de Saxe. 

Marie-Justine-Benoîte Duronceray, connue sous le 
nom de « M'" Chantilly, première danseuse du roi 
de Pologne », avait épousé, le 12 décembre 1745, 
le poète Favart, directeur de TOpéra-Comique. Cette 

1. Bibl. de l'Arsenal Arch. delà Bastille, ms. 11673. f. 21-2-19. 



LE FOR l'éVKQUE 173 

union avait été le couronnement d'amours char- 
mants et de la plus parfaite harmonie. Et tout se 
fût trouvé au mieux, si la Comédie-Italienne, jalouse 
des succès de l'Opéra-Comique, auxquels la gra- 
cieuse Favart contribuait pour la plus grande part, 
n'eût obtenu, en invoquant son privilège, la ferme- 
ture de la scène rivale. Favart fut heureux d'accep- 
ter la direction du théâtre que le maréchal de Saxe 
entretenait en Flandre à la suite de ses troupes. 
Gaiment, aux veilles, aux lendemains de batailles, 
on jouait l'opéra comique et la comédie. Et, ici 
encore, tout eût été au mieux, si Favart, qui s'en- 
nuyait parmi les blondes Flamandes, n'eût eu la 
malencontreuse pensée de faire venir sa femme 
auprès de lui. Le maréchal de Saxe la vit jouer et 
s'en éprit follement. Amour fatal : l'actrice aimait 
son mari. Elle résiste, le maréchal insiste, et bientôt 
se lâche au point que la pauvrette, pour échapper 
aux étreintes du sauvage, s'enfuit à Bruxelles, tan- 
dis que le mari, menacé d'une lettre de cachet, cou- 
rait jusqu'à Strasbourg, où il se terrait, pour se garer 
de l'orage, dans la cave d'un vieux curé. 

Son mari étant à Strasbourg, la Favart finit par 
céder ; mais comme elle aimait son mari, elle tira pour 
lui, de son puissant amant, tous les prolits et avan- 
tages possibles. Le maréchal logea sa maîtresse à 
Paris, dans une petite maison appartenant à M°''' de 
Lesse ville. Elle y accoucha d'un garçon, le fils. 



174 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

selon toute vraisemblance, de Maurice de Saxe, car 
celui-ci lui assure une rente viagère de 2.400 livres. 
De ce moment le maréchal se crut sûr de son 
empire et autorisa le mari à revenir. Joie dans le 
ménage, c'est la renaissance du printemps, car les 
deux époux s'imaginent qu'ils ont permission de se 
revoir, au moins de temps en temps. M™*' Favart 
introduisait son mari de nuit, par un escalier dérobé, 
et l'aimait d'autant plus qu'elle l'aimait comme un 
amant. C'était délicieux. Le maréchal averti en fut 
d'autant plus furieux. L'histoire se répandait, on 
la répétait, semée d'anecdotes, et c'est lui qui avait 
le rôle du mari trompé. 11 lit alors garder la maison 
de sa belle, nuit et jour, par des soldats, une haie 
de fusils régulièrement alignés. Quelques ruses 
qu'il employât, le mari ne parvint plus jusqu'à 
l'escalier dérobé. Maître de sa maîtresse, Maurice 
de Saxe la lit entrer à la Comédie-Italienne (juil- 
let 1749) où elle eut dès le premier jour le succès 
le plus vif. 

Cependant, la petite Favart se lassait de son 
amant despotique et glorieux. On a les lettres qu'elle 
lui écrit, lui demandant humblement la grâce de 
rompre. Sa conscience se révoltait, dit-elle. Il s'agit 
de son salut. Ne doit-on pas songer au paradis? 

L'inspecteur Meusnier, très étroitement mêlé à 
l'aventure, fait à cette date le portrait de M"*" Chan- 
tilly : « Elle est âgée de vingt-deux à vingt-trois 



LE FOR L EVKQUE 175 

ans, petite, mal faite, sèche, les cheveux hruns, le 
nez écrasé, les yeux vifs, la peau assez blanche, 
enjouée par caprice, minaudière, fourbe et dissi- 
mulée. » 

L'inspecteur Meusnier est sévère : il venait d'être 
mis à même de découvrir Tàme complexe et bizarre 
de la petite Favart. Celle-ci aimait donc son mari 
au point de se sacrifier pour lui au maréchal de 
Saxe ; mais elle avait pour accompagnateur un 
jeune et blond claveciniste, nommé Hippolyte de 
Langellerie. Langellerie est le type classique du 
musicien pâle et doux qui vient accompagner 
Madame : il touche du clavecin ou de la viole, les 
yeux au ciel, ou plutôt hxés sur Madame, et 
Madame de son côté regarde le jeune iiomme qui 
l'accompagne ; elle le regarde tout en chantant. 
Elle chante, l'autre joue, elle s'arrête, il s'arrête. 
Victor Hugo a dit qu'il est un seuil où s'arrête la 
chanson. 

Le maréchal de Saxe, avec son llair d'animal sau- 
vage, ne tarda pas à sentir que le seuil avait été 
franchi. Il aimait les voies simples. On trouve la 
note suivante dans les archives de la Bastille : 

Du 11 janvier 1750. 

Le sieur Ilippolite de Langellerie a été arrêté ce jourd'liui 

:i par nous, oflicier, soussigné, accompagné du commissaire 

1 



176 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

de Rochebrune, et conduit es prisons du For TÉvêque, en 
vertu de l'ordre du roi du 10 de ce mois. 

Meus.xier. 
En apostille : « Il est sorti le 12 ' ». 

L'intérêt de cette note est dans la confirmation 
précise qu'elle donne, en son passage essntiel, au 
fameux Manuscrit trouvé à la Bastille concernant 
deux lettres de cachet lâchées contre il/"^ de Chan- 
tilly et M. Favart^ par le maréchal de Saxe-^ ma- 
nuscrit signé précisément de finspecteur Meusnier 
et dont la publication a répandu une lumière nou- 
velle sur les amours conjugaux de M""" Favart. 

La véracité du manuscrit ne peut plus être mise 
en doute, et l'on imagine à présent l'intérêt du com- 
mentaire de Meusnier : 

(( On trouva chez Langellerie plusieurs lettres de 
la Chantilly (M""" Favart) qui faisaient connaître en 
quels termes ils étaient ensemble. C'est tout ce que 
Ton voulut savoir. 11 ne coucha qu'une nuit au 
For l'Évêque. Le maréchal lui donna le lendemain 
six doubles louis, pour l'indemniser des frais que sa 
détention avait pu lui causer. » — « Ce procédé, 
ajoute Meusnier, est bien généreux vis-à-vis d'un 
rival préféré ». 

1. liibl. de rArseiud, Arch. de la Bastille, lus. lillS, f. \S. 

•2. S. 1. 1189, in-8 de 49 p. Réimprimé à Bruxelles, 1868 (la cou- 
verture porte, par erreur, 1768) in-16 de xi-63 p., avec fac-similé 
reproduisant la marque du théâtre du maréchal de Saxe à 
Bruxelles, d'après Boucher. 



LE FOU L ÉVÈQUE 177 

Quant à samaîtresso iriiidèle, le terrible maréchal 
la fit envoyer aux Pénitentes d'Angers, couvent oii 
l'on avait coutume de placer les ^femmes incons- 
tantes à leurs maris, au mari dont Maurice de Saxe 
continuait de remplir le rôle. On a les lettres que 
j\|mc Pavart écrivit de sa retraite à son tyran. Elles 
sont d'un sentiment aussi curieux que les réponses 
du maréchal. 

Enfin, au mois de novembre 1750, Maurice de 
Saxe mourait en son château de Ghambora. Nos 
deux amoureux, M. et M""" Favart, purent recou- 
vrer la liberté. Le succès de la brillante actrice à la 
Comédie-Italienne alla grandissant, et elle continua 
d'aimer son mari avec une tendresse également 
grandissante — tout en remplaçant son joli petit 
Langellerie par le doux abbé Voisenon. 

M"'' Favart a été la Manon Lescaut de l'amour 
conjugal, mais avec des sentiments plus com- 
pliqués encore, comme il convient à une femme 
mariée. Elle adore son mari ; mais, comme son 
j mari est son mari, elle le complète par le musi- 
cien ou l'abbé ; tout en obtenant de son puissant 
amant, le maréchal de Saxe, argent et faveur pour 
le mari adoré. Tout cela n'est pas très simple, mais 
est très logique, et fait comprendre le jugement de 
Meusnier, qui est trop sévère parce qu'il ne compre- 
nait pas : « La Chantilly, enjouée par caprice, mi- 
naudière, fourbe et dissimulée. » 

12 



178 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 



LES COMÉDIENS « DÉSERTEURS » 

Le l^'' juillet 1751, le prévôtdes marchands, Louis 
Basile de Bernage écrivait au lieutenant de police : 

Sur ce que vous avez bien voulu, Monsieur, me faire 
l'honneur de me marquer du dessin qui devait conduire ici 
les sieurs Garrick ^ et Levié, j'ai fait faire des recherches 
sans avoir pu les découvrir. Je sais, à n'en pouvoir douter, 
qu'un de nos danseurs, nommé Dévisse, qui est parti fur- 
tivement dans le mois d'août de l'année dernière et passé 
en Angleterre, est actuellement à Paris : et j'ai lieu de 
croire que l'objet de son voyage est d'aider, par ses con- 
naissances, les démarches que pourront faire les sieurs 
Garrick et Levié pour débaucher quelques-uns de nos 
acteurs et actrices et les emmener avec eux. J'espère, 
Monsieur, qu'indépendamment de ces raisons, sa contra- 
vention aux règlements et ordonnances du roi vous déter- 
minera à donner des ordres pour le faire arrêter et con- 
duire au For l'Évêque. M. le duc de Gesvres, auquel j'en 
ai rendu compte, pense comme moi et M. d'Argenson 
l'approuvera. C'est un exemple véritablement essentiel, pre- 
mièrement pour contenir nos acteurs et actrices et assurer 
le service public, secondement, pour prévenir les mauvaises 
intentions du sieur Dévisse et les manœuvres de ces éf ran- 
gers. 

Je suis, etc. 

De Bernage. 

Il li s'agit du célèbre acteur David Garrick, le Roscius anqlais-. 



il 



I 



LE FOR l'ÉYÈQUE '179 

On serait surpris que le prévôt des marchands 
se mêlât de ces détails si l'on ne rappelait que, de 
1749 à 1780, la ville de Paris assuma la direction 
de rOpéra. Berryer, lieutenant de police, donna 
Tordre de rechercher et d'arrêter le danseur qui se 
mêlait de faire des recrues à Paris pour les théâtres 
anglais. Le 21 juillet 1751, Bernage mandait encore 
au lieutenant de police : 

Le sieur Dévisse, danseur de l'Opéra, qui s'est évadé 
l'année dernière et passé en Angleterre, était aujourd'hui 
dans le parterre de l'Opéra avec le sieur Pitrot^. Il a pris 
et payé son billet au bureau : plusieurs personnes ont été 
surprises de le voir. 

Dévisse fut arrêté d'ordre du roi le 25 juillet 1751, 
par Pinspecteur Meusnier, accompagné du commis- 
saire de Bochebrune et incarcéré au For l'Evêque. 

Cette arrestation ne s'était pas opérée sans inci- 
dent. Le danseur « se tenait sur ses gardes », 
comme dit Bochebrune. Il logeaitchez Julie, qui était 
exempt de robe-courte. C'est là qu'il fut appréhendé 
rue du Sépulcre, à un deuxième étage. Dévisse et 
Julie, soupaient en compagnie d'une « flûte » et 
d'un (( violon » de l'Opéra. Julie, lui-même officier 
de police, protesta vivement et en adressa ses plaintes 



1. 11 s'agit sans doute de Pitrot qui fut maître de ballet à la 
Comédie-Italienne. H est question de lui plus bas. 



180 LA BASTILLE DES COMÉDIEINS 

au lieutenant général qui s'efforça de le calmera 
Ayant été informé de Tarrestation, Bernage en 
écrivit à Berryer : « Recevez, je vous supplie, mes 
remerciements. On ne peut être plus sensible que je 
le suis à votre intention et je vous supplie d'être 
persuadé de ma reconnaissance. » 

Dévisse fut mis en liberté le 31 octobre 1751, par 
ordre du comte d'Argenson^. 

Les pouvoirs publiques entravèrent de la sorte la 
mission de Garrick à Paris. Celui-ci était cependant 
parvenu à déterminer No verre, le célèbre danseur 
de l'Opéra, à lui former une troupe de ballet qui 
fut exportée en Angleterre. En 1756, quand la 
guerre éclata entre les deux nations voisines, le 
peuple de Londres, dans un accès de patriotisme, s'en 
prit brutalement à l'acteur, jusqu'à ce jour son 
idole. Il était accusé d'être ami des Français. En 
vain Garrick essaya-t-il de se justifier : son théâtre 
était composé d'Italiens, d'x\llemands, voire de 
Suisses. Chaque soir les Lodoniens recommençaient 
les cris, les huées, les coups de sifflet. Garrick dut 
fermer Drury-Lane^. 



1. Dans la suite, Julie fit personnellement connaissance des 
ordres du roi, comme «nouvelliste galant», et fut mis à la Bas- 
tille. 

2. Bibl. de r Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11743, f. 337-S3. 

3. Paul d'Estrée, le Ménestrel, 1894, p. 197. 



LE FOR L ÉVÈQUE 181 



La Noue, de la Comédie Française, fut incarcéré la 
même année 1751, dans les conditions suivantes : les 
comédiens, sans autorisation des gentilshom.mes 
de la Chambre, s'étaient avisés de faire construire 
de petites loges dans l'enfoncement de la première 
coulisse, de chaque côté du théâtre. Us comptaient 
en tirer des profits sensibles en les louant à Tannée. 
Le duc de Richelieu, fort surpris, et à juste titre, 
semble-t-il, donna ordre de démolir ces construc- 
tions nouvelles. Il vint même, dit-on, constater en 
personne, à trois heures du matin, que ses ordres 
avaient été exécutés. Le noble duc en porta de ce 
jour le sobriquet de Jacques Desloges. L'un des 
comédiens, La Noue, rédigea un savant mémoire 
pour prouver le bon droit de ses cam.arades : il en 
tira, comme droit d'auteur, dix-sept jours de For 
l'Evêque^ 



Trois violons du spectacle txestier, à la foire, 
MM. Moulinguin, Laurent et de Fonseck, furent 

1. Gaston Maugras, les Comédiens hors la loi, p. 225. 



182 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

conduits au For l'Eveque, le 19 février 1751 pour 
avoir, sans prévenir, manqué une représentation, 
ce qui occasionna, dit l'exempt Saint-Marc, « beau- 
coup de dérangement dans le spectacle ». Les écrous 
furent levés après quatre jours'. 



Ce n'est que le 28 juin 1751 que le commissaire 
Dupuis se rendit au For Flivêque, pour y » recom- 
mander » d'ordre du roi, c'est-à-dire incarcérer en 
vertu d'une lettre de cachet, Jean Visenlini dit 
Thomassin, fils de feu Arlequin, comédien de 
la troupe italienne. Sur injonction du duc de 
Gesvres, premier gentilhomme de la Chambre, 
l'acteur était venu de lui-même se constituer 
prisonnier, le 28 du même mois. Le 30 juin, le 
duc de Gesvres le fait sortir. Tout est décidé 
d' « ordre du roi ». Pour la régularité, le lieutenant 
de police, Berryer, demande au comte d'Argenson, 
ministre de la Guerre avec le département de Paris, 
les « ordres en forme » ; mais quand celui-ci les 
contresigne pour Fécrou, Visentini était déjà en 
liberté 2. Le motif de la détention avait été une que- 



1. Blbl. de VArsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11759, f. Sli-l"/. 

2. IbicL, ms. 11768, f. 192. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 183 

relie de ménage entre Thomassin et sa femme, un 
peu trop montée de ton, sur le théâtre môme, au 
cours d'une représentation. Les spectateurs avaient 
entendu tout à coup un « bruit dans la coulisse » 
que n'indiquait pas le texte de l'auteur et qui 
n'avait pas laissé de produire la plus grande stupé- 
faction. 



Saulnier, danseur à l'Opéra, avait souffleté des 
machinistes, et comme la sentinelle de garde s'ap- 
prochait pour le calmer: 

— Mêlez-vous de vos affaires, je ne parle pas à 
un drôle comme vous! 

Il fut conduit au For l'Evêque, le 5 octobre 1751, 
et il avait été décidé que la punition serait sévère, 
de longue durée. Il se produisit une fois de plus ce 
que nous voyons se renouveler en semblable cir- 
constance: réclamé par le directeur de l'Opéra, qui 
avait besoin de lui, Saulnier fut mis en liberté ^ 



L'affaire Paran montre l'importance que les bons 
acteurs avaient acquise. Princes, ministres, ambas- 

1. Bibl. de r Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11765, f. 98. 



184 LA P.ASTILLE DES COMÉDIENS 

sadeurs, sont en émoi pour le départ de l'un d'eux. 

La paix d'Aix-la-Chapelle avait remis la couronne 
d'Autriche en possession des provinces belges. Le 
duc Charles de Lorraine en était gouverneur. Le 
21 juin J749, il contresignait une ordonnance par 
laquelle l'exploitation du grand théâtre de Bruxelles 
était confiée aux soins des ducs d'Aremberg et 
d'IJrsel, et du marquis de Deynze. Ceux-ci, après 
quelques essais malheureux, en vinrent à concéder 
le privilège du théâtre à deux artistes français, les 
époux Durancy, qui jouissaient à cette date, la 
femme surtout, d'une brillante réputation. Françoise- 
Antoinette d'Arimath, après un début très remarqué 
à la Comédie-Française, était entrée à l'Opéra-Co- 
mique de la foire Saint-Laurent, où divers rôles, 
créés dans les pièces de Panart et de Favart, lui 
avaient valu de grands applaudissements. Mal- 
heureusement pour la gracieuse artiste, se levait 
dans ce moment, l'étoile radieuse de M"^" Favart. 
M"*' d'xVrimath épousa à cette époque Jean-François 
de Fieuzac-Durancy, qui tenait les premiers co- 
miques au Théâtre français. 11 rejoignit sa femme 
dans la troupe de Favart. En 1752, ils acceptèrent 
tous deux la direction du théâtre de Bruxelles. 

M. de Lesseps, représentant du roi de France 
dans les Pays-Bas autrichiens, écrivait le 25 juil- 
let 1752 au lieutenant de police, Berryer: 



LE FOR L ÉVÊQUE 485 

Je ne puis refuseï* au sieur Durancy, directeur de la 
troupe des comédiens qui est ici aux ordres du prince 
Charles, de vous faire part des représentations qu'il m'a 
faites. Le nommé Paran, qui s'était engagé dans cette 
troupe pour un an, et qui avait touché 17 louis d'avance, 
s'est évadé pour aller à Paris, où l'on assure qu'il joue dans 
rOpéra-Gomique de la foire Saint-Laurent. Cette évasion met 
la troupe hors d'état de donner des pièces, où cet acteur 
était nécessaire, et le directeur dans la nécessité de faire 
venir à grand frais un sujet pour le remplacer. La protec- 
tion, que des personnes distinguées de ce pays-ci accordent 
à cette troupe, m'engage à vous supplier d'employer les 
moyens que vous jugerez les plus convenables pour faire 
revenir le nommé Paran, ou l'obliger cà rembourser du 
moins les avances qu'on lui a faites et à payer le dédit qui 
suppléera aux frais de l'acteur que l'on fera venir en sa 
place. 

Paran, de qui il est ici question, avait été cama- 
rade de Durancy sous la direction de Favart. Il 
excellait dans les parades au théâtre de la foire. 
Son engagement avait été passé à Amsterdam, 
le 19 août 1751, entre lai, d'une part, et, de 
l'autre, J.-Fr. Durancy et Françoise-Antoinette 
d'Arimath son épouse, « sous l'autorité et par ordre 
de S. A. M^' le prince d'Aremberg ». Paran s'enga- 
geait, pour la comédie de la cour à Bruxelles, à 
jouer dans l'Opéra comique les rôles de Rebours ^ 

i. Plus haut il a été question de Rebours, mis au For l'Evêque 
le 30 septembre 1743. Sur les rôles qu'il jouait, voir le Dictionnaire 
des Théâtres, 1, 111, 208, 315, 389; II, 270, 547. 



186 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

en tous genres, ses rôles originaux et ceux qu'il 
avait joués à Paris. Il engageait aussi Louise Paran 
sa femme pour figurer dans les ballets, le tout 
pour un « loyer » annuel de 100 louis argent de 
France. Le dédit était fixé à 1.000 livres. 

Apprenant qu'il s'agissait de lui enlever son ac- 
teur, Monnet^, directeur de l'Opéra-Comique à la 
foire Saint-Laurent, réclama à son tour. 11 mit dans 
ses intérêts l'inspecteur d'Hémery, chargé d' « en- 
quérir ». Sans Paran, l'Opéra-Comique ne pouvait 
soutenir son spectacle. Il y était une basse-taille 
indispensable. Si bien que l'affaire traîna en lon- 
gueur. Le 19 septembre, M. de Lesseps, ministre de 
France à Bruxelles, écrit à nouveau au lieutenant 
de police. Le prince Charles avait montré le plus vif 
plaisir en apprenant que Paran allait être ramené. 
« On attendait avec une impatience singulière l'ef- 
fet de vos ordres, mais on apprend avec peine que 
Paran continue à jouer à l'Opéra-Comique comme 
s'il était libéré de tout autre engagement. » M. de 
Lesseps termine dans les termes les plus pressants : 
« Je suis aujourd'hui dans le cas de vous deman- 
der personnellement ce que je ne vous avais de- 
mandé ci-devant qu'aux vœux de la cour de 
Bruxelles. » Le trait final est d'une habileté diplo- 



1. Sur Monnet, le réorganisateur de rOpéra-Comique, voir 
Charles Malherbe et Albert Soubies, Précis de V histoire de l Opéra- 
Comique^ p. 17 et suiv. 



LE FOR l'ÉVÈOUE 187 

matiqiic : « Je sais que la cour de Bruxelles est 
touchée surtout, qu'après les ordres que vous lui 
aviez fait donner (à Paran), il n'ait pas seulement 
écrit au directeur pour s'expliquer sur un dédit qui, 
aujourd'hui, ne serait pas assez satisfaisant. » Piqué 
au vif, pressé dans ses retranchements, Berryer ne 
put que faire conduire Paran au For l'Évêque, où 
l'inspecteur d'Hémery l'écroua le 22 octobre 1752. 
De sa prison, l'acteur écrit, le 7 novembre, au lieu- 
tenant de police une lettre suggestive. « L'on m'as- 
sura hier que la femme de ce directeur — Fran- 
çoise-Antoinette d'Arimath, de qui il a été question 
plus haut — avait écrit pour qu'on me renvoyât à 
Bruxelles poings et pieds liés. Je ne serais pas 
étonné qu'elle portât la vengeance jusqu'à cet excès. 
Lorsque l'amitié chez une femme se tourne en 
haine, elle est capable de tout. » Paran termine 
brillamment : 

Gomme j'ai le bonheur d'être sous les lois de mon prince 
et d'un magistrat aussi éclairé que vous l'êtes, Monseigneur, 
je n'appréhende rien de ces violences. J'ose même espérer 
que vous voudrez bien avoir égard au tort que me ferait 
une plus longue détention, et que, touché de ma situation, 
vous vous servirez de votre autorité pour me mettre en liberté. 

A Bruxelles, Paran avait un protecteur, c'était sa 
femme qui a figurait dans les ballets». Tandis que 
M""^ Durancy, directrice du Théâtre de Bruxelles, 



188 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

voulait qu'on ramenât Paran pieds et poings liés; 
M™*" Paran, en compagnie de M. Durancy, couraient 
se jeter aux pieds du prince Charles, qui se laissa 
fle'chir. Il consentit à la liberté du fugitif et à ce 
qu'il jouât à l'Opéra-Gomique de Paris. 

Le comte d'Argenson, ministre de la Guerre, avait 
dû se mêler de ces négociations qui avaient pris 
une importance inattendue. EtTAcadémie française, 
en la personne du savant Foncemagne, était inter- 
venue de son côté. La dernière lettre du dossier est 
adressée par M. de Lesseps au lieutenant de police : 

M. le comte d'Argenson m'a informé des ordres qu'il 
avoit expédiés pour faire mettre le nommé Paran en 
liberté et m'a chargé en même temps de réitérer, au 
prince Charles, les assurances que je lui avais données de 
Fattention de notre cour pour tout ce qui pouvait l'inté- 
resser. Je m'en suis acquitté et j'en ai rendu compte au 
ministre. Ainsi, Monsieur, c'est une affaire finie '. 



Le 29 juillet, Morissot, acteur de TOpéra-Gomique, 
joue ses rôles dans h Monde renversé et dans la 
Coupe enchantée^ étant ivre à tomber. 11 scandalise 
le public « par des postures indécentes ». Dans les 

1. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11797, f. 97-128. 
— Paul d'Estrée, Diplomates et cabotins, dans le Ménestrel, 1895. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 189 

coulisse il crie à tue-tete, et, à la sentinelle de ser- 
vice qui veut le faire taire : 

— Taisez-vous vous-même, ou je vous f... des 
coups de pied dans le ventre ! 

Le commissaire Grimperel le mena au For 
rÉveque, où il demeura jusqu'au 4 août '. 



On a vu, par l'affaire Veronèse et l'affaire Dévisse, 
le soin que prenait le Gouvernement du roi à con- 
server à la scène française les artistes que voulaient 
lui enlever les pays étrangers. Le 11 septembre 1754, 
M. de Rochebaron, commandant pour le roi la place 
de Lyon, mandait au lieutenant de police qu'une 
danseuse, engage'e au théâtre de la ville, venait de 
quitter brusquement, ayant signé un contrat pour 
l'Angleterre. La « directrice » suppliait que la demoi- 
selle Jansolin fût arrêtée, au moins pour l'exemple, 
car, dans le moment, on tâchait de (( débaucher beau- 
coup de sujets pour les cours étrangères )>. M. de 
Rochebaron joignait le signalement de la fugitive. 
« La demoiselle Jansolin, fdle d'environ vingt-six 
ou vingt-sept ans, fort puissante et robuste, les 
jambes grosses, le teint basané, l'œil noir et assez 

2. r>ibl. de V Arsenal Arch. de la Bastille, ms. H836, f. 238-41. 



190 L\ BASTILLE DES COMÉDIENS 

grand, les lèvres grosses, les dents blanches et 
larges et en général la figure bornasse, est partie a 
franc étrier, par la route de Moulins, en homme 
vêtu de vert, portant un couteau de chasse, sous le 
nom de M. Olivier. » 

Isabelle Jansolin fut arrêtée à Paris chez la demoi- 
selle Capdeville, danseuse, qui avait, elle aussi, un 
engagement pour l'Angleterre. Elle fut écrouée au 
For rÉvêque, le 15 septembre 1754, puis retirée de 
cette prison pour être transférée dans cellede l'arche- 
vêché de Lyon, à la demande du prévôt des mar- 
chands de ladite ville, le l*'' octobre suivant. En 
date du 4 octobre, M. de Rochebaron écrivait au 
lieutenant de police : « Recevez mes très humbles 
remerciements de la bonté que vous avez eue de 
faire arrêter cette fille. Il y avait trois autres sujets 
du spectacle prêts à partir, qui avaient reçu 60 louis 
pour leur voyage, qu'ils ont renvoyés dès qu'ils ont 
appris que la Jansolin était arrêtée K » 



.*: 



La première détention de Le Kain — qui devait ' 
être mis au For l'Evêque trois fois — se place J 

1. BibL de r Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11866 f. 200-6. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 491 

en 1756. Il s'y rendit le l"' juin. Le concierge avait 
ordre de le laisser sortir toutes les fois que le ser- 
vice l'exigerait. Le 4 juin, MM. les ducs de Gesvres 
et de Fleury, gentilshommes de la Chambre, repré- 
sentèrent au lieutenant de police, que les meil- 
leures chambres de la prison se trouvant à ce 
moment occupées. Le Kain avait été mis dans une 
espèce de cachot qui ne pouvait lui convenir. 
L'artiste fut transféré à l'Abbaye, où il devait être 
plus à son aise, «et par là même mieux en état de 
servir le public». Ravaisson, qui a publié, d'après 
les archives de la Bastille, les documents relatifs à 
cette première détention de l'illustre comédien, 
ajoute : « Nous n'avons pas pu découvrir ce qui donna 
lieu à cet emprisonnement ^ » Le Kain en parle dans 
une lettre au maréchal de Duras insérée dans ses 
Mémoires : « J'adoptai le parti de l'indépendance 
en 1755. Mon voyage a Bayreuth apporta de Tordre 
dans mes affaires ; mais aux dépens de ma liberté 
dont je fus privé pendant vingt et un jours 2. » 
Un séjour bien rétribué, mais non autorisé par 
MM. les gentilshommes de la Chambre, à la cour 
du margrave, fut la cause de cette première déten- 
tion'^. 



1. Fr. Ravaisson, Archives de la Bastille, XII, 431. 

2. Mémoires de Lekain dans la Collection des Mémoires sur l'Art 
dramatique, p. 388. 

3. Bibl. de V Arsenal, Arch. de bastille, ms. 11937, doss. 
Le Kain; 



192 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

En 1758, Le Kain fut remis en prison pendant 
quinze jours pour avoir pris un nouveau congé sans 
permission ^ 



Le 19 février 1757, on donnait à la Comédie-Ita- 
lienne Ninette à la Coui\ l'imitation par Favart de 
Berlholde à la Cour, un intermède italien qui avait 
été représenté à l'Opéra en 1753. Champ ville- ayant 
chanté faux dans un quatuor, son camarade Rochard^ 
lui en fit l'observation, sur la scène, assez brusque- 
ment. A peine dans la coulisse Champville saisit 
Rochard au collet, lui donne un soufllet ; Rochard 
tire l'épée, Champville tire la sienne; et tous deux 
de gagner la porte pour s'aller battre dans la rue. 
Le maréchal de Richelieu envoya Champville au 
For l'Évéque, mais, dès le 24 février, le comte de 
Saint-Florentin, ministre de la Maison du roi, in- 



1. Mémoires de Le Kain (lettre au inaréclial de Duras), p. 388. 

2. -Gabriel-Eléonor-Hervé du Bus, dit Ctiampville ou Soli, frère 
de Préville, comédien de la troupe française, débuta à la Comédie- 
Italienne en 1749 et la quitta en 1769 avec une pension de 
1.500 livres. Il avait la spécialité de jouer, dans les parodies, les 
rôles de paysans et même de vieilles femmes. 

3. Charles-Raymond Rochard de Bouillac s'était défait de l'office 
de procureur général aux requêtes dé l'Hôtel pour entrer à lAca- 
démie de Musique, où il resta peu. Il débuta à la Comédie-Italienne 
le 19 novembre 1740. Son rôle dans Ninette à la Cour, dont il est 
question, fut un de ses plus brillants succès. On lui attribue une 
comédie : V Amant trop prévenu de lui-même. 



i 



LE FOR l'ÉVÊQUE 193 

formait le lieutenant de police que Tacteur avait 
été mis en liberté, la direction du théâtre ayant 
besoin de lui^ « Vu les maladies, avait écrit le duc 
de Gesvres, Champville est nécessaire à la Comédie- 
Italienne. » L'artiste devait son prompt élargisse- 
ment à la « follette », Vinfluenza du temps. 



M"^ Asvedo, disait Rosimond, directeur du théâtre 
de la Rochelle, est une femme très propre à diffé- 
rents caractères, et c'est ce qu'il faut en province, 
où les i< femmes doubles » sont encore plus rares 
qu'à Paris. Aussi Favait-il engagée, lui avait-il 
versé 400 livres pour ses frais de voyage ; mais 
Asvedo poussait cette duplicité si précieuse au point 
de recevoir l'argent pour se rendre à La Rochelle, 
tout en demeurant à Paris. Elle était liée avec 
M""^ Le Kain et Préville, de la Comédie-Française, 
qui la cachaient. L'intendant de La Rochelle en 
écrivait au lieutenant de police Rertin : M"^ Asvedo 
était indispensable au bonheur de ses administrés, 
elle avait reçu pour cela 400 livres et Rertin à son 
tour en écrivait au ministre Saint-Florentin : 

« M. le comte de Saint-Florentin est supplié de 

1. Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11957, f. 134 ; — 
Paul d'Estrée, dans le Ménestrel, 1893, p. 349. 

13 



494 LA lîASTILLE DES COMÉDIENS 

faire expédier un ordre pour aiTôter la nommée 
Asvedo et la conduire à La Rochelle. >> 

L'inspecteur parvint à dénicher la petite actrice, 
dans la retraite où elle se cachait, et lui fit signer 
la promesse de se rendre incessamment à la comé- 
die de La Rochelle, suivant l'engagement qu'elle 
avait contracté : 

En foi de quoi j'ai signé la présente soumission. 

Fait à Paris, ce 29 septembre 17o8. 
Asvedo. 

Avesdo signait sans hésiter, mais elle ne partait 
pas. La troupe de Rosimond, ayant terminé sa sai- 
son à La Rochelle, se transporta à Orléans, d'où l'in- 
tendant, M. de Barentin, écrivit à son tour à Bertin, 
pour réclamer Asvedo. 

L'inspecteur La Janière se remit en campagne, 
il retrouva Asvedo et lui fit souscrire une nouvelle 
promesse de rejoindre sans délai, à Orléans, M. de 
Rosimond. 

Je soussignée, promets de me conformer aux ordres que 
M. de La Janière vient de me notifier delà part de M. lej 
lieutenant général de police, qui sont de partir dans lesj 

vingt-quatre heures. 

Fait à Paris, le 26 novembre 1758. 
Asvedo. 

A cette belle déclaration elle ajoutait, il est vrai, 
sournoise, ce post-scriptum : 



LE FOR l'ÉVÈQUE 195 

Mais, pour des raisons que j'expliquerai à Monseigneur, je 
ne puis me rendre dans le délai qui m'est commandé. 



A Paris, Asvedo donnait des promesses ; à Orléans, 
Rosimond l'attendait; mais il ne la voyait pas venir. 
Sur de nouvelles plaintes La Janière fit signer à 
Tactrice un troisième engagement de «rejoindre », 
sous menace, cette fois, en cas de refus, d'être en- 
fermée à la Salpètrière, c'est-à-dire dans la dure 
prison de Paris. 

Les saisons passaient et Rosimond ayant terminé 
la sienne à Orléans, se transporta avec sa troupe 
à Rouen, oii il continua d'attendre M"^ Asvedo. A 
son tour l'intendant de Rouen écrit, dans les mômes 
termes que l'intendant d'Orléans, qui avait écrit dans 
les mêmes termes que celui de La Rochelle. Le lieu- 
tenant de police perdit patience. Asvedo fut mise au 
For l'Evêque. Comme Rosimond mandait qu'il devait 
incessamment passer par Paris, Bertin l'autorisa 
d'aller en personne prendre à la prison sa pension- 
naire récalcitrante pour la mener lui-même à Rouen. 
Mais la petite avait sa tète. Puisqu'on la forçait 
d'aller jouer dans la troupe du sieur de Rosimond, 
il était nécessaire qu'il fut bien et dûment établi 
qu'elle n'y allait que matériellement contrainte. Du 
For l'Evoque elle écrit, le 12 décembre, au lieutenant 
de police : « Je suis prête, Monseigneur, à partir 
pour Rouen, sous la conduite de M. de La Janière 



196 



LA BASTILLE DES COMÉDIENS 



(l'inspecteur de police) ; c'est, dit-elle, une chose que 
je me dois à moi-même. » Sur un engagement 
rempli avec pareil enthousiasme, de quelle façon 
la belle entêtée put-elle bien jouer dans la troupe 
de M. de Rosimond^? 



Husse, danseur, et Celle, chanteur à l'Opéra, 
sont conduits au For l'Evêque, le 11 juillet 1753, 
pour s'être querellés dans leur loge et s'être fait 
un défi pour se battre à l'épée après la représenta- 
tion-; et Garnier, danseur de la Comédie-Italienne, 
y est écroué pour avoir provoqué en duel, le 8 oc- 
tobre 1760, dans le foyer de la Comédie, Lamy, 
maître des ballets 3, 



En septembre 1760, Lefèvre, danseur de l'Opéra- 
Comique, fut mis dans la prison de la rue Saint-j 
Germain-l'Auxerrois « pour avoir fait manquer unej 
scène, par sa négligence, et occasionné les mui 

1. Bibl. de r Arsenal. Arch. de la Bastille, ms. 11985, f. 107-131] 

2. I/hcL, ms. 11991, f. 2. 

3. Ibid., ms. 12073, f. 59-68. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 197 

mures du public ». Mais il fut presque aussitôt 
réclamé par le directeur du théâtre, qui avait 
besoiu de lui et obtint sa liberté ^ 



Le cas de M"^ Chapotin apparaît véritablement 
comme un abus de pouvoir, bien qu'il fût con- 
forme, semble-t-il, aux règlements. Catherine Du- 
cloziau, dite Chapotin, était, à l'Opéra-Comique, 
danseuse «surnuméraire», c'est-à-dire non rétri- 
buée. Allard, maître des ballets, lui ayant donné 
un coup de canne : « Ne recevoir comme émoluments 
que des coups de bâton, c'était trop, disait-elle, ou 
plutôt trop peu. » Bar, exempt de robe courte, chargé 
de la police à la foire Saint-Laurent, en écrit au 
lieutenant de police : '< La demoiselle Chapotin, 
danseuse figurante, a manqué au ballet oii elle de- 
vait danser. Elle avait de même refusé de venir à 
la répétition quoique avertie. Cela lui est déjà 
arrivé plusieurs fois. Elle a même ajouté à ses refus 
un ton qui est de mauvais exemple. » Il faut obser- 
ver que l'exempt parle sur le rapport du directeur 
lï'let du maître de ballets. « L'article 5 de votre règle- 
ment pour le service de FOpéra-Comique, pour- 

1. Bibl. de r Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 12079, f. 283. 



198 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

suit l'exempt Bar, en s'adressant au lieutenant de 
police, porte que, lorsqu'un acteur ou actrice, 
danseur ou danseuse, manquera, il y aura une 
amende de 6 livres; mais cet article ne peut être 
exe'cuté vis-à-vis de la demoiselle Ghapotin qui n'a 
point d'appointements. Il y a toujours, dans les bal- 
lets de l'Opéra-Gomique, plusieurs danseuses qui 
s'engagent sans appointements parce que, n'ayant 
pas encore les talents requis, elles espèrent se for- 
mer en travaillant et venir au point d'en gagner. 
L'entrepreneur compte sur ces sujets, ils lui sont 
nécessaires et, s'ils se croyaient autorisés à s'absen- 
ter, il arriverait, au moment qu'on s'y attend le 
moins, que le service manquerait et le public ne 
pourrait être satisfait. Comme l'absence de la de- 
moiselle Chapotin a déjà fait sensation parmi les 
autres danseuses, je vous supplie. Monsieur, de 
donner vos ordres pour qu'il soit fait un exemple. » 
La pauvre fille fut détenue au For l'Evêque, 
du 13 au 20 septembre 1761. Elle sortit après avoir 
adressé au lieutenant de police un placet, oii elle 
promettait d' «être plus obéissante à l'avenir^ ». 



Audinot, qui se rendit au For l'Evêque le i oc-| 

\. Blbl. de VÀPsenaL Arch. de la Bastille, ms. 12114. f. iin. 



LE FOR L ÉVKQUE 199 

tobre 1761, est une des figures les plus intéres- 
santes du théâtre français. Voici le rapport de 
l'officier de police : 

Le sieur Audinot, acteur de rOpéra-Comique, a été con- 
duit au For TÉvêque, de rordonnance du roi concernant 
les spectacles, le 30 septembre 1761, pour avoir retardé la 
représentation de ce Jour, où il ne s'est rendu qu'à six 
heures et quart, ce qui a obligé de changer la première 
pièce et fait murmurer le public '. 

Il fut mis en liberté le 1^' octobre suivant. 

Nicolas-Médard Audinot était né à Bourmont en 
Lorraine, en 1732. Il fut successivement attaché 
au concert de la ville de Nancy, musicien chez le 
duc de Gramont, acteur à TOpéra-Comique (1758- 
1762), acteur à la Comédie-Italienne, directeur 
de spectacle à Versailles, et enfin fondateur d'un 
théâtre qui existe encore aujourd'hui : TAmbigu. 
Audinot commença sa carrière de directeur de spec- 
tacle, en 1769, par l'ouverture, à la foire Saint-Ger- 
main, d'un théâtre de marionnettes. Celles-ci furent 
peu après remplacées par des enfants. Pour ces 
petits acteurs Pleinchesne et Molène écrivirent des 
pièces charmantes. La vogue de la petite troupe 
d'Audinot dépassa le succès même de Nicolet à 
l'époque du fameux singe Turco-. 

1. Bibl. de l'Arsenal, Arrh. de la Bastille, ms. 12100, f. 114. 

2, Campardon, les Spectacles de la foire, T, 32. 



200 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 



Dans le Triomphe du Temps ^ la comédie de Le- 
grand, reprise le 25 juin 1762 à la Comédie-Fran- 
çaise, Bonneval devait jouer le rôle du beau Cléon, 
qui paraissait au troisième acte. A son défaut Ber- 
neau devait le remplacer. Ni l'un ni l'autre ne vint 
au théâtre, en sorte que les deux premiers actes 
étant joués, M™^ Le Kain dut paraître devant la 
rampe pour dire au public, que les Comédiens lui 
faisaient leurs plus humbles excuses, mais qu'ils 
ne pouvaient jouer le troisième acte, l'un d'entre 
eux venant de se trouver mal. 

(( On l'a beaucoup applaudie, dit l'inspecteur de 
police La Janière; mais après qu'on a été sorti, on 
a su dans les cafés la vérité ; sur quoi, tout le 
monde s'accordait à dire qu'il était honteux que 
de pareils gens eussent le droit de se moquer du 
public, que M. le lieutenant de police devrait bien 
les punir pour leur apprendre à faire leur devoir. » 

La suite montre en un curieux tableau, les co- 
médiens français transformés en magistrats qui 
siègent en tribunal et prononcent la peine — ce 
sera l'incarcération au For l'Evéque — qui sera in- 
tligée à leurs camarades. 

« Les comédiens, poursuit La Janière, étaient 



LE FOR L ÉVÊQUE 201 

partagés pour savoir lequel de leurs camarades 
était le plus coupable. Berneau avait joué en der- 
nier lieu ce rôle; mais Bonneval pouvait, de son 
côté, faire dire à Berneau qu'il ne pouvait pas 
jouer. On a décidé qu'ils méritaient tous les deux 
d'aller en prison. Les comédiens m'ont promis que 
deux d'entre eux allaient, Monsieur, — La Janière 
s'adresse au lieutenant de police — vous rendre 
compte sur le champ de ce qui venait de se passer. » 
Bonneval et Berneau se rendirent donc au For 
l'Evêque. Ils en sortaient librement pour venir 
jouer à la Comédie et retournaient tout seuls se 
remettre en prison. Cependant, l'affaire avait été 
conduite en dehors du duc d'Aumont, gentilhomme 
de la Chambre. 



M. de la Ferté *, écrit La Janière au lieutenant de police, 
a montré beaucoup d'humeur hier au foyer de la Comédie- 
Française, de ce que vous aviez, Monsieur, fait écrouer de 
l'ordre du roi le sieur Bonneval. Il a tenu conseil avec les 
demoiselles Clairon, Bellecourt et autres. Il m'est venu dire 
qu'il quittait M. de Sartine (lieutenant de police) qui ne 
lui en avait rien dit, qu'il savait que l'usage en pareil cas 
était d'avertir M. le lieutenant de police, pour qu'il écrivît 
seulement au concierge de recevoir le prisonnier, mais non 
pas de le faire écrouer, attendu que cela était la faculté de 
MM. les gentilshommes de la Chambre et de donner la li- 
berté quand ils le jugeront à propos; en ajoutant que les 

1. Commissaire administrateur de la Comédie-Française. 



202 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

comédiens étaient au roi, que les supérieurs ne faisaient 
que les prêter au public, qu'en conséquence, il venait 
d'écrire à M. le duc d'Aumont que c'était à lui de s'arranger 
avec la police, en me répétant encore que la détention des 
comédiens ne devait pas la regarder. Enfin il m'a paru fort 
piqué. S'étant encore consulté avec la demoiselle Clairon et 
le sieur Armand, qui me regardaient avec des yeux noirs, 
M. de La Ferté m'a appelé pour me dire qu'il allait chez 
M. de Sartine et a chargé le concierge de la Comédie d'en- 
voyer chez lui un gagiste à qui il remettrait l'ordre de 
liberté en cas que M. de Sartine ne lui donnerait. 

La suite du rapport de La Janière au lieutenant 
de police peint Tesprit des comédiens à cette 
époque : 

Les Comédiens se sont répandus en propos un peu 
libres sur ce que la police retenait hi Mort de Socratc — il 
s'agit du drame de Voltaire imprimé en 1761 — disant que, 
si on voulait, on ferait des applications dans toutes les 
pièces que l'on joue actuellement. 

Comme je les gênais, ils s'en sont pris aux sieurs Le 
Kain et Dauberval, qui sont les deux qui ont eu. Monsieur, 
l'honneur de vous parler pour cette pièce ; en disant qu'au 
lieu de la défendre, ils avaient été les premiers à convenir 
qu'il ne fallait pas la jouer. 

Je ne puis m'empêcher de dire que la troupe de ce spec- 
tacle est le plus vilain tripot que je connaisse, que ces 
gens-là ne méritent aucun égard, que, mercredi au soir, 
j'avais été le premier à leur conseiller d'aller eux-mêmes 
vous rendre compte. Monsieur, de ce qui venait de se 
passer, afin d'adoucir l'affaire auprès du Magistrat (lieute- 



LE FOR l'ÉVÊQUE 203 

nant de police), s'il était possible. Enliii, plus j'agis bien 
avec eux, plus ils me regardent de mauvais œil. 

J'ai appris que, lorsqu'on a fait à l'assemblée le réper- 
toire des pièces pour la semaine, le sieur Mole s'était 
cliargé de jouer hier le rôle de Crispe dans Hcraclius ; 
mais, depuis, ne s'en étant vraisemblablement pas soucié, il 
la fait jouer par un nommé Deshayes, danseur, qui est le 
neveu de la dame Préville ; ce qui a paru singulier à tout 
le monde, que les comédiens se fassent doubler par d'autres 
que par leurs camarades. J'en ai parlé à M. de la Ferté qui 
m'a dit que ce danseur était reçu pour cela. 

Ce sont des libertés que le public n'approuve pas, étant 
d'usage qu'on fasse débuter et qu'on annonce au public un 
acteur qui n'a pas encore joué. Il paraît que M. de la Ferté 
— administrateur de la Comédie-Française — se prête et se 
laisse aller à tout ce que les comédiens veulent faire, ce 
qui est contraire à l'article 27 de leur règlement. 

Je pense que, sous votre bon plaisir, il serait à propos 
que vous eussiez la bonté de m'adresser l'ordre de liberté 
du sieur Bonneval, pour faire sentir à tous ses camarades 
qu'ils dépendent du Magistrat (lieutenant de police), puis- 
qu'ils murmurent d'y être assujettis en cette occasion *. 

Bonneval demeura au For FEveque du 24 au 
28 juin 1762 ~. Il avait débuté à la Comédie, le 
9 juillet 1741, dans le rôle d'Orgon du Tartuffe. Il 
était face comiqiœment , suivant l'expression d'un 
contemporain. Son jeu était très simple et fut goûté 
de plus en plus, à mesure que le théâtre se rappro- 

1. Bibl. de VArsenal, Arch. de la Bastille, ms. 12151. f. lOO-lOl- 

2. IbicL, ms. 12151, f. 94-102. 



20i LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

cha Ju naturel. On citait de lui un trait de présence 
d'esprit, qui lui avait valu un vif succès. Au troi- 
sième acte de VAvare^ Gléante paraît mécontent du 
choix qu'Harpagon fait de Marianne : 

Si les choses dépendaient de moi cet hymen ne se ferait 
point. 

HARPAGON 

Voilà un compliment bien impertinent ! Quelle belle con- 
fession à lui faire ! 

Et Marianne répond à son tour. M''*" Doligny, qui 
jouait ce dernier rôle, manqua de mémoire. Bon- 
ncval, dans le rôle d'Harpagon, reprit aussitôt, 
voyant l'actrice interdite: « Elle ne répond rien, 
elle a raison : à sot compliment point de réponse. » 
Le public, qui avait démêlé la situation, applaudit 
avec entrain K 



La même année, la toute jeune et gracieuse 
M"'' Dubois, qui doublait les rôles de la Clairon, et 
de qui il sera encore question plus loin, fit égale- 
ment connaissance avec la prison du roi, pour des 
motifs identiques. Elle tenait un rôle où elle ne 
pouvait être remplacée. Un soir qu'elle était sur 

1. Le Mazurier, I, 156. 



LE FOR L ÉYÊQUE 205 

rafficho, le semainier dut venir déclarer au public 
que la pièce était suspendue, l'actrice étant tom- 
bée malade. En réalité. M'" Dubois se trouvait en 
ce moment dans une grande loge à l'Opéra. Ses 
adorateurs lui rendirent visite au For l'Evéque. Ce 
qui fut plus désagréable à la comédienne, c'est 
qu'elle fut condamnée à payer les frais et le profit 
de la représentation qu'elle avait fait manquera 



Alexis Desjardins, acteur chez Nicolet cadet^, 
s'enivre souvent. Il désorganise le spectacle un jour 
où l'on donne le^ Bonnes femmes mal nommées. Le 
même jour, Jean-François Tiphaine, danseur chez 
Nicolet l'aîné, fait manquer le ballet. « Par égard 
pour le public qui s'est plaint » — et d'autant que 
ce jour il comptait des « personnes de distinction » 
— les deux artistes sont conduits au For l'Evéque. 
Ils y couchent le 20 mars 1765. Les deux direc- 
teurs, qui ont besoin d'eux, les réclament aussitôt. 
Ils sont rendus libres le 31 mars ^. Desjardins, ci- 
devant compagnon horloger, s'était distingué comme 
danseur à V Artificier hollandais^ qui avait eu son 



1. Gaston Maugras, /es Comédiens hors la loi, p. 225-26. 

2. François-Paul Nicolle, dit Nicolet cadet, 

3. BihL de VArsenaL Arch. de la Bastille, ms. 12238, f. 174. 



206 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

plus grand succès à la foire Saint-Laurent en 1757 ^ 
Tiphaine était sans doute le fils du danseur de corde 
qui s'était fait applaudir chez Alard dès 1697 ~. 



(( Le sieur Vellène — écrit au lieutenant de police, 
en date du 28 novembre 1765, Gurlier, greffier de 
la prison, — s'est rendu hier soir au For l'Evêque, 
pour obéir aux ordres qu'il a reçus de vous 3. » 
L'ordre émanait du maréchal de Richelieu, gentil- 
homme de la Chambre. « Le sieur de Yellène, dé- 
clara celui-ci, parmi les comédiens du roi de la 
troupe française, a fait une étourderie qui a causé 
une espèce de scandale qui mérite correction ; mais 
la jeunesse peut en quelque sorte diminuer ses 
torts ou les faire tolérer ; ainsi je crois que trois ou 
quatre jours de prison sufhront^. » Vellène fut 
rendu libre le 30 novembre. 

11 avait débuté le 4 septembre 1765, dans Mèla- 
nide^ jouant le rôle de Darviane. Pensionnaire jus- 
qu'au l*"" avril 1769, il fut à cette date reçu socié- 
taire : joie dont le jeune homme n'eut pas le loisir 



1. Campardon, les Spectacles de la foire, I, 247. 

2. Campardon, les Spectacles de la foire, II, 431. 

3. Bibl.de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 12261, f. 166. 

4. Ibid., f. 164. 



LE FOU l'ÉVÊQUE 207 

de jouir. Trois semaines après il mourait à Bourg- 
la-Reine, dans la lleur de la jeunesse et du talents 



LE « SIEGE DE CALAIS - » 

Nous arrivons à Fépisode saillant de ce récit, à 
celui qui fit incarcérer, en une fois, au For l'Évêque, 
les plus brillantes illustrations de la scène fran- 
çaise, Le Kain, Dauberval, Mole, Brizard et la Clai- 
ron. C'est l'affaire du Siège de Calais, qui mit pour 
quelques jours sens dessus dessous la cour et la 
ville. 

« Il y a une très grande fermentation dans le tri- 
pot comique, lisons-nous dans les Aie moires secrets 



1. Le Mazurier, I, 557. 

2. Les documents i-elalifs à cette affaire, qui se trouvaient dans 
les Archives de la Bastille, ont été dérobés et la trace s'en est per- 
due ; la plus grande partie de ceux qui étaient conservés aux 
Archives de la Préfecture de police ont été brûlés par l'incendie 
de mai 1811. — Le récit qui suit a été puisé aux sources sui- 
vantes : registre (2' section F, n°ol, reg. 5) des Archives de la Pré- 
fecture de police; lettre adressée par M. de Valbelle à Voltaire, le 
16 avril 1765, publiée par Gaston Maugras, les Comédiens hors la 
loi, p. 294-295; relations envoyées par Fontenay au prince Franc. - 
Xav. de Saxe {Correspondance inédile du prince Fr.-X. de Saxe, 
publiée par Arsène Thevenot, p. 185-188) ; les Mémoires de Le Kain, 
de Mole et de la Clairon, la Correspondance de Garrick, le Bachau- 
mont, la Correspondance de Grimm et des nouvelles à la main con- 
temporaines. Cf. le récit donné par Edmond de Concourt, les 
Actrices du XVIII' siècle, Af^" Clairon (Paris, 1890, in-16), et celui 
de Gaston Maugras, livre cité, p. 286-305. 



208 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

de la République des lettres^ à la date du 6 avril 1765. 
Un acteur assez médiocre, nommé Dubois, s'est fait 
guérir d'une maladie honteuse par un chirurgien 
qui s'est plaint à la compagnie de n'avoir pas été 
payé. M^'' Clairon, très vive sur le point d'honneur, 
a ameuté toute sa cohorte et en a parlé à M. de 
Richelieu, gentilhomme de la Chambre. Celui-ci 
a traité l'affaire comme une affaire de vilains. Il 
n'a pas voulu s'en mêler. Il en a remis la décision 
aux comédiens, disant qu'ils étaient les pairs de 
Dubois et pouvaieni le juger. En conséquence, il a 
été chassé, lui et un nommé Blainville qui parais- 
sait avoir rendu quelque faux témoignage dans l'af- 
faire. » 

On estimera ce récit exact, en faisant réserve 
toutefois sur l'appréciation : « a traité l'affaire 
comme une affaire de vilains ». On a vu plus haut 
comment les acteurs de la Comédie-Française 
étaient réellement, par l'usage, les juges de leurs 
camarades, vrai tribunal des pairs : dernier ves- 
tige — et vraiment est-ce à ce théâtre qu'on eût 
pensé le trouver? — des assises féodales. Or les 
vilains n'étaient pas jugés par leurs pairs. 

Au début, les acteurs de la Comédie avaient sou- 
tenu leur camarade Dubois, lequel niait la dette ; 
puis il s'était révélé que Dubois était un fripon. 
D'un mouvement unanime le théâtre décida qu'il 
n'était plus possible de jouer avec lui. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 209 

La suite de Faventure est dans la Correspondance 
de Grimm : 

« Le malheur du sieur Dubois avait touché le 
cœur de sa fille, actrice de la Comédie-Française, 
et, après M''*" Clairon, frôle, mais unique espoir 
du public. L'aimable Dubois, animé de cette piété 
filiale qui mène droit à l'héroïsme, entreprend de 
sauver son père à quelque prix que ce soit; le pou- 
voir de ces charmes, que l'intérêt et le malheur 
rendent encore plus touchants, lui assure un 
triomphe hnal. Elle part et se résigne à sou sort. 
Dût-elle sacrifier jusqu'au repos de ses nuits, dût- 
elle donner pour rien ce qu'on lui paie chaque 
jours au poids de l'or, son parti est pris et il ne 
sera pas dit qu'elle ait mis des bornes a sa ten- 
dresse hliale. L'histoire prétend que la beauté, 
selon l'usage, trouva les dieux propices; qu'un des 
premiers gentilshommes de la Chambre^, se rap- 
pelant les anciennes bontés de la belle Dubois, ne 
put la voir dans cet état sans lui eu demander de 
nouvelles et sans lui promettre de finir ses mal- 
heurs. Quoi qu'il en soit, tout est changé en un 
instant. Les premiers gentilshommes avaient agréé, 
et même ordonné le renvoi du sieur Dubois, et, 



1. Le maréchal de Richelieu. — D'après le BacJiaumont (II, 204), 
il ne s'agit pas du maréchal de Richelieu, mais de son fils, le duc 
de Fronsac. Le maréchal ne serait intervenu en faveur de Dubois 
qu'à la demande de son fils. 

14 



210 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

ce matin même, vers le midi, ils envoient ordre à 
la Comédie de jouer le Siège de Calais avec le 
sieur Dubois ^ » 

On est au 15 avril 1765, M"^ Clairon, qui parle 
avec une éloquence tragique ^ de sa « sensibilité » 
et de son « honneur », lève l'étendard de la révolte. 
Elle trace le plan d'action. Chacun l'écoute. 

Tout est disposé pour la représentation. Le Siège 
de Calais est sur Taffiche. Le Kain arrive le pre- 
mier. S'adressant au semainier : 

— Qui jouera le rôle de Mauni ? 

— C'est Dubois, d'ordre du roi. 

— Cela étant, voilà mon rôle. 
Et Le Kain s'en va. 

Mole survient, même scène ; puis Brizard et Dau- 
berval. 

Enfin voici la Clairon. 

— Je suis toute malade, je me suis tirée de mon 
lit ; mais je sais ce que je dois au public et dussé-je 
en mourir je jouerai mon rôle 

Et, se tournant vers le semainier: 

— A propos, qui fait le rôle de Mauni. 

— C'est Dubois. 

— Oh ! oh ! voilà que je me retrouve mal, je vais 
me remettre dans mon lit. 

1. Correspondance de Grimm, éd. Maurice Tourneux, t. VI, 
p. 258-59. 

2. « ... prenant le ton de Cornélie... » {Correspondance du prince 
de Saxe,Tp. 185-186). 



LE FOU L ÉVÊQUE 211 

Et la tragédienne repart dans sa chaise à por- 
teurs. 

L'heure du spectacle sonne. On consulte M. de 
Biron, gentilhomme de la Chambre, qui se trouvait 
par hasard au « théâtre ». On convient de donner 
le Joueur^ au lieu du Siège de Calais^ et d'en glisser 
l'annonce à la suite du compliment. Cependant, les 
nouvelles s'étaient répandues au parterre. Le rideau 
se lève et Bouret, le complimenteur, s'avance à la 
rampe, ses gants blancs à la main. 11 dit de la voix 
la plus humble que la défection de quelques acteurs 
met les comédiens dans l'obligation de substituer 
le Joueur au Siège de Calais. 

Tumulte, tempête, cris divers : 

— Dauberval à l'Hôpital ! 

— La Clairon au cabanon ! 

— Et Mole au Châtelet ! 

L'excellent Préville, très aimé du public, essaie 
d'entamer la pièce de Regnard. Tel im pâtre qui 
jouerait du chalumeau dans le roulement du ton- 
nerre : 

— Dauberval à l'Hôpital î 

— La Clairon au cabanon ! 

La jolie Dubois était- dans la salle, partout à la 
fois, animant le public. 

— Les cheveux épars, dit la Clairon, demandant 
vengeance de mes atrocités et des malheurs de son 
-espectable père. 



212 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

L'ardeur de la lutte donnait à ses charmes un 
éclat plus grand. Le jeune comte de Fitz- James pre- 
nait son parti avec vivacité. 

— Où est donc cet animal de lieutenant de po- 
lice, s'écriait-il en montrant le poing aux specta- 
teurs, pour mettre ces coquins-là au cachot! 

Le tintamarre dura une heure. 

« On a vu dix fois le moment oii le feu allait être 
mis à la salle », écrit l'un des spectateurs. Le sang 
eût certainement coulé, estime un autre, si Biron 
n'avait eu la prudence d'ordonner aux soldats de 
s'abstenir de toute intervention. 

L'administration décida finalement de suspendre 
la représentation et de faire rendre l'argent au gui- 
chet. 

Le jour même, le lieutenant de police ordonna 
l'incarcération au For TEvêque des cinq acteurs re- 
belles, Le Kain, Mole, Brizard, Dauberval et la 
Clairon. Brizard et Dauberval y furent conduits tout 
aussitôt. 

Le 16 avril, l'exempt de robe courte se présente 
chez M"' Clairon. Elle était entourée d'amis, d'ad- 
mirateurs. Elle se leva, prit une attitude admi- 
rable : 

— Je suis soumise aux ordres du roi, dit-elle. 
Sa voix rappelait Andromaque parlant à Pyrrhus. 

— Je suis soumise aux ordres du roi, dit-elle ; 
tout en moi est à la disposition de Sa Majesté, mes 



LE FOR L'ÉVÊQUE 213 

biens, ma personne, ma vie; mais mon honneur 
demeurera intact, le roi lui-même n'y peut rien. 

— Vous avez raison, Mademoiselle, répondit 
l'exempt, oii il n'y a rien le roi perd ses droits. 

M"° Clairon fit au Forl'Evêque une entrée triom- 
phale, dans la voiture même de M""' de Sauvigny, 
l'intendante de Paris. P]lle était assise sur ses 
genoux et l'exempta côté d'elles. 

Le Kain et Mole avaient pris la fuite. Le grand 
acteur anglais Garrick, qui se trouvait alors en 
France, leur offrit asile; mais, dès le il, ils quit- 
tèrent leur refuge et vinrent se constituer prison- 
niers à leur tour. 

Nos cinq artistes sont dans un état d'exaltation 
extrême. Ils ne parlent plus que d'honneur et de 
martyre avec des accents qui font penser aux meil- 
leurs endroits de Corneille. Le martyre ne lais- 
sait d'ailleurs pas de leur devenir agréable. La 
chambre de la Clairon fut meublée par les soins 
de l'intendante de Paris, des duchesses de Villeroy 
et de Duras. C'étaient au For l'Evêque des flots de 
visiteurs enthousiastes. Les carrosses encombraient 
la rue Saint-Germain-l'Auxerrois du matin au soir. 
Les ménagères ne parvenaient plus à s'approvi- 
sionner. (( La Clairon, lisons-nous dans les Mé- 
moires secrets, a le logement le moins désagréable 
de la prison. On l'a meublé magnifiquement. C'est 
une affluence prodigieuse de carrosses. Elle y donne 



214 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

des soupers divins et nombreux. Elle y tient l'état 
le plus grand ^ » 

Le 16 avril, la Comédie-Française avait été fer- 
mée, elle rouvrit ses portes le 17. 

« Gomme on craignait que la scène fut tumul- 
tueuse, on n'a fait afficher que fort tard, en sorte 
qu'il y a eu très peu de monde comme on le dési- 
rait et des gens gagés qui ont fort applaudi. » Au 
lever du rideau, l'acteur Bellecourt s'avança. Avec 
un air modeste et très peu rassuré, il récita le com- 
pliment suivant, dont la rédaction fut attribuée au 
lieutenant de police Sartine lui-même : 

Messieurs, 

C'est avec la plus vive douleur que nous nous présentons 
devant vous. Nous ressentons avec la plus grande amertume 
le malheur de vous avoir manqué. Notre âme ne peut être 
plus affectée qu'elle Test du tort réel que nous avons. Il 
n'est aucune satisfaction qu'on ne vous doive. Nous atten- 
dons avec soumission les peines qu'on voudra bien nous 
imposer et qui ont déjà été imposées à plusieurs de nos 
camarades. Notre repentir est sincère. Ce qui ajoute encore 
à nos regrets, c'est d'être forcés de renfermer au fond de notre 
cœur les sentiments de zèle, d'attachement et de respect 
que nous vous devons, qui doivent vous paraître suspects 
dans ce moment-ci. C'est par nos soins, et par les efforts 
que nous ferons pour contribuer à vos amusements, que 
nous espérons vous ôter jusqu'au moindre souvenir de 

1. Bachaumont, II, 212. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 215 

notre faute, et c'est des bontés et de l'indulgence dont vous 
nous avez tant de- fois honorés, que nous attendons la grâce 
que nous vous demandons et que nous vous supplions de 
nous accorder K 



Le public applaudit et les comédiens purent 
jouer le Chevalier à la mode suivi du Babillard. Les 
représentations continuèrent les jours d'après. Nos 
pensionnaires du For l'Evêque en étaient extraits 
chaque soir à l'heure du spectacle; puis, après 
qu'ils avaient joué, ils réintégraient leur logis obli- 
gatoire de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois. Ils ne 
croyaient d'ailleurs pas avoir à se gêner dans 
leur propos. En date du 20 avril, Le Kain écrivait 
au lieutenant de police : « Vous êtes vraisembla- 
blement instruit de la violence qu'on nous a faile 
pour nous rendre un camarade que nous avions 
jugé malhonnête homme. Le mépris que le maré- 
chal de Richelieu a fait de nos représentations les 
plus respectueuses, en dévoilant son peu de déli- 
catesse ou l'excès de son orgueil, me désola par 
la portion qui en jaillissait sur moi-même. La con- 
duite actuelle de la Comédie-Française doit lui 
mériter les éloges de tous les honnêtes gens. » 

Le lendemain, 3 avril, M"^ Clairon, vu l'état de 
sa santé, reçut l'autorisation de retourner chez elle ; 



1. Bachaumont, II, 211 ; — Correspondance de Grimm, éd. Mau- 
rice Tourneux, VI, 260. 



216 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

mais il lui était défendu de recevoir plus de cinq 
ou six personnes de ses amis intimes, desquelles 
étaient exclus ses camarades de la Comédie. 

A peine rentrée, l'artiste écrivit à Le Kain tou- 
jours prisonnier : 

De chez moi, ce 22 avril 1765. 

Je viens d'avoir une très grande conférence avec une 
personne parfaitement instruite. 

L'indigne protégé du maréchal de... ne reparaîtra jamais. 
On neme l'a pas articulé aussi positivement; mais on m'a 
dit que tous ceux dont notre sort dépend sont convenus 
qu'il faut renoncer à la comédie ou au projet de nous 
dégrader. On craint les désistemens, tenons ferme, respec- 
tueusement, et tout ira bien. J'ai demandé qu'on vous 
changeât de lieu par la crainte que j'ai que vous tombiez 
tous malades où vous êtes; que l'on fixât le temps 
de votre détention; et l'on est convenu que j'avais 
raison de croire qu'elle était un prétexte pour cabaler et 
tenir de mauvais propos plus longtemps. Enfin, mon cher 
ami, j'ose espérer que cela ne sera pas bien long et que la 
semaine prochaine, au plus tard, nous serons tous chacun 
chez nous jouissant de notre gloire. Dites bien des choses 
de ma part à nos trois amis. Vous devez être biens sûrs 
tous du cas que je fais de votre estime et de votre amitié. 
Tant que je vivrai, mon cher ami, je vous jure que je la 

mériterai. 

Clairon K 

1. Lettre à Le Kain, Mémoires de Le Kain, p. 374. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 217 

M"" Clairon disait vrai. Les comédiens rempor- 
tèrent sur la Chambre. Pour complaire à sa bril- 
lante interprèle, de Belloy retira /e Siège de Calais 
(( au moyen de quoi le public n'est plus en droit 
d'exiger la réparation qu'il devait naturellement 
attendre de revoir cette pièce avec les mêmes ac- 
teurs ». On donna à Dubois sa pension de retraite 
sur la Comédie, bien qu'il lui manquât quelques 
années pour qu'il eût fmi son temps; on ajouta 
même aux 1.500 livres, chiffre ordinaire, un sup- 
plément annuel de 500 livres parce qu'il avait 
formé une élève, sa hlle, la jolie Dubois. C'était 
l'usage en pareil cas. Le Kain, Mole, Dauberval et 
Brizard sortirent du ForTEvêque, le 7 mai, après 
une détention de trois semaines ^ La Comédie avait 
perdu 30 ou 40.000 livres. 

Le 22 septembre 1765, Le Kain écrivait à Tru- 
daine, ordonnateur général des Ponts et Chaussées, 
à l'effet d'obtenir une continuation de chemin dans 
son village de Fontenay-sous-Bois : 

M. Durand, trésorier de France, m'a bien accordé la per- 
mission d'établir cette voie à mes dépens ; mais, Monsei- 
gneur, cette dépense, qui peut monter à quatre ou cinq 
cents livres, est trop onéreuse pour un roi d'Angleterre, 

1. Archives de la Préfecture de police, 2" section F, n° 51, reg. 5, 
fol. 65. 11 faut observer que les dates inscrites sur ce registre, pour 
l'entrée et la sortie, sont celles des ordres du roi (entrée : 15 avril; 
sortie : 7 mai). Ce ne sont pas les dates d'entrée et de sortie 
réelles que nous donnons ci-dessus. 



218 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

obligé de lever au mois d'avril dernier le Siège de Calais 
et fait prisonnier du roi de France pendant vingt-cinq 
jours. Tous ces désastres — car les rois ont les leurs 
comme les particuliers — ont tellement énervé les finances 
de Ma Majesté Ijritannique qu'à peine puis-je payer les 
réparations faites à ma chartreuse ^ 

La plaisanterie était bonne. Trudaine en rit. La 
requête fut accordée. Si bien qu'en fin de compte, 
se remémorant les incidents du Siège de Calais^ 
chacun y trouva son plaisir : l'auteur, de Belloy, 
y avait eu autour de son œuvre un tapage inespéré; 
les comédiens, après avoir glorieusement cueilli 
les palmes du martyre, avaient eu la gloire, non 
moins brillante, de sortir de la lutte en triompha- 
teurs ; M^"' Dubois, à l'édification de tout Paris, 
avait mis sa piété filiale au dernier point; et Dubois 
enfin, avait obtenu la pension de retraite la plus 
élevée, avant d'avoir rempli le nombre d'années 
de service réglementaire. Si Armand, le bon gail- 
lard, eût encore vécu, il eiit pu rimer le couplet 
final : 

A tant de courage^ 

Digne d'un autre âge^ 
Chacun applaudit du fond de son cœur^ 

Et, claii'on sonore, 

La Clairon s honore 
D^avoirpu sauver le droit et l honneur. 

1. Mémoires de Le Kain, p. 394. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 219 



Pitrot était, en 1765, maître de balletà la Comédie- 
Italienne. Fort médiocre danseur, au jugement de 
Grimm : « Il avait le buste bon, mais la jambe 
trop grosse. Il ne manquait ni d'aplomb ni de soli- 
dité, mais il n'avait ni la grâce ni le moelleux 
de Vestris ». Son principal talent consistait en une 
(( pirouette vigoureuse ». 

En 1761, il avait épousé une danseuse célèbre, 
la Régis dite Rey. Celle-ci lui apportait une fortune 
considérable qui provenait en grande partie des 
libéralités du duc de Montmorency. Le ménage de 
Pitrot et de la Régis ne fut pas heureux. La danseuse 
se plaignait de ce que son mari lui donnait trop 
d'enfants. Le mari, était, en outre d'un caractère 
acariâtre et brutal. Bref, un beau soir, celui-ci trouva 
le nid vide : la colombe s'était envolée. La Régis 
prétendit que son mariage était nul, que les forma- 
lités n'avaient pas été régulières et elle reprit son 
nom de jeune fille. D'oi^i procès : un de ces procès 
d'ancien régime, interminable. En ces affaires les 
hommes sont toujours — naturellement — pour la 
femme; et les femmes sont toujours — naturelle- 
ment — contre le mari. L'humeur de Pitrot s'en ai- 
grissait; elle n'en n'avait pas besoin. Il devenait insup- 



220 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

portable. Les ballets qu'il écrivait pour la Comédie- 
Italienne, dont il avait eu l'ingénieuse idée d'intitu- 
ler Tun : le Mainage par capitulation, étaient de plus 
en plus mauvais. La Fée Urgèle coûta à la Comédie 
10.000 livres et tomba à la première représenta- 
tion. 

Un soir — le procèsavecsafemmesuivaitson cours 
— Pitrot, en entrant au foyer de la Comédie-Ita- 
lienne, y trouve son camarade Rosetti en conversa- 
tion avec l'exempt de la connétablie, Cambert. Il 
vient à lui, le regarde fixement, et bientôt, le pre- 
nant à part, lui reproche violemment de recevoir sa 
femme. 

— Que voulez-vous, ma femme est amie intime 
de la Régis, et, n'entrant pas dans vos querelles de 
ménage, je n'ai pas cru devoir interrompre leurs 
relations. 

Pitrot s'emporte, propose à son camarade une pro- 
menade dans la campagne. Rosetti, qui connaît son 
homme, décline l'invitation. Il n'est pas duelliste, 
sans être poltron, car il fixe à Pitrot certaines 
heures oi^i il pourra le rencontrer et trouver à qui 
parler. Pitrot criait à tue-tete : 

— Vous êtes un lâche, je me vengerai de vous. 
Après tout, je ne m'embarrasse pas de tuer un 
homme, car je partirai en postes le coup fait. Je 
suis sûr de gagner ma vie à l'étranger. 

L'officier de police Bourgoin, chargé de faire une 



LE FOR L ÉVÊQUE 221 

enquête, n'est pas favorable au maitre de ballet. 
Pitrot ne respecte personne, lia manque de respect 
au roi de Prusse qui l'a exilé de ses Etats. « On dit 
môme qu'il fit une réponse impertinente à l'ofTicier 
des gardes qui lui notifia cet ordre, en refusant une 
bourse de ducats que ce prince avait eu la bonté de 
lui envoyer. )> Il a été également chassé de Parme 
et s'est enfui de Venise. Enfin — c'est le trait final 
— il a médit récemment des deux supérieurs de 
l'officier de police : de M. le comte de Saint- 
Florentin, ministre de la Maison du roi, et de M. le 
lieutenant général de police. « Ces messieurs pro- 
tègent ma femme, disait-il, ayant pour le faire 
de bonnes raisons; mais je m'en..., jai le Parle- 
ment pour moi'.)) 

Pitrot faisait d'ailleurs preuve de jugement, carie 
ministre et le lieutenant de police renvoyèrent au For 
riweque et le Parlement lui donna gain de cause 
dans son procès. Le maître de ballet demeura en 
prison quinze jours. En sortant, il comparut devant 
le lieutenant de police dans son cabinet. Sartine le 
trouva très calme et très doux : le magistrat déclarait 
il est vrai que, s'il ne s'amendait, le châtiment serait 
plus sévère. 

Pitrot, qui venait d'être relevé de sa charge à la 
Comédie-Italienne, par décision des gentilshommes 

1. Rapport du 17 juillet 1766, 



222 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

de la Chambre, espérait du moins — fort de l'arrêt 
du Parlement — rentrer en possession de sa femme : 
mais la maligne créature, secondée par le duc de 
Richelieu, venait de trouver le moyen de se faire 
inscrire à l'Opérai 

Les « privilèges de l'Académie royale de musique » 
la mettaient hors d'atteinte de son mari 2. 



Jean-Marie Paturet fut écroué au For TÉvêque 
le 17 janvier 1763, pour avoir donné un soufflet à 



1. Paul d'Estrée, le Ménestrel, année 1897, p. 200. 

2. C'était, en effet, une des conséquences les plus inattendues 
du contrat passé avec la direction des théâtres (Opéra, Comédie- 
Française et Comédie-Italienne) : filles et femmes étaient sous- 
traites à l'autorité des parents et du mari. Les abus devinrent très 
grands. En 1780, Dauvergne proteste. Il n'admettait plus que 
l'Opéra dût servir d'asile à toutes les femmes qui voulaient « se 
soustraire au mauvais traitement de leur mari ». 11 s'agissait de 
M""^ de Murville, lîUe de Sophie Arnould, et appuyée parle ministre. 
Dauvergne répondit ; « Plusieurs femmes se sont présentées, depuis 
Pâques, pour être admises à l'Académie royale de Musique, sans 
autre raison que celles de M'"'^ de Murville, et elles ont été refusées, 
parce qu'il serait très dangereux que l'Académie se prêtai, comme 
elle le faisait autrefois, à des facilités pour la déshonorer sans 
aucun avantage. » Adolphe JuUien, rOpéra secret au XVI II" siècle, 
p. 48-49. Les filles galantes recherchaient de même leur inscription 
sur les registres de l'Opéra pour échapper à la police. « Au milieu 
de cet immense personnel, écrit Gaston Maugras, il était relative- 
ment facile de se faire comprendre sur la liste des choristes, figu- 
rantes, danseuses, etc. 11 n'était même pas besoin d'un talent pour 
pénétrer à l'Académie royale de Musique et se faire inscrire comme 



LE FOR L ÉVÈQUE 223 

un camarade. Réclamé par la direction, qui ne pou- 
vait se passer de lui, assurait-elle, il fut rendu libre 
le 20 janvier ^ 



1 



En 1775, les Anecdotes dramatiques placent le récit 
qui suit: 

Dans le petit opéra comique de Fleury, intitulé 
Olivette juge des enfers^ une chanson répétait ce 
refrain : 

Un petit moment plus tard 
Si ma mère fût venue^ 
fêtais , fêtais . . . perdue. 

« Une jeune actrice, fort jolie, qui chantaitce cou- 
plet, avait coutume aux répétitions de substituer, par 
plaisanterie, au mot « perdue » une rime un peu 
grenardière, dont l'énergie lui plaisait fort. La force 
de l'habitude lui fit prononcer ce malheureux 
mot devant une assemblée très nombreuse. Ce fut 
un coup théâtre. Plusieurs dames sortirent préci- 
pitamment de leurs loges. D'autres restèrent parce 

« fille de magasin ». On désignait ainsi les demoiselles du chant et 
de la danse qui n'avaient pas achevé leurs études et figuraient sur 
la scène avant d'être engagées. Une fois à l'Opéra, la fille galante 
se trouvait absolument soustraite à l'action de la police. » Gaston 
Maugras, Us Comédiens hors la loi, p. 217. 

1. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 12340, f. 29. 



224 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

que le public polisson criait bis. L'actrice paraissait 
étonnée que l'on fit tant de bruit pour si peu de 
chose. Un exempt vint la prier de le suivre en pri- 
son, où elle fut conduite, escortée joyeusement de la 
plus grande partie des spectateurs. » 



En 1777, M"" Cécile (Dumesnil) est mise au For 
rÉvéque où elle demeure quelques jours, pour avoir 
refusé sous un prétexte futile de venir en scène et 
de faire son service. Elle était danseuse à l'Opéra '. 



«La dame Mole, actrice de la Comédie française, 
lisons-nous dans les Mémoires secrets^ s'est donné 
les airs de se faire attendre plus de trois quarts 
d'heure au spectacle de Marly, où elle était néces- 
saire. La présence de la reine a rendu cette inso- 
lence plus sensible et, quoique Sa Majesté ne voulût 
pas qu'elle fût punie, M. de duc de Villequier. gen- 
tilhomme ordinaire de la Chambre, de service, a 
cru devoir envoyer cette comédienue en prison-. » 

1. Arthur Pougin, Dictionnaire du Théâtre, p. 387. 

2. Bachaumont, XII, 169. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 225 

L'ordre crincarcération est du 22 octobre 1778 K 
Elle entra au For FEveque le 23 octobre. De 
crainte qu'elle s'y ennuyât du soir au matin, son 
mari, Mole, fut autorisé d'y aller passer les nuits. 
Le ministre Amelot en écrivait au lieutenant de 
policeLenoir:» L'ordre que je vous ai adressé contre 
cette actrice est plus rigoureux que ceux qui s'ex- 
pédient ordinairement contre les acteurs 2. » Le soir 
même. M""" Mole alla jouer à la Comédie et les deux 
époux rentrèrent au For l'Evêque de compagnie ^. 
Du moment que l'ordre contre M""" Mole était « plus 
rigoureux que ceux qui s'expédiaient ordinairement 
contre les acteurs », on jugera, par ce trait, de ce 
que devait être la détention de ceux qui étaient 
moins sévèrement renfermés. 

Et, le môme jour, 23 octobre, M. des Entelles 
écrivait de xMarly à Lenoir^: « Mole devait jouer 
demain ici ie Joueur. Le roi a dit que, s'il jouait 
bien et qu'il demandât sa grâce (de sa femme), on 
pourrait la lui accorder^. » Mole joua bien sans 
doute, le 24 octobre, car le même jour sa femme 
était mise en liberté". 



1. Arcli. de la Préfecture de police, 2" section F, 51, reg. 10. 

2. Lettre publiée par M'"'^ Valmore (Desbordes-Valmore) dans le 
Monde dramatique, année 1835, p. 131. 

3. Rapport de l'inspecteur Marais, Ibid., p. 133. 

4. Lieutenant général de police. 

5. Publié par M"' Valmore dans le Monde dramaLique, 1835, p. 132. 
G. Arch. de la Préfecture de police, 2« section F, 51, reg. 10. 

15 



22ft LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

La tendresse conjugale de Mole fui appréciée à sa 
valeur, et, quand ils reparurent l'un et l'autre au 
théâtre, le parterre fit, au mari et à la femme, une 
chaleureuse ovation ^ 



Les Mémoires secrets rapportent, dans les termes 
suivants, Tincarcération au For l'Eveque, le 10 fé- 
vrier 1779, du jeune Vestris, fils du « Dieu de la 
danse ». 

« La fête, que devaient donner les coryphées du 
chant et de la danse du théâtre lyrique au Waux-Hall, 
relativement aux deux époux qu'ils devaient unir 
et qu'ils dotaient en réjouissance de l'heureux 
accouchement delà reine, n'aura pas lieu. Il leur a 
été défendu de l'exécuter, par la raison pitoyable 
que ce serait parodier la cour. Quoi qu'il en soit, 
M'"" Guimard • l'a transportée chez elle, où elle a été 
célébrée mercredi dernier ; mais on est venu pen- 
dant le repas signifier une lettre de cachet aux sieurs 
Dauberval et Vestris pour se rendre en prison du 
For l'Evêque ; cette punition est la suite de leur 



1. Vie de Mole, par Etienne, en tête des Mémoires de Mole 
p. Lviii. — Sur M™' Mole, voyez Le Mazurier, II, 303. 

2. Danseuse de TOpéra. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 227 

rrvoltc contre le directeur de Vismes^ et de leur 
refus de danser le mardi précédent-. » 

Cette (( révolte » au sein de l'Académie de 
Musique est connue par la Correspondance de 
Grimm. 

(( Les hauteurs, les maladresses, les injustices 
prétendues de M. de Vismes'^, ne sont que le prétexte 
du désir qu'avaient tous les chefs de chœurs et de 
ballets de se rendre absolument indépendants. Il 
n'y a point d'intrigues, point de ressorts secrets, 
point de négociation ouverte, qu'ils n'aient employés 
pour déterminer le sieur de Vismes à abdiquer 
volontairement le pouvoir dont il était revêtu. Le 
Congrès — ces danies et ces messieurs appellent 
ainsi leurs assemblées — le Congrès se tenait dans 
le petit temple de M'"" Guimard, et le grand Vestris, 
le Dion de la dan^e^ déclarait hautement qu'il en 
était le Washington. On conçoit aisément que, dans 
cet état de fermentation, Tordre et la discipline 
n'ont pu être maintenus qu'avec beaucoup de peine 
j et de trouble. Les esprits s'aigrissaient tous les 
jours davantage et les tracasseries devenaient plus 

2. Directeur de l'Opéra. 

3. Bachaurnont, XIV, 284-85. 

4. De Vismes du Valgay, nommé directeur en 1777, avec un pri- 
vilège de douze ans. Il fit de louables efforts pour relever l'Opéra, 
il doubla les recettes, mais la dépense augmenta. Les cabales de 
Beaumarchais, de M"" Guimard et d'Auguste Vestris rendirent la 
direction impossible. Après deux années d'exercice, il renonça à 
son privilège (Alphonse Royer, Histoire de l'Opéra, p. 215-16). 



228 . LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

vives et plus fréquentes. » On se voyait forcé de 
réclamer sans cesse l'appui de l'autorité. 

— Le ministre veut que je danse, disait M"'' Gui- 
mard, qu'il prenne garde, je pourrais le faire 
sauter. 

Les gentilshommes répétaient ce trait au roi, cho- 
qués de tant d'insolence : 

— C'est votre faute, Messieurs, dit Louis XVI; 
si vous les aimiez moins, elles seraient moins inso- 
lentes. 

Le grand Vestris répondait à M. de Vismes qui 
lui disait : 

— Mais, monsieur Vestris, savez-vous à qui vous 
parlez ? 

— Au fermier de mon talent. 
Le jeune Vestris trouva un prétexte pour refuser 

de doubler son père dans les derniers ballets 
à'Armide. Ce fut le motif de la lettre de cachet qui 
l'écroua au For TEvéque. 

Vestris le prit sur le ton de la Clairon : 

— Allez, mon fils, dit-il au milieu du foyer; 
voilà le plus beau jour de votre vie. Prenez mon 
carrosse ; demandez l'appartement de mon ami le 
roi de Pologne, je paierai tout. 

Dauberval fut incarcéré le même jour au For 
l'Evêque pour « discours séditieux ». 

La Correspondance de Gr/m^?? conclut : « Cet acte 
de sévérité fit l'impression la plus terrible et, sans 



LE FOR l'ÉVÊOUE 229 

la sagesse des mesures prises depuis, il aurait eu 
peut-être à l'Opéra des suites encore plus fâcheuses 
que n'en eut au Parlement, du temps de la Fronde, 
l'enlèvement de Blancmesnil et de BrousseU. » 



Vestris, il est vrai, n'hésita pas à user lui-même 
des « ordres du roi » pour maintenir à l'Opéra son 
prestige vis-à-vis de ses subordonnés. M"° Dorival, 
qui dansait avec beaucoup de grâce, l'ayant envoyé. . . 
promener, il invoqua sa qualité de supérieur hié- 
rarchique comme maître des ballets, pour obtenir 
contre la jolie ballerine une lettre d'incarcération. 
Malheureusement pour le « dieu de la danse », 
M''" Dorival était très aimée du public. Le soir 
môme, au moment oli Vestris paraît en scène, cos- 
tumé en (( galant Berger », s'élève dans la salle un 
tumulte eflroyable : 

— La Dorival! Vestris au For l'Evéque ! 

Vestris essaye d'une harangue qui redouble le 
tumulte, tant et si bien que tout le personnel du 
théâtre, y compris le directeur et jusqu'à l'inspec- 

\. Correspondance de Grimm^ éd. Maurice Tourneux, XII, 232-33. 
En septembre 1784, le jeune Vestris fut l'ohjet d'une nouvelle 
lettre de cachet pour avoir refusé de danser devant Gustave III. 
Le For l'Evêque était détruit. L'artiste fut écroué à l'Hôtel de la 
Force. 



230 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

teur de police, pressent l'illustre danseur de céder. 
Il se jette dans son cabriolet : les chevaux partent 
au galop. 

M''" Dorival était au For FEvêquc en joyeuse et 
galante compagnie : la table était chargée de cris- 
taux, de fruits et de bouteilles dont la plupart 
étaient déjà vides, on riait, on chantait, on dansait. 

— Mademoiselle, dit Vestris, vous êtes libre. 
On vous réclame en scène. 

— Vraiment, Monsieur, on me réclame en scène, 
mais je suis très bien ici. 

— Mademoiselle, je vous en prie. 
Pour se faire pardonner, Vestris dut encore vider, 

de compagnie avec la jeune captive, deux bouteilles 
de Champagne. Cependant, à l'Opéra, la salle trépi- 
gnait. Enfin la Dorival parut dans une tempête 
d'acclamations^. 



M'"' Laguerre, cantatrice à l'Opéra, avait acquis 
une grande notoriété, non seulement par son talent, 
par la beauté de sa voix, mais par ses mœurs qui 
laissaient loin derrière elle celles même de la Clai- 
ron. Elle venait de ruiner coup sur coup le prince 

1. Paul d'Estrée, le Ménestrel, 1895, p. 349-50. 



I 



LE FOR l'ÉVÊQUE 231 

de Bouillon et run des plus riches fermiers géné- 
raux, Haudry de Soucy. « Une très belle voix, dit 
le rédacteur de la Correspondance secrète^ une figure 
passable, une âme de boue, c'est de quoi aller très 
loin. » A la deuxième représentation d'//jAz^mze ^/i 
Tauride de Piccini (janvier 1781) elle parut sur la 
scène, ivre au point qu'après la fin du premier 
acte elle tomba sur une figurante qu'il fallut aussitôt 
plonger dans un bain. Soulagée, M'^^ Laguerre put 
chanter la partition jusqu'à la fin. 

Apprenant l'accident arrivé à sa camarade : 
— Ce n'était pas Iphigénie en Tauride qu'on 
jouait, dit Sophie Arnould, céi3iii Iphigénie en Chani- 
jjagne. 

M'"" Laguerre fut envoyée au For l'Évêque. Elle 
en sortit pour tenir son rôle dans la troisième repré- 
sentation. « Elle chanta comme un ange », si bien 
qu'au dernier acte on lui apporta son ordre deliberté, 
que Piccini lui-même, ne pouvant la remplacer par 
aucune cantatrice d'égale valeur, s'en était allé sol- 
liciter. (( On dit qu'il est incroyable combien s'est 
bu de différentes sortes d'excellents vins au For 
l'Evêque, pendant sa résidence dans cette prison. 
Les guichetiers regrettent beaucoup cette brillante 
pensionnaire ^ » 



1. Correspondance secrète (faussement attribuée à Métraj, XI, 
13-74 (à la date du 7 février 1781); — Correspondance de Gri/nm, 
éd. Maurice Tourneux, XII, 474. 



232 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 



En 1781, le célèbre chanteur Lays, do l'Opéra, 
était saisi chez lui et écroué dans les prisons du 
roi, parce qu'on avait été averti qu'il cherchait à 
passer à l'étranger. Il fut rendu libre après deux 
jours, ayant signé l'engagement de rester en 
France ^ 



Le dernier comédien qui ait été incarcéré au For 
l'Evêque — à une date où la fermeture de celte 
prison était déjà décidée — est Joseph-Florence La- 
ferrière, dit Florence, de la Comédie-Française, où 
il jouait principalement les confidents de la tragé- 
die. Le premier en date que nous ayons rencontré 
est Moligny, enfermé pour duel, et le dernier, Flo- 
rence, est enfermé pour duel également. A la 
deuxième représentation de Caliste^ tragédie de 
Colardeau (août 1781), Florence tardait à venir. La 
Rive, semainier, l'envoie chercher. Florence répond 
avec impertinence et quand il arrive, fort en retard, 
il l'invective grossièrement en lui mettant son épée 

\. Arlhur Pougiii, Dictionnaire du Théâtre, p. 381. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 233 

SOUS le nez. Tous deux étaient vêtus en Romains. 
Ils tirent leurs épées, sabres de bois. Duel épique 
dans le fond de la scène. Les spectateurs «du 
théâtre » croient assister à une répétition menée 
avec entrain. On vit que c'était sérieux et l'on 
sépara les deux guerriers. Ceux-ci ne se quittèrent 
qu'après s'être jetés un rendez-vous derrière les 
Champs-Elysées. Averti, le lieutenant de police les 
fit venir, s'embrasser devant lui, promettre qu'ils 
ne se battraient pas. Procédure coutumière vis- 
à-vis des gentilshommes en projet de duel. Flo- 
rence ne s'en fut pas moins trouver La Rive, dès 
le 14 août, chez lui, à huit heures du matin, pour 
renouveler son cartel. 

— J'ai engagé ma parole au Magistrat, dit La Rive, 
et je la tiendrai. 

Florence sortit. 11 guette son camarade dans la 
rue : 

— En garde ! 

Il avait tiré son épée; mais La Rive dit encore 
qu'il avait donné sa parole et ne se battrait pas. 

Ces faits sont en partie connus par l'interroga- 
toire que Florence subit au For l'Évéque, dans la 
chambre du concierge, le 21 août 1781. Il resta en 
prison une dizaine de jours ^ 



1. Arch. nat., Y IfJfiSO ; BacItaumonI , XVIII, 0; — Gampardon, 
Comédiens du roi, p. 105-6. 



234 



LA BASTILLE DES COMEDIENS 



La liste des acteurs et actrices mis, sous l'ancien 
régime, dans la Bastille des Comédiens^ est achevée. 
Déjà Ton aura tiré la conclusion de ce récit. La 
détention imposée à Tartiste dramatique, qui fut 
incarcéré le plus longtemps, ne dura pas un mois. 
Parlera-t-on en style tragique de cette prison ouverte 
à tout venant, d'oii les captifs sortaient en liberté 
pour y rentrer de même ; où ils recevaient la 
cour et la ville et donnaient de gais festins? le 
mari venait de nuit y consoler son épouse et la 
maîtresse son amant. Quel eût été le sort du duel- 
liste Florence, s'il n'eût été comédien du roi, s'il 
se fût trouvé soumis, comme le vulgaire, k la 
juridiction du Ghâtelet ou du Parlement? 

C'est par leur talent môme, il est vrai, dont les 
Français du xvni" siècle ne pouvaient se passer, que 
les artistes se défendirent contre les rigueurs. 



LES DIRECTEURS DE SPEGÏACLE AU FOR L'EVEQUE 



Le For l'Évêque était réservé aux directeurs 
comme aux acteurs. Mayerde Vienne, entrepreneur 
de rOpéra-Comique, fut écroué le 28 février 1734, 
pour certain a désordre » qu'il avait laissé se pro- 
duire sur son théâtre^. Il sortit le 1" mars. 



L'exempt Saint-Marc, chargé de la police des 
spectacles à la foire, avait pris des mesures en 1753 
pour interdire « les encombrements de filles dans 
les coulisses » entre les ballets, ainsi que les exer- 
cices des « sauteurs-cabrioleurs » dans le foyer. 
Après chaque ballet, les danseuses avaient ordre 
de se retirer au foyer jusqu'au ballet suivant. Entre 

1. Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11238, f. 196. — 
Sur Mayer, dit de Vienne, voir Charles Malherbe et Albert Soubies. 
Précis de l'histoire de VOpéra-Comique, p. 16. 



236 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

ces demoiselles et les visiteurs de toute sorte, qui se 
pressaient dans les coulisses des théâtres, se pro- 
duisaient des scènes, que les documents qualifient 
« d'indécentes », exagérant sans aucun doute. Quant 
aux danseurs-cabrioleurs, en faisant leurs pirouettes, 
il leur arrivait de donner des coups de pieds dans 
Testomac des « personnes de distinction » qui fré- 
quentaient le foyer. Un chevalier de Saint-Louis 
s'en était fâché, il avait tiré son épée et Ton avait 
eu la plus grande peine à rétablir le calme. La 
nouvelle « police » de l'exempt Saint-iMarc fut géné- 
ralement bien accueillie; mais M. Lourdet, maître 
des ballets de l'Opéra-Comique, qui en craignait 
sans doute une diminution de clientèle, monta ses 
danseurs et danseuses, les incitant à faire manquer 
le spectacle en refusant de paraître sur la scène. 
Saint-Marc, informé, accourut, fit des observations 
à Lourdet; mais celui-ci lui répondit de la manière 
la plus grossière. Le 5 mars 1753, il fut envoyé 
pour quelques jours au For l'Evèque'. 



Dans le dossier de Nicolas Beaugrand, directeur 
du théâtre de Strasbourg, qui fut conduit au For 

1. Bibl. de V Arsenal Arch. de la Bastille, ms. 11823, f. 15-10. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 237 

l'Evèque, le t mars 175(3, se trouvent des délails 
sur l'organisation des spectacles en province sous 
l'ancien régime^ Beaugrand était parti de Stras- 
bourg, brusquement, le 27 février 1756, abandon- 
nant troupe et créanciers. M. de Lucé en écrit le 
28 février au lieutenant de police : 

Vous savez, mon cher ami, combien il est nécessaire 
d'avoir un spectacle dans une ville de garnison, aussi con- 
sidérable que l'est celle-ci. Nous avons tout employé pour 
en fixer un qui fût passable. On y était parvenu à force 
d'argent et par les soins d'un directeur que M. le marquis 
de Vibraye, qui se mêle de ce détail ici, avait choisi, et 
qui en avait pris l'entreprise. Nous lui payons tous des 
abonnements très forts. Soit mauvaise conduite de sa part, 
soit défaut de ressource dans la volonté des habitants, cet 
entrepreneur n'a pas pu finir son année, et il est parti, hier 
matin, après avoir écrit une lettre aux comédiens pour 
leur déclarer qu'il ne pouvait plus soutenir ses engage- 
ments, qu'ils achevassent leur année comme ils pourraient, 
qu'il se retirait. Indépendamment de plusieurs marchands 
et artisans de la ville, auxquels on m'assure qu'il doit beau- 
coup, je lui ai fait avancer 6.000 livres, à la prière de 
M. de Vibraye, par un receveur des finances de cette ville. 

Au cours de l'interrogatoire, subi au Forl'Evêque 
le 5 mars 1756, Beaugrand explique les motifs de 
son départ : à la date du 12 février sa caisse se 
trouvait en déficit de 1.500 livres; nonobstant un 

1. Blbl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11921, f. 106-124. 



238 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

présent de 20 louis d'or que lui avait fait TÉlec- 
teur de Cologne, au mois de janvier, lors d'un 
voyage fait à sa cour. Il ne s'était éloigné de Stras- 
bourg que pour chercher à se procurer des ressources 
et à obtenir le « privilège de Rouen ». C'était un 
voyage d'affaires, ce n'était pas une fuite. 

Son départ avait été déterminé par la lettre sui- 
vante, qui lui avait fourni des renseignements sur 
les spectacles de province : 

Rouen, 13 février 1756. 
Monsieur, 

Gomme vous n'ignorez point combien je prends part à ce 
qui vous regarde, je crois pouvoir vous écrire ceci. C'est 
avec tout le chagrin possible que j'ai appris que vous 
faisiez mal vos affaires. Vu la circonstance présente, l'avenir 
me fait trembler pour vous. Il n'est que trop certain qu'il 
ne restera à Strasbourg que quatre bataillons de milice. 
C'est pourquoi je vous fais part du projet que voici : sauf, 
Monsieur, correction. M. Rernot ne fait pas troupe. 11 
devait céder son privilège au sieur Delus, et comme j'ai su à 
peu près ses projets, je crois pouvoir vous en faire part. Je 
prévois beaucoup d'embarras à faire réussir le mien, mais 
il faut s'en tirer le moins mal que Ton peut. Demander le 
privilège de Reims. Le théâtre coûte 300 livres par mois. 
On y débute le lendemain de Pâques. Une troupe fraîche et 
bien mise peut y faire 10.000 livres en deux mois. De là à 
Amiens, 32 lieues. La saison en est excellente pour deux 
mois. On peut y faire aussi 10.000 livres. S'accommoder aussi 
avec M. Bernot pour le privilège de Saint-Germain, qui ne 
demandera rien et viendra jouer quelques fois. Il arrivera 



LE FOR l'ÉVÊQUE 239 

même avec sa troupe et fera les démarches nécessaires 
pour vous obliger. De là à Rouen. Le privilège coûte 
5.000 livres, la salle 2.000 livres. On peut y faire 60.000 livres 
dans riiiver, puisque cette troupe-ci les fera, aux environs, 
et d'ailleurs on conte qu'il y aura des troupes pour l'été. 
Ce fait, il faudra s'accommoder avec le sieur Bernot pour 
l'hiver. Il y jouera les rôles de son emploi. Il ne sera pas 
difficile de savoir ce qu'il exigera pour cela. Son dessein est 
de passer Tété à Paris. La raison en est simple. Son épouse 
étant grosse, il n'entreprendra que lorsqu'elle se trouvera 
débarrassée. Il ne fera donc troupe que pour l'hiver. Lors- 
qu'il vient ici des troupes d'été, vous avez l'écart. Voici 
donc mon projet. Je souhaite qu'il puisse vous être avan- 
tageux. 

Delizy'. 

Les déclarations faites par Beaugrand, dans son 
interrrogatoire, paraissent avoir été sincères. Le 
8 mars 1756, le maréchal de Goigny écrivait de 
Strasbourg pour se plaindre au lieutenant de police, 
Berryer, de l'arrestation qui avait été faite : « Gomme 
Beaugrand est revêtu de mon privilège, M. de Lucé 
aurait pu m'instruire des raisons qui l'ont porté à 
cette demande. » De son côté, M. de Lucé mandait 
le 11 mars, que l'incarcération du fugitif avait pro- 
duit le meilleur effet, qu'un marchand de Strasbourg 
venait de répondre de lui et de prendre un engage- 
ment avec le receveur des finances, principal créan- 
cier. Beaugrand fut rendu libre le 21 mars 1756. 

1. Bihl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11921, f. 102. 



XI 



LES AUTEURS ET CRITIQUES DRAMATIQUES 
AU FOR L'ÉVÉQUE 

Les auteurs dramatiques étaient généralement 
seigneurs de trop grand parage pour être mis au 
For l'Evoque. Voltaire, Marmontel, Diderot, eurent 
les honneurs de la Bastille et de Vincennes. Nous 
voyons conduire, il est vrai, La Harpe, dans la pri- 
son de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, le 
16 mars 1760. A cette date il n'avait encore que 
vingt ans, simple étudiant en droit, mais se don- 
nant comme gentilhomme d'extraction. On l'accu- 
sait d'avoir écrit certains couplets satiriques contre 
les professeurs du collège d'Harcourt, lesquels cou- 
plets étaient réellement d'une grossièreté extrême-, 
La Harpe nia en être l'auteur. La date de mise en 
liberté n'est pas connue. 



L'arrestation de Du Rozoy, et son écrou au For 
l'Evêque, le 10 février 1765-, se rattachent encore à 

1. Publiés par François Ravaisson, Archives de la Bastille, XII, 
455-56. 

2. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 12240. f> aû&- 



LE FOR L ÉVÉQUE 241 

la fameuse aiïaire du Siège de Calais^ dont il a été 
question. De Belloy et Du Rozoy se disputaient le 
sujet de la pièce, dont la grande et sensationnelle 
nouveauté était dans le fait que, pour la première 
fois, on voyait sur la scène des personnages histo- 
riques français. On lit à ce sujet dans les Mémoires 
secrets^ à la date du 6 février 1765 : 

(( M. Du Rozoy vient de faire imprimer une tragédie 
ayant pour titre les Deciiis français ou le Siège de Ca- 
lais.ll rend compte, dans une préface assez longue, des 
raisons qui l'ont déterminé à devancer M. de Belloy. 
Il affirme que sa pièce, présentée aux Comédiens 
dans le temps que celle-ci était encore au berceau, 
resta longtemps entre leurs mains et, qu'après avoir 
été rendue, sans qu'on lui donnât aucune raison du 
retard ou du refus, il apprit qu'elle avait été dans 
les mains d'un ami du comédien à qui il l'avait 
confiée, lequel ami était fort lié avec M. de Belloy. 
Il insinue qu'il se pourrait trouver une ressem- 
blance entre les deux et qu'il veut éviter d'être 
accusé de plagiat. » La critique ajoute : « Du reste, 
la pièce est mal écrite et le canevas ne présente 
aucun trait de génie. » De Belloy avait des protec- 
teurs puissants; il prit mal Taccusation de plagiat 
et Du Rozoy fut conduit en prison. 



16 



242 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 



Voici enfin la détention de Beaumarchais, dans la 
Bastille des Comédiens^ du 24 février au 8 mai 1773: 
suite de sa violente querelle avec le duc de Ghaulnes. 
Celui-ci s'était irrité de ce que le fils d'un horloger 
s'était permis de conquérir sur ses terres les bonnes 
grâces de la jolie M"^ Ménard de la Comédie-Ita- 
lienne. Des injures, les deux rivaux en étaient venus 
aux coups. Les épées étaient sorties du fourreau. 
Le duc s'en fut au donjon de Vincennes et Thomme 
de lettres rue Saint-Germain-I'Auxerrois. Charles 
de Loménie a publié dans Beaumarchais et son 
temps de nombreux documents relatifs à cette déten- 
tion qui ne paraît pas avoir été cruelle. Le ministre 
La Vrillière avait autorisé le prisonnier à sortir 
chaque jour, pourvu qu'il fût accompagné d'un offi- 
cier de police et qu'il rentrât pour prendre ses 
repas et pour coucher. C'est dans ces conditions 
que Beaumarchais fit ses fameuses visites à 
M"'' Goëznian. 

Le 22 mars 1785, Beaumarchais fut écroué une 
seconde fois, mais à Saint-Lazare. Il avait comparé 
Suard à une punaise et le comte de Provence avait 
pris cette image pour lui. M. Maurice Tourneux* 

1. Grande Encyclopédie, art. Beaumarchais. 



LE FOR L ÉVÊQUE 243 

s'ctonnc de ce qu'on n'eût pas mis Beaumarchais au 
For l'Evêque ou à Vincennes, au lieu de le placer 
dans une maison de correction : depuis deux ans le 
For rÉvêque était détruit, et la prison de Vincennes 
venait d'être supprimée. 



On observera que les gens de lettres, aussi bien que 
les comédiens, eussent été mal venus à se plaindre 
sous l'ancien régime des rigueurs que l'on pouvait 
exercer contre eux, car personne ne se montrait 
plus empressé qu'eux-mêmes à solliciter ordres 
d'écrou et lettres de cachet contre des rivaux, des 
adversaires, des critiques. Parmi ces solliciteurs 
d'emprisonnements, Voltaire et Beaumarchais sont 
entre les plus actifs i. Et c'est à Voltaire que la palme 
revient sans conteste. Cet éloquent apôtre de la 
liberté passa son existence à chercher les moyens 
de faire incarcérer tous ceux de qui il croyait 
avoir à se plaindre : des rivaux comme La Beau- 
melle, des critiques comme Roy et Fréron, des 
libraires comme Barois et Didot, de simples co- 
pistes, jusqu'à de pauvres colporteurs, et à une 
femme, Sébastienne de Travers, marchande d'aba- 



1. Voyez Voltaire, Beaumarchais et les lettres de cachet {exlrvi'd 
de la Nouvelle Revue rétrospective du 10 septembre 1896). 



244 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

tits, parce qu'il était son locataire et avait des dif- 
ficultés avec elle. Pour faire emprisonner cette 
malheureuse, Voltaire allègue, dans un placet, qu'il 
a rédigé de sa propre main, qu'elle jure le saint 
nom de Dieu^ 

« J'étais passé ici ce matin, écrit Du Tillet de 
Pannes au lieutenant de police Hérault, pour avoir 
le plaisir de vous voir. J'avais une recommandation 
à vous faire pour un nommé Didot, libraire, que 
vous avez fait mettre au For FEvêque. Il le méri- 
tait sûrement puisque vous l'avez fait. L'auteur de 
sa détention est Voltaire. Vous le connaissez mieux 
que moi : aussi je ne vous en parlerai point. Je 
n'ai point à justifier Didot devant vous, n'étant ins- 
truit que parles larmes d'une nombreuse famille'-. » 

Désire-t-on un modèle des requêtes que le grand 
écrivain adressait en ces circonstances au lieutenant 
de police, dispensateur des « ordres du roi »? 

1744, 31 août. 

En arrivant à Paris, j'allai tFabord chez vous pour vous 
faire ma cour. Je m'y suis présenté depuis, pour vous 
demander justice au nom du sens commun, contre les 
ouvrages impertinents dont cette ville est inondée. Entre 

i. Reproduit en fac-similé dans louvragc intitule : les Lettres 
de cachet à Paris, Imprimerie nationale, 1903. 

2. Ravaisson, Archives de la Bastille, XII, 227-28. — Le placet 
de Voltaire, qui lit incarcérer Didot, est également publié par 
Ravaisson. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 245 

autres, il y en a un aussi insolent que ridicule et qui serait 
digne du plus profond mépris s'il n'était digne de punition. 
C'est une prétendue ode imprimée sous mon nom. J'ai 
l'honneur de vous envoyer ci-joint l'exemplaire que j'ai 
acheté aujourd'hui, à onze heures du matin, au café de Foy, 
du nommé Nicolas, en présence de son maître. Ce Nicolas 
est un garçon de café. Il tient ses exemplaires de la nommée 
Bienvenu, vendeuse de sottises imprimées, qui étale dans le 
Palais-Royal, au-dessous du café de Foy. J'ai parlé à la Bien- 
venu qui paraît savoir d'où partent ces brochures. Elle en a 
reçu 25 samedi dernier. Je vous supplie de vouloir bien avoir 
la bonté d'interroger Bienvenu et Nicolas. Je n'ai point 
trouvé cet imprimé chez les autres libraires où j'ai été. Je 
suis persuadé que la Bienvenu vous mettra au fait. Je vous 
aurai une obligation de la justice que je vous demande 
instamment. 

Cette veuve Bienvenu, libraire, était la mère d'une 
danseuse de l'Opéra de qui les charmes étaient alors 
très appréciés. Le lieutenant de police fit venir la 
bonne femme, et, conformément aux instructions de 
Voltaire, lui demanda de dénoncer Fauteur de l'ode 
incriminée. Voltaire ne semble pas avoir prévu que 
la veuve Bienvenu put être honnête femme et se 
refuser à se faire délatrice ; mais c'est ce qui 
advint. Et Marville, lieutenant de police, d'accord 
avec Voltaire, pour la punir de faire la mauvaise 
tôle, l'envoya au For l'Evoque ^. Le procureur 
général, Joly de Fleury, seconda les complaisances 

1. Ravaisson, Archives de la Bastille, XII, 250. 



246 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

du lieutenant de police, et demanda récompense. 
DeChâlons, ilécrità Marville, le 23 septembre 1774 : 
« Vous m'avez fait une vieille promesse des œuvres 
de Voltaire qui ont été confisquées, il y a deux 
ans. Comme je fais assez de cas des ouvrages saisis, 
il serait fort honnête à vous de penser à moi 
quand l'occasion s'en présente. » Le lieutenant de 
police lit rechercher dans ses bureaux un « Voltaire 
saisi » et s'empressa de le faire tenir au Procureur 
général ' . 

Voltaire fit mieux, car il avait réellement un 
génie de policier. Nous venons de le voir se 
faufilant, habile à faire discrètement son enquête, 
d'étalage en étalage, guettant les publications pro- 
hibées pour les signaler au lieutenant général. Le 
voici qui organise dans son propre logis une « sou- 
ricière », très ingénieusement agencée, où les col- 
porteurs se viennent faire prendre d'eux-mêmes. 

Un pauvre diable, du nom de Phelizot, débitait 
un pamphlet dirigé contre Voltaire par le poète 
Roy, sous le titre /e Discours prononcé à la porte 
de V Académie frcinçohe par le directeur à M... « J'ai 
l'honneur de vous rendre compte, écrit l'inspecteur 
d'Advenel à Marville, le 30 avril 1746, que je me 
suis rendu chez M. de Voltaire à l'effet d'arrêter 
Phelizot, colporteur, qui avait apporté la veille 
sept cents exemplaires intitulés i)/5Co^^;\syjro;ir);?c<:'... » 

1. Ravaison, Archives de la Bastille, Xll, 251. 



LE FOR L ÉVKQUE 247 

Ravaisson, qui publie ce texte, ajoute : « C'est un 
fait bizarre que cette arrestation d'un colporteur 
clans la propre maison de Voltaire. Ce Phelizot 
devait être bien pauvre d'esprit pour se brûler 
ainsi à la chandelle ^ » Voltaire harcèle la police, 
la pousse dans tous les coins. Avec sûreté, iJ lui 
indique l'endroit où l'on trouvera le pot aux roses. 
Il s'agit toujours du Discours prononcé... On fait 
une descente chez un certain Mairault, écuyer. 
« Lequel Mairault nous a dit, note le commissaire 
La Vergée, qu'il n'empêche pas la perquisition que 
nous avons faite en sa présence, quoique malade. » 
11 mourut peu après-. 

De tous ses adversaires littéraires, Fréron fut 
celui que Voltaire poursuivit de la haine la plus 
tenace. Il serait impossible de reproduire ici les 
termes orduriers dont le grand philosophe se sert 
pour répondre au critique. Contentons-nous de ce 
qui suit : « Pourquoi permet-on, écrit Voltaire au 
comte d'Argental, le 24 juillet 1749, que ce coquin 
de Fréron succède à Desfontaines? Pourquoi souffrir 
Rafliat après Cartouche? Est-ce que Bicétre est plein?» 
On sait ce qu'était la prison de Bicétre. Dans son 
importante Histoire de Ici presse en France, Hatin, en 
citant cette lettre, ne peut s'empêcher, malgré son 
extrême modération, de la commenter ainsi : (•. Voilà 

1. Ravaisson, Archives de la Bastille^ XII, 273-74. 

2. lbid.,\\\, 274. 



248 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

comment s'exprime le défenseur de la liberté de la 
presse, la première fois qu'il se décide à parler de 
Fréron, coupable d'avoir usé de cette liberté contre 
lui^. » 

Il est à présent curieux de rechercher ce qui 
justifiait cette violente sortie. Ce sont les lignes 
suivantes, que l'on trouvera aussi mesurés d'expres- 
sion, que justes de critique, et qu'aujourd'hui, dans 
son ensemble, la postérité ratifie sans doute : 

SMl y avait parmi nous un auteur qui aimât passion- 
nément la gloire et qui se trompât souvent sur les moyens 
de l'acquérir; sublime dans quelques-uns de ses écrits, ram- 
pant dans toutes ses actions ; quelquefois heureux à peindre 
les grandes actions, toujours occupé de petites ; qui sans 
cesse recommandât l'union et l'égalité entre les gens de 
lettres, et qui, ambitionnant la souveraineté du Parnasse, 
ne souffrît pas plus que le Turc qu'aucun de ses frères par- 
tageât son trône ; dont la plume ne respirât que la gran- 
deur et la probité, et qui sans cesse tendît des pièges à la 
bonne foi; qui changeât de dogmes suivant les temps et les 
lieux, indépendant à Londres, catholique à Paris, dévot en 
Austrasie, tolérant en Allemagne ; si, dis-je, la patrie avait 
produit un écrivain de ce caractère, je suis persuadé qu'en 
faveur de ses talents on ferait grâce aux travers de son 
esprit et aux vices de son cœur. 

Voltaire n'est même pas cité dans ce passage. 
Sa nièce, M""" Denis, n'en est pas moins mise en 

1. Hatin, Histoire de la Presse en France, II, 388. 






LE FOR L ÉVÊQUE 2i9 

campagne. Elle court les ministères, fait anti- 
chambre, implore le lieutenant de police. 11 faut 
une lettre de cachet. L'épigramme suivante vengea 
Fréron, spirituellement : 

— Mais, dit le chef de notre librairie, 
Votre Aristarque a peint de fantaisie 
Ce monstre en l'air que vous réalisez. 

— Ce monstre en l'air ! Votre erreur est extrême, 
Reprend la nièce. Eh ! monseignevr, lisez : 

Ce monstre-là, cest mon oncle lui-même l 



Pour cette fois cependant Voltaire échoua. Fréron 
put se soustraire à ses griffes. La reine du théâtre, 
la Clairon, faillit être plus heureuse et réussir. 

Elle avait empêché la représentation des Grâces 
à Versailles, devant le roi. L'auteur, Sainte-Foix, 
ami de Fréron, en avait éprouvé une contrariété très 
vive. Quelques jours après, paraissait dans F Année 
littéraire un éloge de M'^'' d'Oligny, une jeune ingé- 
nue qui venait de débuter avec succès sur la scène 
de la Comédie. Fréron ajouta à l'éloge, qui n'était 
pas de lui, les lignes suivantes, où la Clairon 
n'était pas nommée, pas plus que ne l'avait été Vol- 
taire, mais oii l'artiste se reconnut, comme s'était 



250 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

reconnu l'écrivain, tant le portrait était exactement 

tracé : 

On lui saura gré (à Fauteur, Duvoyer de Gastels), d'avoir 
insisté, dans le juste éloge de M"'' d'Oligny, sur sa conduite 
irréprochable jusqu'à ce moment. Puisse-t-elle se souvenir 
toujours que les Muses sont chastes et qu'elles ne doivent 
jamais chanter le libertinage et la prostitution. Les talents 
les plus rares, ou regardés comme tels, n'effacent point 
l'opprobre d'une vie dissolue. On peut accorder quelque 
estime au jeu théâtral de la comédienne, mais le sceau du 
mépris est toujours empreint sur sa personne. C'est en vain, 
qu'après avoir acquis une honteuse célébrité par le vice, on 
affecte un maintien grave et réservé. Cette honnêteté tar- 
dive et fausse ne sert qu'à former un contraste révoltant 
avec une jeunesse infâme, et je ne sais si l'on n'aimerait pas 
mieux qu'une créature de cette espèce se montrât cons- 
tamment ce qu'elle a été, que de paraître ce qu'elle n'est 
pas ' . 

L'illustre actrice s'en fut aussitôt se jeter aux 
pieds du duc de Duras, gentilhomme de la Chambre, 
demandant justice, c'est-à-dire l'incarcération du 
folliculaire. Si cette réparation ne lui était accordée, 
elle quittait le théâtre. 

Fréron avait des protecteurs puissants et se 
défendait avec esprit. « Si la demoiselle Clairon, 
écrit-il, ressemble au portrait que j'ai tracé, com- 
ment ose-ton protéger une créature aussi infâme 

1. Année lillcraire de Fréron, du i' janvier 1765. 



LE FOR L ÉVKQUE 251 

que celle que je dépeins? si ce portrait n'est pas 
le sien, comment a-t-on l'injustice de me punir? » 
Il ajoutait, avec justesse, qu'il avait laissé repré- 
senter — sans avoir songé à solliciter l'ombre d'une 
lettre de cachet — la comédie r Ecossaise^ oi^i lui, 
Fréron, était attaqué avec la plus extrême violence. 
Loin de s'en plaindre, il avait été jusqu'à demander 
qu'on mit Ijravement son nom, Fréron^ au lieu du 
nom Frelon, que portait le personnage honni. 
Mais la Clairon était pressante, elle allait rempor- 
ter. Déjà, l'incarcération au For l'Eveque lui ayant 
été mandée, comme certaine. Voltaire avait envoyé, 
de Ferney, son cri de joie : 

Absolvit nunc poena Deos! 

De fait, l'ordre d'arrestation avait été signé; mais 
l'exempt chargé de le mettre à exécution fut frappé 
d'un violent accès de goutte. Les amis de Fréron 
profitèrent du moment de répit. Il ne fallut rien 
moins que l'intervention de la reine de France, 
pour faire échapper l'écrivain à la prison. Stanis- 
las Lesczinski, père de la reine, avait toujours 
protégé Fréron. 

Qui dira les transports de la belle artiste ? a Fré- 
ron avait si bien fait mouvoir ses amis, écrivent 
les rédacteurs des Mémoires secrets, que la reine 
avait ordonné qu'il eût sa grâce. ]M'" Clairon ne 
s'est pj0^int trouvée satisfaite. Elle a écrit de nou- 



252 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

veau aux gentilshommes de la Chambre une lettre 
très pathétique, où elle témoignait ses regrets de 
voir que ses talents n'étaient plus agréables au roi ; 
qu'elle le présumait, puisqu'on la laissait avilir 
impunément, et qu'en conséquence elle persistait à 
demander sa retraite. Elle est allée ensuite en per- 
sonne chez M. le duc de Choiseul, oii, après lui avoir 
épanché son cœur, elle lui a fait part de son 
projet : 

(( — Mademoiselle, a repris M. le duc, nous sommes 
vous et moi chacun sur un théâtre; mais avec la 
différence que vous choisissez les rôles qui vous 
conviennent et que vous êtes toujours sûre des 
applaudissements du public. Il n'y a que quelques 
gens de mauvais goût, comme ce malheureux Fré- 
ron, qui vous refusent leurs suffrages. Moi, au con- 
traire, j'ai ma tâche, souvent très désagréable; j'ai 
beau faire de mon mieux, on me critique, on me 
condamne, on me liue, on me bafoue, et cepen- 
dant je ne donne point ma démission. Immo- 
lons, vous et moi, nos ressentiments à la patrie 
et servons la de notre mieux, chacun dans notre 
genre. D'ailleurs, la reine ayant fait grâce, vous 
pouvez, sans vous compromettre, imiter la clé- 
mence de Sa Majesté ^ » 

Cette argumentation n'eut pas le pouvoir de cal- 
mer l'héroïne tragique. De retour à la Comédie, elle 

1. Bachaumonf, à la date du 21 février 1765. 



LE FOK L ÉVÊQUE 253 

assista au conseil des comédiens, réunis sous la pré- 
sidence du duc de Duras pour aviser aux mesures à 
prendre. Il fut décidé que le duc se rendrait près du 
comte de Saint-Florentin, ministre de la maison 
du roi, pour lui faire craindre la démission de la 
Comédie tout entière si justice n'était faite. <( Cette 
démarche a fort étourdi M. de Saint-Florentin, 
poursuivent les auteurs du Bachaumont, et ce 
ministre écrit à une princesse que Taffaire devient 
d'une si grande importance que depuis longtemps 
matière aussi grave n'a été agitée à la cour. » 

Les ministres sont notre appui, 

fait dire aux comédiens l'auteur d'une petite satire 
publiée vers cette époque, 

Leurs mains, des plenples révérées, 

Toujours 710US cojnhlent de bienfaits ; 

Ils dirigent nos ballets. 

Ils sont admis de nos actrices, 

Et le moindre petit débat, 

Qui s^élève dans nos coulisses, 

Pour eux est affaire d'Etat^. 

Quelques semaines passèrent et les portes du 
For l'Évêque s'ouvrirent, non pour Fréron, mais 

1. Remontrances des Comédiens français (nibl. de V Arsenal, 
Arch. de la Bastille, ms. 11838, f. 20). 



254 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

pour la Clairon elle-même. C'est Taffaire du Siège 
de Calais contée plus haut. En la voyant atteinte 
des armes mêmes qu'elle avait forgées, le public 
n'éprouva pour elle, comme on l'a vu, que peu de 
compassion. 



La tolérance n'existait d'ailleurs pas plus d'un 
côté que de l'autre. L'archevêque de Paris fait arrê- 
ter Pasquier, qui est écroué au For l'Evêque sur 
ordre du 23 novembre 1753, pour avoir tiré sur 
des presses, cachées chez lui, les Remontrances des 
comédiens franrois au roi. Pasquier avait dans sa 
maison des ballots de publications prohibées, qu'on 
ne se serait pas avisé de chercher dans les armoires 
en forme de cloisons et les soupentes dissimulées 
sous les escaliers. Il était graveur en taille douce ; 
mais il n'avait pas gravé les Remontrances ; c'était 
un nommé Meusnier qui fut de ce fait mis au 
Grand-Châtelet'. 

Pour varier leur spectacle, les comédiens fran- 
çais donnaient des ballets; quand, un soir, un 
homme de loi vint leur rappeler les privilèges de 
l'Académie royale de Musique. Ils faisaient eux- 
mêmes valoir avec assez d'âpreté les privilèges 

1. Bibl. de l'Arsenal Arch. de la Bastille, ms. 11836, f. 24-28. 



LE FOR L ÉVKQUE 25B 

dont ils étaient investis, pour que l'Académie de 
Musique se crût fondée à prétendre qu'ils respec- 
tassent les siens. Un arrêté du Conseil intervint, le 
8 août 1753, et condamna les comédiens à 500 livres 
d'amende et 10.000 livres de dommages et intérêts 
envers l'Opéra, pour avoir donné des ballets ^ 

La triste Melpomène, dit l'auteur des Remon- 
trances. 

Avait vif dessécher la veine 

Du mâle et sombre Créhillon, 

Siffler les lyièces de Piron, 

Voltaire^ pauvre énergnmène^ 

Courait au loin le loiip-garou. 

Bref, la Comédie était de plus en plus délaissée, 
quand on eut l'idée d'ouvrir la scène. 

A tous les sauteurs d' Italie. 

La Comédie fut sauvée : 

Le public, à qui Radamiste ^ 
Ci?i?ia, Phèdre^ Pompée, Egiste, 
Ne pouvaient arracher des pleurs^ 
Vint admirer nos bateleurs^ 
Ainsi recrutés par la foire. 
Nous amassâmes plus d'argent 
Et nous acguimes plus de gloire^ 

1. Manuel, la Police de Paris dévoilée. II, 4. 



256 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

Que^ quand le théâtre indigent 
Offrait les larmes de Mérope, 
D'Ores te les sombres fureurs^ 
Et les écarts du Misanthrope 
Aux yeux distraits des spectateurs. 

Pourquoi proscrire nos danseurs? fait dire l'au- 
teur aux comédiens, ne viennent-ils pas d'Italie 
comme les ultramontains, qui sont à l'ordre du 
jour? Notre poète est visiblement janséniste. 

Tous ces faiseurs que Con renomme., 

En rochets blancs., en beaux surplis, 

A qui Monseigneur de Paris 

A donné mainte et mainte somme., 

Ne sont-ils pas de ce pays ? 

En est-il donc aucun qni chôme : 

On les voit gras et bien nourris. 

Aussi les comédiens espèrent-ils que les ballets 
seront rétablis. Lorqu'on en avait appris la sup- 
pression : 

Ha! juste ciel., toutes nos belles. 
Ainsi que les gens du Palais, 
Voulaient fermer leurs cabinets. 
(^11 allait devenir la jeunesse 
Et de la ville et de la cour ? 
Adieu les clients de r Amour ! 



LE FOR L ÉYÈOUE 257 

L'espoir en la justice du roi arrôle seul ce mal- 
heur. 

Daignez donc, à no^ vœux propice, 

Pcir mi arrêt dûment scellé, 

Rendre au théâtre désolé 

Les bonds, les sauts et les gambades 

De ces illustres mascarades, 

Sans qui nos dieux et nos héros 

Seraient siffles co?nme des sots. 

Ce sont, Sire, les rcynontrances, 
Qu après trois ou quatre séances, 
S' étant au foyer assemblés. 
Vous offrent vos sujets zélés, 
Les gens tenant la Comédie^. 

La détention de Pasquier au For l'Eveque fut de 
courte durée. Elle ne fut pas plus rigoureuse que 
ne Tétait celle des acteurs et des auteurs drama- 
tiques. 

Se montrait-on plus sévère pour la jeunesse tur- 
bulente qui troublait le spectacle par ses facéties? 

1. nm. de VArsenal, Arch. de la Bastille, rns. 11838, f. 18-23. 



XII 

LES SALLES DE SPECTACLE 
d'après les dossiers des prisonniers au for l'évèque 



Les rapports des exempts et autres officiers de 
police, ainsi que les lettres et placets des prison- 
niers au For l'Eveque, fournissent des détails précis 
et pittoresques pour reconstituer en partie la 
physionomie d'une salle de spectacle au xvni* siècle. 
Le public y jouissait d'une liberté plus grande que 
de nos jours. Par moments c'étaient des cris, des 
buées, un tapage assourdissant; puis des bouscu- 
lades, des « flots », des « flux » et «reflux» parmi 
les sept ou huit cents spectateurs qui se tenaient 
debout au parterre'-. Ce parterre se composait de 
gens de toutes sortes, de laquais^, de jeunes clercs ; 

1. Une partie des documents, qui ont servi à écrire ce chapitre^ 
ont été utilisés par AL Paul d'Estrée au cours d'études publiées 
par lui dans le Ménestrel. Ils avaient été signalés dans le Catalogue 
des Archives de la Bastille aux mots Comédie-Française, Comédie- 
Italienne, Opéra, Opéra-Comique. 

2. Bibl. de VArsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11681, f. 281; 
11394, f. 15. 

3. Le parterre était interdit aux laquais, mais ceux-ci n'en par- 
venaient pas moins à s'y introduire. 



LE FOR L ÉVÊQUE 259 

(les apprentis, puis des officiers, des bourgeois du 
Marais et de province. Nombre de ces spectateurs 
sont armés de leur épée et la garde môme du 
spectacle, conduite parrexemptspecialementattaché 
à la comédie, n'ose pas toujours s'y aventurer pour 
rétablir l'ordre et la tranquillité. Notez que nous 
sommes chez Racine, chez Marivaux et chez Vol- 
taire. Des querelles s'élèvent, les lames sortent du 
fourreau; les spectateurs assistent parfois à des 
scènes plus dramatiques que celles qui sont repré- 
sentées sur le théâtre : deux hommes se battent et 
se poursuivent à coups d'épée à travers les couloirs 
et les loges K 



Prenons les spectateurs à leur entrée à la Comé- 
die-française, à la Comédie-Italienne ou à l'Opéra. 
Le commerce de billets pour les jours de premières, 
ou les pièces à succès, est sévèrement interdit. Pour 
une première, une personne qui se présentait au 
guichet ne pouvait obtenir plus de trois billets. 
Giroux, filsd'un maître maçon, en veut six. Onles lui 
refuse. Il insulte la sentinelle et est conduit au For 



1. Voir, à la date du 10 lévrier 1735, Bibl. de V Arsenal, Arch. de 
la Bastille, ms. 11281, f. 298. 



2C0 LA BASTILLE DES C03IÉDIENS 

l'Evoque. Mais son père, dans un placetau lieutenant 
de police, raconlo Taffaire différemment : « La distri- 
butrice et Tun des gardes préposés h la Comédie, 
voyant mon fils en habit de travail, lui dirent avec 
mépris qu'il ne demandait ces billets que pour les 
revendre. » 

« Nous avons l'honneur de vous rendre compte, 
dit un rapport à la lieutenance de police, que, le 
11 du présent mois (année 1760), le sieur de la 
Villegaudin * aa rrèté, rue de la Comédie-Française, 
le nommé Pinsard, garçon perruquier, qu'il a 
trouvé revendant des billets de parterre de la Comé- 
die-Française et en exigeant 30 sols, tandis qu'ils 
n'en coûtent que 20 ~. >^ 

Jacques MontgoKier, marchand de papier — c'est 
le père de l'inventeur de l'aérostat — demande la 
mise en liberté de son domestique qu'il avait envoyé 
prendre deux billets de parterre chez les comédiens 
du roi. « On lui en donna trois. Il fit la faute de 
se défaire de celui qui lui était inutile moyennant 
30 sols », ce qui le fit écrouer au For l'Evéque \ 

La surveillance exercée était des plus sévères. 
L'inspecteur Yierrey écrit, en date du 17 février 1748, 
au lieutenant de police : « Sur la plainte que Ton 
a faite contre différents particuliers, qui vendaient 



1. Inspecteur de police. 

2. Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, nis. 12088, f. 239. 

3. Ibid., ms. 1172o. f. 379-86. 



LE FOU l'évi<:que 261 

(les billots de parterre de la Comédic-FranQaise le 
double de ce qu'ils coûtent ordinairement, j'ai, ce 
jour d'hui, surpris un desdits particuliers, qui 
s'étoit placé dans l'allée de Procope. Je lui ai de- 
mandé s'il vendait des billets, il m'a répondu que oui 
etcombien il m'en fallait. Je lui ai dit de m'en vendre 
deux. Lui ayant demandé combien il lui fallait, lui 
ayant montré un écu de 6 livres, il m'a répondu 
qu'il ne taxait personne, que je lui donnerais ce 
que je jugerais à propos; mais que lesdits billets 
étaient très difficiles à voir ; et sur-le-champ j'ai 
arrêté ledit particulier'. » 

Les billets de faveur ne donnaient droit d'entrée 
que dans le cas où le nombre des places payantes 
n'était pas suffisant. Le lieutenant du guet, Ramon, 
met dans son rapport du 26 juillet 1751 : (( Un par- 
ticulier nommé Louis Guillaumot, fils du poeslier 
du roy, porteur d'un billet pour le spectacle signé 
d'un acteur dudit spectacle, ayant voulu entrer bien 
qu'il y eut un nombre suffisant de billets payants 
distribués, la garde lui a fait refus d'entrée, sur 
lequel refus il a insisté, a voulu forcer la garde, 
pourquoi il a été arrêté et conduit au For l'Evéque ~ . » 

Pour se procurer l'entrée gratuite des spectacles, 
d'aucuns usaient des subterfuges encore en usage 
aujourd'hui. Ils se prétendaient attendus dans la 

1. Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11G53, f. 218-24. 

2. IbiiL, ms. 11748, f. 428-30. 



262 LA BASTILLE DES C03JÉDIENS 

loge de Madame la comtesse ou Madame la mar- 
quise telle ou telle ; on les laissait passer et ils lâ- 
chaient de se faufiler au parterre ; mais la garde 
les avait suivis et les mettait en état d'arresta- 
tion ^ 

On trouve enfin dans les archives de la Bastille 
des billets d'entrée à la Comédie-Française, gra- 
cieux et charmants avec leur encadrement Louis XV, 
mais dont les signatures sont contrefaites. Les faus- 
saires n'étaient pas conduits au For l'Evoque, prison 
trop distinguée pour eux. Ils étaient écroués à 
Bicetre ou au Ghatelet. 

On donnait habituellement deux pièces chez les 
Comédiens du roi, la a grande pièce » qui était jouée 
la première, et la « petite pièce » qui était jouée 
en second lieu : le contraire de l'usage actuel. 
Bien des spectateurs rentraient chez eux après 
avoir vu la grande pièce. Ils étaient guettés par 
les amateurs' de « contremarques ». « Louis Noël, 
garçon tailleur, écrit l'exempt Delavault-, a été 
arrêté au parterre de la Comédie-Française, après 
avoir été averti plusieurs fois de se retirer, ayant 
été aperçu mendier des contremarques de ceux qui 
sortaient ». Le 18 janvier 1750, les sentinelles, de 
garde à la porte de la Comédie, arrêtent un parti- 



1. Dibl. de r Arsenal, Arch. de la Bastille, iiis. 10858, f. oO. 

2. Le 5 octobre 1751. Bibl. de r Arsenal, Arch. de la Bastille, 
ms. 11760, f. 209. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 263 

culierqui avait étéacr-uso par dillercntes personnes 
de « faire restaffier de contremarques » et de les 
vendre. Et, de fait, on lui en trouva cinq qu'il tenait 
dans la main. 11 fut écroué au For TEvêque'. 

Gilbert Noël, notaire et greffier de la prévôté de 
Montmartre, représente dans un placet au lieute- 
nant de police que, le 4 octobre 1751, son fils, qui 
est clerc chez MMeVauversin, avocat au Parlement, 
était entré à la petite pièce de la Comédie, avec 
une contremarque que lui avait remise une per- 
sonne de sa connaissance. Il fut arrêté à la porte 
intérieure du parterre par le sergent de garde et 
conduit au For rÉvêque; mais, ajoute le père, 
r (( injuste procédé de ce sergent n'a eu d'autre 
envie que de faire racoler le fils du suppliant dont 
la taille avantageuse l'avait séduit. Cela est si vrai, 
qu'il envoya dès le lendemain matin un soldat dé- 
guisé lui dire de sa part, qu'il sortirait d'ès le jour, 
s'il voulait s'engager dans sa compagnie , et que, puis- 
qu'il aimait la Comédie, on la lui ferait voir tout à 
son aise pendant quatre mois, en le mettant de 
garde dans l'intérieur de la Comédie-Française'-. » 

Il était permis de pénétrer pour quelques ins- 
tants dans le théâtre, si l'on avait quelques mots à 
dire à l'une ou à l'autre personne qui s'y trouvait. 
En entrant, l'usage était de laisser un écu au rece- 

1. Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11723, f. 4. 

2. IbicL, ms. 11760, doss. Noël. 



264 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

veur de billets, qui le rendait à la sortie. Le che- 
valier de Sabran assiste de la sorte à deux actes de 
dom Japhc. En sortant il réclame son écu ; mais le 
contrôleur lui répond « qu'on payait quand on 
n'avait vu qu'un acte et qu'en ayant vu deux il 
n'était pas en droit de redemander son argent ». J^e 
chevalier se fâche, donne des coups de poing 
dans l'estomac du contrôleur et est conduit au For 
l'Evêque^ 

Le comte de Limoges, qui appartenait à la pre- 
mière noblesse fut, en cette qualité, écroué, non au 
For l'Evéque, mais à la Bastille. Il avait provoqué 
un véritable désordre à la porte de l'Opéra. La salle 
de l'Opéra était, en 1727, située au Palais-Royal : 
deux entrées, dont l'une [donnait dans un cul-de- 
sac; l'autre s'ouvrait rue Saint-Honoré. La disposi- 
tion du contrôle était des plus primitives; comme 
elle l'est encore de nos jours aux baraques de la 
foire. Le bureau était à l'entrée môme de la salle, 
en sorte que, par la porte entrebaillée, le parterre 
entendait les conversations qui s'y tenaient dès 
que l'on y causait sur un ton un peu vif. Le comte 
Nicolas de Limoges de Saint-Sain, capitaine au 
régiment colonel général de cavalerie, demande un 
billet. Fut-il peu satisfait de la place qui lui était 
attribuée? 11 se fâche, profère des menaces, injurie 
la buraliste. Les sentinelles interviennent. La colère 

1. Blbl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 10850, f. 38. 



LE FOR L^ÉVÈQUE 265 

du bouillant capitaine ne fait que s'en accroître. 
Le parterre, importuné par les éclats de voix, com- 
mence à gronder. Et le comte, loin de se calmer, 
se jette sur la sentinelle, la désarme ; celle-ci crie 
à la garde qui accourt; mais Limoges a tiré son 
épée et ferraille contre les soldats qui se défendent. 
Son épée se brise, il saisit celle d'un de ses adver- 
saires, dont il blesse M. de Bernac, le sergent- 
major de garde. Le comte de Clermont et le prince 
de Gonti, qui se trouvaient au spectacle, intervin- 
rent fort heureusement en ce moment. Limoges fut 
conduit au corps de garde, puis à la Bastille, où il 
demeura du 31 janvier au 6 mai 1727. Il ne fut 
rendu libre qu'avec injonction de rejoindre, dans 
les vingt-quatre heures, son régiment'. 

Entrons h la Comédie, après avoir pris notre 
billet au guichet. 

Dès le péristyle, quel bruit, quelle animation ! 
Le 29 juillet 1724, on représente Brilannicus, et 
une comédie, rA?ni de fout le monde. La porte, qui 
conduit aux loges où vont les dames, est encom- 
brée de jeunes gens. Dès la descente de carrosse : 

— Ah ! que celle-là est laide ! 

— Celle-ci a la jambe mal faite! 

— Voyez donc celle-là, comme elle a ses bas bien 
tirés ! 

1. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 10978, f . 58 ; — 
Paul d'EsU'ée, dans le Ménestrel^ armée 1894, p. 117. 



266 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

— Celle qui descend et qui est vêtue de jaune a 
de plus gros tétons que l'autre ! 

Parmi ces jeunes gens se distingue le chevalier 
de Bergue. L'exempt Pannelier lui veut faire des 
observations. 

— Va faire f... ; je veux être là; je te f... cent 
coups de bâton. 

Il metl'épéeà la main, cherche à en percer l'agent, 
lequel se défend tout d'abord avec son bâton, puis 
tire son épée également. On intervint. Ouelques 
jours de prison au For l'Evêque calmèrent M. le 
chevalier de Bergue K 

Nous entrons dans la salle, à la Comédie-Fran- 
çaise. C'est un vacarme. La salle est garnie : plu- 
sieurs centaines de spectateurs de toutes conditions 
sont debout au parterre; aux loges toutes les dames 
occupent les places de devant. Un bruit confus de 
voix perce la toile encore baissée : ce sont les fa- 
vorisés qui ont place «au théâtre », c'est-à-dire 
sur la scène même oij jouent les acteurs. Dans les 
galeries, des colporteurs circulent en criant les pro- 
ductions nouvelles^. Ils ont l'audace d'y crier et d'y 
vendre jusqu'aux écrits poursuivis par la police. 
M. Paul d'Estrée met au jour la piquante aventure 
d'un « camelot » qui débitait dans ces condi- 
tions, à la Comédie-Italienne, la Voltairomanie. 

1. Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 10856, f. 44-45. 

2. Ibid., ms. 11438, f. 83-93. 



LE FOR L ÉVÈQUE 267 

C'était un pamphlet écrit en réponse à celui que Vol- 
taire avait intitulé le Préservatif. Ce dernier était du 
chevalier de Mouliy ; mais Voltaire y avait collaboré 
sous le voile de Tanonyme. Quant à la Vollairoma- 
nie, le philosophe affirmait qu'elle était de son mor- 
tel ennemi, l'abbé Desfontaines. « Il suffit de lire, 
écrit M. Paul d'Estrée, la correspondance du phi- 
losophe pendant les derniers mois de 1738 et les 
premiers de 1739, pour constater rénorme place qu'y 
tient l'ouvrage jusqu'alors attribué à Desfontaines. 
11 ne se passe pas de jour que Voltaire n'en parle, 
qu'il ne prie ses correspondants d'insister auprès 
d'Hérault, le lieuteuant de police, pour oBtenir des 
poursuites, qu'il ne gourmande l'inertie de son 
fidèle Thériot, trop indiiïerent à son gré. » Desfon- 
taines niait cette paternité et l'interrogatoire de 
Margery, ce jeune colporteur arrêté, lui donnerait 
raison. Celui-ci était venu à Paris, de la basse Nor- 
mandie, pour y débiter de petites marchandises de 
quincaillerie. Un ami de son pays le rencontra et 
lui proposa de colporter des brochures à raison de 
17 sous pièce, sur chacune desquelles 4 sous de 
profit. Margery accepte l'otTre avec empressement. 
11 s'introduit à la Comédie-Italienne, où la vente, 
a-t-il entendu dire, sera plus rapide. Et le voilà 
qui, rempli d'ardeur, propose son libelle à un par- 
ticulier de bonne mine... C'était Bazin lui-même, 
l'exempt de service à la comédie, lequel s'em- 



268 BASTILLE DES COMÉDIENS 

pressa de conduire le colporteur avec sa marchan- 
dise au For ] 'Evoque ^ 

Le 3 décembre 1743, on représente à la Co- 
médie-Italienne Arlequin muet jiar crainte. Cinq 
ou six militaires, tant officiers que g-endarmes, 
s'amusent au parterre à faire aboyer et rapporter 
un de ces grands chiens qui suivent les carrosses'-. 
L'exempt de service pénètre parmi les tapageurs 
pour obtenir le calme, mais ceux-ci de faire aus- 
sitôt (( le llux », afin de l'écraser contre la balus- 
trade, (f Et j'en ai remarqué un, écrit l'agent Du- 
reau, qui avait le dos tourné pour prendre plus de 
force en s'appuyant sur les talons ^^ » Ces « flux » et 
ces « flots » sont une des distractions favorites des 
gens massés au parterre; mais flux et Ilots ne suf- 
iisent pas. Le 20 novembre 1733, on joue ÏOEdi/je 
de Voltaire, suivi du Badinage^ parodie de l'opéra 
Hypolite et Aricie. La piécette n'a d'ailleurs guère 
réussi. Donnée pour la première fois le 23 no- 
vembre, on en est déjà à la dernière ou avant- 
dernière représentation. « Une troupe de jeunes 
gens, écrit l'exempt Bazin, se sont avisés de former 
un cercle dans le parterre, afin d'y danser. J'ai percé 
dans le centre et fait cesser les danses etle tumulte 
en arrêtant deux de ces jeunes gens que j'ai fait con- 

1. Paul d'Estrée, dans le Ménestrel, 189:5, p. 331-o2. 
-2. Bibl. de VArsenaly Arch. de la Bastille, ms. M537, f. 124-2.J. 
3. Rapport du 18 février 1749, Bibl. de VAvsenal, Arch. de la 
Bastille, ms. 11684, f. 246. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 269 

(luire an ForTEvequo. L'unscnommo Michel Cornu, 
apprenti tapissier, l'autre Nicolas Camus, clerc chez 
un procureur au Parlement. L'un et l'autre méritent 
une punition exemplaire, poursuit Bazin ; c'est pour- 
quoi leur détention ne saurait être trop longue. 
Peut-être même jugerez-vousà propos, Monsieur, de 
prendre un parti rigoureux, en les faisant renfer- 
mer pour un temps à riIôpitaU. Je prendrai la 
liherté de vous observer que la sévérité est néces- 
saire à l'entrée de l'hiver, afin de contenir le par- 
terre dans la saison la plus difficile 2. » 

Le 18 mars d747, on donne Atlialie^ suivi du 
Magnifique^ la petite comédie de La Motte qui a 
le plus grand succès avec son divertissement chi- 
nois. Les jeunes gens au parterre font des flux — 
nous dirions aujourd'hui des poussées — pour 
avoir de la place dans le mûlieu ; et, cette place une 
fois conquise, quelques-uns d'entre eux se mettent 
à chanter et à danser « pantins en rondeaux ». 
Nous ne savons pas très exactement ce que pouvait 
bien être cette danse « pantins en rondeaux », du 
moins le nom en est-il suggestif. L'un de ces pan- 
tins est arrêté au miliiui de son rondeau. Il est 
conduit au For l'Evêque : il se nommait Arnauld, 
son père était directeur de la Monnaie à Bayonne''. 

1. Bicêtre. 

2. Rapport au lieutenant général de police Hérault (Arch. de la 
Bastille, ms. 11218, f. 388-89). 

3. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11607, f. 228. 



270 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

Des gardes françaises veillaient aux abords du 
|3arterre ; mais on ne se faisait pas faute de les 
insultera 

(( Des particuliers criaient, note l'exempt Le- 
maître en date du 10 mars 1730. J'ai été obligé 
d'entrer au parterre avec la garde pour tâcher de 
faire cesser le bruit. Mais un particulier, voyant 
entrer la garde, a crié tout haut : « Il faut tomber 
« sur ces gueux-là et les faire sortir'-^ ». 

Lefort, capitaine réformé dans le régiment Royal- 
Roussillon, parlait à haute voix dans le parterre de 
la Comédie-Italienne, tandis que les acteurs jouaient. 
L'exempt de service le prie à plusieurs reprises de 
se taire. Voyant ses observations inutiles, il veut le 
faire sortir. Lefort tire son épée et l'un des gardes 
en est blessé à la main et au bas- ventre. Lefort est 
conduit au For l'Évoque '\ Le 22 juillet 173G, les 
frères Gaudin y sont écroués pour avoir, à TOpéra- 
Gomique, tiré leur épée contre la garde qui avait 
pénétré au parterre afin d'y rétablir l'ordre^. 

Un apothicaire du nom de Fleurant — Hé! 
serait-ce le môme que celui qui, dans le Malade 
imaginaire^ sert tant de « petits clystères insi- 
nuatifs, préparatifs et rémollients, pour amollir, 



1. Bihl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11757, f. 36o-72. 

2. IbicL, ms. H08-2, 1". 159. 

3. IbicL, ms. 1U700, f. 115. 

4. Ibid., ms, 11332, f. 116. 



LE FOK LEVÊQUE 27 i 

humecter et rafraîchir les entrailles de monsieur 
Argan » — s'est pris de querelle avec un de ses 
voisins, dans le parterre de la Comédie-Française, 
à la représentation du Baron crAlbiérac. Fleurant 
menait un tel tapage qu'il était impossible d'en- 
tendre un traître mot de la pièce. 

— Va faire f..., crie l'apothicaire. 

— Nous nous retrouverons à la porte, répond 
son voisin. 

L'inspecteur Vierrey est venu saisir le turbulent 
M. Fleurant, qui est conduit au corps de garde, et 
du corps de garde au For l'Evéque^ 

D'autres fois les galeries se prennent de querelle 
avec le parterre. Les injures volent dans la salle : 
elles s'entrecroisent. Le 5 décembre 1745, on don- 
nait à la Comédie-Italienne, Paméla^ suivi de V Apo- 
logie du Siècle et du Nouveau feu d'artifice. Deux 
jeunes gens, dont l'un se nommait des Armoises 
de Boinville et se donnait pour lieutenant aux dra- 
gons d'Harcourt, dont l'autre se faisait appeler 
chevalier de Montaigu, lieutenant aux hussards de 
Berchiny, se distinguent par leur emportement. 
L'exempt Bazin a toutes les peines du monde à les 
faire sortir et à les mener au café de la Comédie: 
ils sont malheureusement suivis par le parterre tout 
entier qui se rue en masse dans le café. Il fallut 

1. Paul d'Estrée dans \e Journal de médecine, 14 décembre 1902, 
p. 471. 



272 BASTILLE DES COMÉDIENS 

mander M. de Moncel, que l'ordonnance de 1716 
avait investi de la garde du spectacle. Dans son 
rapport au lieutenant de police, Bazin conclut : 
(( M. de Moncel se flatte, Monsieur, que vous enga- 
gerez le ministre à mettre tous les officiers, qui cet 
hiver auront des semestres, en état de respecter les 
ordres du roi et les officiers qui en sont chargés. 
Autrement, malgré toute notre attention et la poli- 
tesse que nous leur devons, il serait difficile de 
souffrir impunément leurs sottises ^ » 

Aussi, quand la salle paraît devoir être particu- 
lièrement tumultueuse, l'exempt de service prend-il 
la précaution de faire placer, dès le déhut du spec- 
tacle, plusieurs gardes en armes au milieu du par- 
terre. La vue de cet appareil militaire contribue h 
calmer les mutins-. Les jours de premières, des 
archers de robe courte, habillés en bourgeois, sont 
répandus dans le théâtre, et, en tous temps, les 
(( mouches » de la police y sont assez nombreuses. 
Le rôle de ces « observateurs » ne se borne pas à 
prêter main forte à la garde en cas de besoin, ils 
sont là surtout pour recueillir les propos, les on-dit, 
dont la police du lieutenant général-' compose les 



1. Paul d'Estrée, dans le Ménestrel, année 1803, p. 341. 

2. Bihl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille 11394, f. 15. 

3. Voir rintéressant rapport de l'exempt Bazin sur la première 
représentation, le 7 janvier 1735, du Réveil iVEpiménide, comédie 
en trois actes en vers et un prologue de Phil. Poisson {Bibl. de 
l'Arsenal, ms. 11301, f. 275). 



b 



LE FOR L ÉVÈQLË 273 

u gazetins secrets » qu'elle envoie aux ministres. 

Le 3 novembre 17i8, à la représentation du 
Joueur^ le bruit est si grand que nombre de spec- 
tateurs quittent la salle et vont retirer leur argent, 
(( disant que c'est un enfer ^ ». <( L'on a représenté 
aujourd'hui Mitliridate^ écrit Texempt Bazin le 
20 janvier 1743, suivi de Pourceaiignac. 11 y avait 
une très belle chambrée et un parterre extrême- 
ment tumultueux, qui ne cessait de crier de façon 
que les acteurs étaient obligés de rester sur la scène 
sans pouvoir jouer 2. » 

Les spectateurs discutent du jeu et de la beauté 
des actrices. Ce sont des jeunes gens. L'un d'eux 
s'écrie : 

— M'^" Dangerville joue avec esprit, mais n'en a 
pas hors du théâtre. 

A ces mots intervient un voisin. Il proteste. Le 
ton s'élève. On en arrive aux injures, à un défi. 
Les épées sortent des fourreaux et, avant même 
que les adversaires aient gagné la rue, le duel s'en- 
gage dans l'intérieur de la Comédie-Française. On 
jouait Amphjtrion et les Folies amoureuses. C'est 
avec peine que la garde parvient à désarmer ces 
fougueux critiques. Au For l'Evêque ils discutèrent 
avec plus de tranquillité des mérites de M"'' Dan- 
gerville. (( Le père de l'agresseur, un nommé 

1. Bibl. de V Arsenal. Areh. de la Bastille, ms. 11642, f. 8-9. 

2. Ibid., ms. 11339, f. loi. 

18 



274 LA BASTILLE DES C03IÉDIE.NS 

Moyen, écrit l'exempt Bazin au lieutenant de police, 
est venu me trouver au bruit de cette affaire . Il 
aura l'honneur de vous supplier de défendre à son 
fils de porter l'épée pendant un an, afin de le rendre 
plus sage à l'avenir. L'autre est le nommé Leclerc, 
qui paraît n'être sorti que forcément. » Moyen, 
l'agresseur, resta au For l'Evêque cinq ou six jours, 
tandis que Leclerc était rendu libre dès le troisième 
jour de sa détention^. 

C'étaient parfois des cabales. M"'' Gauthier a 
débuté à la Comédie-Française le 3 septembre 1716 ; 
elle a été reçue le 8 octobre suivant. Le 25 jan- 
vier 1717, M""^ de Fonpré joue dans Electre. Au mo- 
ment 011 elle paraît sur la scène, s'élève au parterre 
un grand tumulte, « lequel désordre fut encore 
plus fort que le vendredi précédent. M'"' Gauthier, 
qui est la dernière actrice reçue, était le modèle 
[sic) de ce désordre, parce qu'elle souhaiterait fort 
que M""*" de Fonpré quittât pour jouir plus tôt de la 
demi part qui lui a été promise à la première place 
vacante )). Le meneur de la cabale était un procu- 
reur de la cour, nommé de la Mare. Il fut arrêté 
au parterre et conduit au For FEvéque-. M'^^ Gau- 
thier remporta au théâtre des succès brillants, tout 
d'abord dans l'emploi des « grandes princesses », 

1. hihl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, m<. M229, f. 119-20. 

2. Ibid., nis. 10620, dos?. Delamare. 



LE FOR L ÉVÈQUE 275 

puis dans celui des « caractères ». Elle joua le rôle 
de M""' Jobin dans la Devineresse de Donneau de 
Vizé et Thomas Corneille. Brusquement, tandis 
qu'elle était au faîte de la faveur, elle quitta le 
théâtre pour entrer aux Carmélites. Elle n'avait 
que six ans de Comédie, nul droit à la pension ; mais 
on tint à l'inscrire pour une pension de 1.000 livres, 
qu'elle abandonna aux pauvres, jusqu'à sa mort, 
survenue le 8 avril 1757^ 

Plusieurs cris et plaisanteries étaient devenus 
traditionnels. C'étaient des scies comme « Ohé, 
Lambert ! » ou « Connais-tu la ferme » ? Parfois la 
salle tout entière n'en était pas moins mise sens 
sus dessous. Quand le moucheur de chandelles ap- 
paraît à la rampe ou au lustre, ce sont les cris : 

— Rira, rira pas ! 

Le flot déchaîné n'est pas facile à contenir. La 
toile est levée, les acteurs sont en scène, on crie 
toujours : 

— Rira, rira pas! 

Et les acteurs attendent parfois un quart d'heure, 
avant de pouvoir commencer l'acte nouveau, tandis 
que du parterre, de Tamphithéàtrc, des loges, on 
continue de crier : 



1. Voir le récenl et charmant livre de Cœcilia Vellini, Comé- 
dienne et carméiUe^ élude historique sur AV^" Gauthier, actrice de 
fa Comédie-Française, puis religieuse carmélite à L.ijon, Paris, 
s. cl. (1902), petit in-i^ 



276 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

— Rira, rira pas! 

Nous sommes à la Comédie-Française. A la 
Comédie-Italienne, ceux qui sont au «théâtre», 
c'est-à-dire sur la scène, s'efforcent de faire tom- 
ber le moucheur de la rampe dans l'orchestre *. 

Un autre cri était : « Bas les chapeaux » ! ou bien : 
(( Bas les nez ! » et un autre : « Haut les bras, mon- 
sieur l'abbé». Car l'abbé, au xvui^ siècle, fréquen- 
tait assidûment les spectacles. Le nombre des 
jeunes gens qui furent mis au For TEvêque poui' 
avoir interrompu la représentation aux cris de : 
« Haut les bras. Monsieur l'abbé » ! est invraisem- 
blable. On criait aussi: «Ouvrez les loges»! et 
ceci produisait une ruaieur, car le public pensait 
que l'une ou l'autre personne enfermée dans une 
loge se trouvait mal. 

Puis on criait : «Place au théâtre!» pour faire 
se ranger devant les acteurs les spectateurs qui, 
selon l'usage du temps, avaient pris place sur la 
scène même. Une autre exclamation se répétait 
sans motif aucun : « Paix là! » 

« Je viens d'envoyer au For TEvôque, le nommé 
Bidaut-, écrit l'exempt La Garenne, pour avoir crié 
à plusieurs reprises : « Paix là » ! cri qui s'est fait 
entendre aujourd'hui à tous les endroits du par- 



1. 1743, 3 décembre. — Bihl. de VArsenal, Arch. de la Bastille, 
ms. 11537, f. 124 verso. 

2. Classeur de tabatières en carton. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 277 

terre, qui était extrêmement garni, et pour la plus 
grande partie d'artisans peu sages et qui ont grand 
besoin d'exemples » K 

Parfois ces cris partaient au moment oii l'atten- 
tion du public était suspendue au dialogue des 
acteurs dans un passage d'une émotion particulière. 
« J'ai conduit au For l'Evêque Goury de Montigny, 
écrit l'officier du guet Amblard, pour avoir crié 
plusieurs fois : « Bas les nez » ! dans les endroits 
les plus intéresssants de la pièce ))2. 

A la première du Réveil cC Epiménide ^ la comé- 
die de Poisson, le cours de la représentation est 
troublépar un jeune homme qui s'amusait à enfler 
sa voix « d'une manière qui n'était pas naturelle » 
en criant sans relâche et sans raison r a Paix là»! 
ce qui excitait des risées et des interruptions per- 
pétuelles, sans qu'on parvînt à le faire taire. A la 
sortie, il fut enfin appréhendé par des archers de 
robe courte, vêtus en bourgeois, et conduit au For 
l'Eveque^. 

L'un des cris qui étaient poussés le plus habi- 
tuellement était tout à l'honneur de la vieille galan- 
terie française. Le public n'admettait pas que, dans 



1. Rapport au lieuten<ant de police, en date du 8 août 1751 {Bibl. 
de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11738, f. i-10). 

2. Rapport du 22 mai 1751 [Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bas- 
tille, ms. 11759, f. 157). 

3. Rapport de Bazin du 7 janvier 1757 {Bibl. de V Arsenal, Arch. 
de la Bastille, ms. 11301, f. 275-76). 



278 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

les loges ou les galeries, des hommes fussent assis 
au premier rang, tandis que les dames restaient 
par derrière. C'étaient, en ce dernier cas, des cris 
à n'en plus finir : « Place au dames » ! <( J'ai cru 
prévenir le désordre, écrit l'exempt Bureau, le 
18 février 1749, en allant aux secondes et aux troi- 
sièmes loges prier les peronnes, qui occupaient les 
places sur le devant, de les céder aux dames qui 
étaient par derrière. Je n'ai trouvé qu'un monsieur, 
dont j'ignore le nom, qui a beaucoup insisté m'ayant 
même demandé d'avoir mes ordres par écrit. Je 
lui ai répondu que je n'avais point d'ordres à lui 
présenter, que l'usage était établi, que je ne croyais 
pas qu'il put se dispenser de le faire, parce que le 
spectacle ne devait pas être troublé par rapport à 
lui et que la politesse exigeait qu'il le fît. Il nf a 
obligé de lui dire que, si le spectacle se trouvait 
troublé par sa faute, je ne pourrai me dispenser de 
le conduire à votre hôtel — Dureau s'adresse au 
lieutenant de police; — ce qu'ayant entendu il a 
quitté sa place » '. Et cependant que Dureau faisait 
ces démarches et parlementait, la salle ne faisait 
que crier : «Place aux dames ^) î Quelques-uns, 
pour faire plus de bruit, mettaient leurs mains de- 
vant leur bouche en manière de porte- voix. 

Les officiers de police sont parfois d'une longani- 
mité singulière. « Plusieurs jeunes gens, écrit l'un 

1. Bibl. de r Arsenal, Arcli. de la Bastille, m*. 11684, f. 24G. 



LE FOR L KVÊQUE 279 

d'eux au lieutenant de police, le 3 décembre 1730, 
qui étaient aujourd'hui au parterre de la Comédie- 
Italienne, ont aperçu aux secondes loges des 
hommes qui étaient sur les premiers bancs et des 
femmes derrière eux; ils ont crié : «Place aux 
dames»! Les acteurs, qui étaient prêts à jouer la 
comédie, n'ont pu se présenter sur le théâtre, attendu 
que ces cris continuaient sans relâche; ce qui m'a 
déterminé d'entrer au parterre avec la garde pour 
tâcher d'en imposer; mais cette première démarche 
n'ayant fait aucune impression, j'ai été contraint de 
monter aux secondes loges pour prier les hommes, 
contre lesquels on criait, de céder leurs places aux 
dames qui étaient derrière eux, afin de faire cesser 
les cris du parterre; mais, quoique je me sois servi 
de prières et de supplications pour les engager à 
le faire, ils m'ont représenté qu'ayant payé leurs 
places, ils ne croyaient pas qu'on fût en droit de 
les déplacer. Enfin, voyant que je ne pouvais rien 
obtenir de ce côté-là, j'ai été contraint de retour- 
ner au parterre où j'ai été obligé d'arrêter deux 
particuliers du nombre de ceux qui criaient le plus 
fort et d'en imposer aux autres autant qu'il m'a été 
possible. Cette expédition a calmé le bruit et a 
donné lieu aux acteurs de se présenter sur le théâtre 
après s'en être retirés deux fois ^ » Des jeunes gens 
arrêtés, l'un se nommait Laurent de Saint-Amant 

1. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11118, f. 6-7. 



280 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

et l'autre, qui était un abbé tonsuré, François 
Giraut. 

A ]a Gomodie-Italienne, une partie de la salle 
chante en même temps que les acteurs. On se con- 
tente d'envoyer au For TEvêque ceux qui chantent 
(( trop haut ^ ». 

Parfois l'exempt de service se met en évidence 
et parlemente avec les perturbateurs. Le 3 jan- 
vier 1733, les Comédiens du Roi jouaient le Double 
Veuvage, de Dufrény, le Badinagc, de Boissy et les 
Trois Cousines^ données depuis plus de trente ans, 
sous le nom de Dancourt, bien que d'aucuns, pré- 
tendissent que la pièce était, en réalité, d'un cer- 
tain Barrau : cependant, Dancourt y avait mis sa 
signature et encaissait les droits d'auteurs. On criait 
dans la salle : « Bas les chapeaux ! » et c'étaient des 
huées de toutes parts. « J'avais paru plusieurs fois, 
écrit l'exempt, en criant : « Un peu de silence. 
Messieurs! » ce qui n'avait fait aucune impression » ; 
et, tandis que l'exempt se dirigeait vers le par- 
terre, les huées reprenaient du coté de l'orchestre. 
« Plusieurs jeunes gens se disaient les uns aux 
autres : « Nous pouvons crier, il ne viendra pas 
jusqu'à nous ! >» Et les cris reprenaient : « Bas les 
chapeaux ! » « Ce qui m'a donné lieu, ajoute l'exempt, 
d'arrêter celui qui criait le plus fort, au vu de tout 
le parterre, dont une partie s'est écrié : a C'est bien 

1. Blbl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11763, f. 3:i. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 281 

fait )) ! Et l'on s'en fut ainsi retirer son chapeau au 
For l'Evequei. 

Quelques-uns de ces rapports, rédigés par les 
exempts de service, présentent un tableau assez 
complet et vivant de la manière dont se passaient 
les représentations données par MM. les Comé- 
diens du Roi, aussi bien les comédiens de la troupe 
française que ceux de la troupe italienne. Le 19 jan- 
vier 1749, on jouait /ex Fées rivales^ pièce en trois 
actes en prose, agrémentée d'un divertissement de 
Romagnesi et Procope. Le sujet en était, disent 
les commentateurs, FEsprit préférable à la beauté. 
Dès le début de la pièce, l'exempt Bureau avait 
été très occupé par l'arrangement des carrosses qui 
avaient amené les spectateurs. 11 cherchait à éviter 
les encombrements. A la fin du premier acte pa- 
raît le moucheur de chandelles : 

— Rira, rira pas! 
Puis : 

— Haut les bras. Monsieur l'abbé! Place aux 
dames! 

Le vacarme allait crescendo. 

L'exempt se présente sur le devant de l'amphi- 
théâtre et demande à messieurs du parterre à 
quelle loge s'adressent leurs cris. Le parterre ré- 
pond en tumulte, tandis que des loges partent les 
répliques : 

1. Bibl. de VArsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11249, f. 407-8. 



282 LA BASTILLE DES C0>JÉD1ENS 

— Ils n'ont pas lieu de crier, ce sont des tapa- 
geurs! 

Enfin un calme relatif se fait et Ton peut jouer 
le premier acte. Mais à peine le rideau est-il re- 
tombé : 

— Ouvrez les loges! 

Cependant que des loges on re'pondait : 

— Non, pas du tout! 

Et l'exempt de reparaître sur le devant de l'am- 
phithéâtre. Il prononce tout un discours qui nous a 
été conservé : 

— Messieurs, les loges sont ouvertes.. Un peu de 
calme, et je vous prie de vous conformer à l'or- 
donnance du roi^. Il ne faut pas s'imaginer que les 
loges doivent être toujours ouvertes. Même elles ne 
doivent pas Tôtre du tout lorsqu'il y a des dames qui 
ne veulent pas le permettre, n'étant point obligées 
de s'enrhumer pour votre satisfaction. S'il se trouve 
quelqu'un qui a trop chaud, il n'a qu'à parler : je 
lui ferai ouvrir le passage. 

Cette persuasive éloquence ramena le calme 
jusqu'au moaient où Arlequin et Scapin commen- 
cèrent le second acte. Mais aussitôt ce furent de 
nouveaux cris. Epouvantés Arlequin et Scapin dis- 
paraissent dans les coulisses. L'exempt arrête et 
envoyé au For l'Evêque les deux principaux per- 

1. L'ordonnance du roi sur les spectacles. Voir les placards ori- 
ginaux [BibL nul., ms. franc. 21625, f. 238 et suiv.). 



LE FOR l'ÉVÈQUE 283 

turbateurs. Arlequin et Scapin rentrent en scène. 
Nouvelles huées « partant d'une cabale qui étoit à 
rextrémité du parterre d'en haut». Arrestation de 
trois autres perturbateurs. Arlequin et Scapin, qui 
se sont une seconde fois éclipsés, rentrent de nou- 
veau . 

(( Si ces emprisonnements m'attirent quelques 
ennemis, conclut l'exempt Bureau, par les per- 
sonnes que j'ai emprisonnées ou celles à qui elles 
appartiennent, je m'en trouverai dédommagé par 
l'approbation de plusieurs seigneurs qui étaient au 
spectacle, qui m'ont dit, étant dans le foyer, que, 
si pareilles choses étaient tolérées, il ne serait plus 
possible que les honnêtes gens vinssent au spec- 
tacle. La plus grande partie du parterre m'ont dit 
la même choses ^ » 

Le 27 mai 1744, les Comédiens du Roi de la 
troupe française donnaient deux des plus grands 
succès du théâtre au xv!!!*" siècle, Rhadamiste et Zé- 
nohie^ tragédie de Grébillon, sans cesse reprise de- 
puis Tannée 1711, oii elle avait été jouée avec un 
extraordinaire éclat, et Amour pour amour ^ trois 
actes en vers libres de Nivelle de la Chaussée, qui 
passaient alors pour une des plus jolies choses qui 
eussent été écrites. Drouin, acteur nouveau, jouait 
dans les deux pièces. « Au premier acte il a été 

1. Rapport au lieutenant de police, en date du 19 janvier 1749 
{Blbl de V Arsenal, ms. 11681, f. 281-82). 



284 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

assez bien reçu du public, écrit l'exempt Bazin ; 
mais aux troisième, quatrième, cinquième, il s'est 
élevé un bruit dans le parterre, oii un jeune 
homme disait hautement des sieurs Drouin et 
Koselly : 

— Voilà de f... acteurs! 

On le pria de ne pas parler de la sorte, mais, 
comme il continuait, il fut arrêté. C'était un étu- 
diant en droit, portant l'épée, nommé Le Sueur. 11 
faisait des vers et même des pièces de théâtre. Il 
fut conduit au For TEvêque. 

(( Dans le temps, poursuit l'exempt Bazin, qu'on 
a voulu commencer la pièce, le parterre s'est 
ameuté, disant hautement que l'on ne la jouerait 
point si l'on ne rendait le jeune homme qui a été 
arrêté. Les comédiens et comédiennes m'ont fait 
appeler en me priant de faire sortir (de prison) le 
dit jeune homme. Je leur ai répondu que je ne 
pouvais le faire sans un ordre du lieutenant de 
police. Et ce fut un tapage jusqu'à onze heures, 
tel que la seconde pièce ne put être jouée. « « A la 
sortie, dit Bazin, partie de la livrée a insulté les 
gardes. J'en ai même un qui est blessé par les 
laquais de M. Boulanger que je crois maître des 
comptes. M. de Chevry, qui commandait la garde, 
s'en allait, avec une partie de ses hommes, quand il 
se vit attaquer à la descente du Pont-Neuf. On fail- 

1. Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, lioo4, f. 232-33. 



LE FOK l'ÉVÈQUE 285 

lit lui arracher son épée. Les gens qui étaient dans 
le parterre ont dit, en s'en allant, qu'ils viendraient 
demain au nombre de deux cents pour faire du 
tapage. » Bazin supplie de faire renforcer la garde 
pour le lendemain et défaire placer deux escouades, 
l'une au bout de la rue de Bussy, l'autre à celle de 
la rue Saint-André-des-Arcs, pour prêter main forte 
en cas de besoin i. 

Les premières étaient parfois troublées par des 
tempêtes qui empêchaient les interprètes de réciter 
leurs rôles jusqu'au bout. De nos jours, ce que l'au- 
teur a le plus à craindre est un accueil glacial. 
C'étaient alors des rumeurs, des huées. Le 29 dé- 
cembre 1734, on donne la première des Sahines de 
Bicher. Dès le milieu de la tragédie le parterre 
proteste contre un ennui plus long ; il réclame à 
cor et à cri la « petite pièce ». La garde est obligée 
d'intervenir. D'Anthuille, fils d'un procureur au 
Ghâtelet, est emmené au For l'Evoque et, sur le 
théâtre, oii des spectateurs sont assis, l'exempt 
doit employer la force pour les faire se ranger de 
manière que les acteurs puissent pénétrer sur la 
scène^. On attendit huit jours avant de donner la 
seconde. 

Les artistes redoutent un tribunal aussi bruyant 
en paraissant sur la scène pour la première 
fois. Lorsqu'ils n'ont pas l'heur de conquérir dès 

1. Bibl. de VArsenal, Arch. de la Bastille, ins. 11243, f. 239-40. 



286 LA BASTILLE DES COMEDIENS 

l'abord la faveur du public, la garde doit venir se 
poster au centre du parterre, en armes, pour que 
la pièce puisse continuer. M"^ Froment débute le 
4 septembre^l737. Elle avait un jeu doux, mais lent 
et un peu monotone. Un spectateur se lève et lui 
chante à tue-tete, sur l'air connu : 

Réveillez-vous^ belle endormie ! 

« Ce qui a produit bientôt une risée générale, dit 
Bazin, et eût empêché la continuation de la pièce 
si, à l'instant, je n'avais fait arrêter ce jeune homme 
et conduire au For l'Evèque. » Le chanteur se nom- 
mait Pierre Leroy, il était fils d'un horloger ^ 

Les documents d'archives, qui nous font ainsi 
pénétrer dans les salles de spectacle, appartiennent 
tous au xv!!!*" siècle. Ou peut affirmer qu'au siècle, 
précédent, à l'époque des Molière, des Corneille et 
des Racine, les représentations étaient plus agitées 
et plus bruyantes encore. 

Des vers de Boileau sur le sifflet au théâtre sont 
connus : 

Le théâtre ^ fertile en censeurs pointilleux^ 

Cfiez nous, pour ^e produire, est un champ périlleux . 

Un auteur n'y fait pas de faciles conquêtes; 

Il trouve à le siffler des bouches toujours prêtes : 

Chacun peut le traiter de fat et d'ignorant; 

Cest 7in droit qu'à la porte on achète en entrant. 

1. Bihl. de VArsenaL Arch. de la Bastille, ms. 11364, f. 203. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 287 

Racine ne parle pas seulement des siillets, mais 
des pommes cuites — alors vendues au lieu 
d'oranges — qui tombaient sur les acteurs : 

Ces joiif s passés, chez un vieil histrion^ 

Un chroniqueur émit la question 

Quand à Paris commença la méthode 

De ces sifflets qui sont tant à la mode. 

Ce fut, dit run, aux pièces de Bot/er. 

Gens pour Pradon voulurent parier. 

Non, dit r acteur, je sais toute r histoire 

Qu'en peu de mots je vais vous débrouiller : 

Boyer apprit au parterre à bailler; 

Quant à Pradon, si j'ai bonne mémoire, 

Pommes sur ha volèrent largement ; 

Mais quand sifflets prirent commencement, 

C'est — y 'y jouais, j'en suis témoin fidèle, — 

C'est à l'Aspar du sieur de Fontenelle. 

Le sifllet, après s'être l'ait entendre dans toute 
sa strideur, à Tépoque la plus glorieuse de notre 
théâtre, fut interdit au spectacle par une ordon- 
nance de police de 1690, et les dossiers des prison- 
niers au For rEveque montrent que les officiers du 
lieutenant-général tenaient la main à ce que les 
règlements fussent observés ^ 

1. On trouve à la Uibliolhèque nationale (ins. franc;. 121620, 
p 238 et suiv.). la série des ordonnances relatives aux spectacles, 



288 LA BASTILLE DES C03IÉD1ENS 

Le 15 juillet 1736, Nicolas Sprimont, de Genève, 
se disant orfèvre, est écroué au For l'Évêque pour 
avoir sifflé à l'Opéra-Comique. « Ce jeune homme, 
note le commissaire Lemaître, a déclaré fort ingé- 
nument, qu'il était dans Fhabitude de siffler à tous 
les spectacles et qu'il avait toujours ignoré qu'il y 
eût une peine attachée à un plaisir qu'il avait jus- 
qu'alors regardé comme très innocent*. » 

A la première représentation du Rajeunissement 
inutile, comédie en trois actes en vers libres, avec 
divertissement, de M. de la Grange, les sifflets 
partent de tous les points du théâtre. « Il y eut, 
dit Texempt Bazin, un bruit épouvantable de huées 
et de sifflements. » La garde était débordée. On 
arrêta, à l'aveuglette, un des manifestants, lequel 
par un fâcheux hasard, se trouva précisément être 
garde du roi. Il se nommait Rosé 2. 

Le 30 mars 1734, on avait également mis au For 
l'Evêque un violon de l'Opéra-Comique, le nommé 

en placards originaux. Leur fréquence, se répétant à brefs inter- 
valles, en termes presque identiques, montre à quel point il était 
difficile de les faire observer. Ce n'était pas faute de les porter à 
la connaissance du public. L'administration ne se contentait pas 
de les faire afficher, elle les faisait trorapetter dans les carrefours : 
« L'ordonnance ci-dessus a été lue et publiée, à haute et intelli- 
gible voix, à son de trompe et cri public, en tous les lieux ordi- 
naires, par moi, Jean Le Moyne, huissier à cheval, juré crieur 
ordinaire, accompagné de deux autres jurés trompettes » [Ibid., 
f. 249). 

1. Bibl. de r Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11339, f. 88. 

2. Ibid., ms. 11404, f. 189. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 289 

Vasson, qui, tout en faisant consciencieusement sa 
partie à l'orchestre, sifflait bruyaniQient une musi- 
que qui ne lui plaisait pas^. 

La représentation termine'e, Texempt de service 
à la Comédie, et les gardes françaises qui lui 
étaient adjoints, n'avaient pas encore achevé leur 
tache. Il faut veiller à la sortie, et surtout au redou- 
table défilé des carrosses dans les rues étroites, 
encombrant les portes du théâtre-. 

« xV la sortie du spectacle, écrit Mercier dans ses 
pittoresques Tableaux de Paris^ voulez-vous savoir 
au juste dans quel quartier va se rendre tel équi- 
page? écoutez bien l'ordre que donne le maître au 
laquais, ou plutôt que celui-ci rend au cocher : au 
Marais on dit au iogis ; dans l'île Saint-Louis, à la 
maison; au faubourg Saint-Germain, à r hôtel; et 
dans le faubourg Saint-Honoré : allez! On sent, 
sans avoir besoin d'un commentaire, tout ce que 
ce dernier mot a d'imposant. » 

(( A la porte des spectacles se trouve toujours un 
aboyeur à la voix de stentor qui crie : « Le carrosse 
de M. le marquis! » « Le carrosse de M""" la com- 
tesse! )) (( Le carrosse de M. le Président! » Sa 
voix terrible retentit jusquedauà le londdestaverncB 
oii boivent les laquais, jusqu'au fond des billards 

1. Bibl. de V Arsenal^ Arcli. do la Bastille, ms. 11270, f. i7. 

2. Voir Police des voitures aux abords des comédies française et 
italienne (ordonnance royale du 26 décembre 1736, publiée par 
Campardon, les Comédiens du roi, p. 317). 

1& 



200 LA BASTILLE DES COxMÉDIENS 

OÙ les cochers se querellent et se disputent. Cette 
voix, qui remplit un quartier, couvre tout, absorbe 
tout, le bruit confus des hommes et des chevaux. 
Laquais et cochers à ce signal retentissant aban- 
donnent les pintes et les queues et courent reprendre 
la bride des chevaux et ouvrir les portières. Cet 
aboyeur, pour donner à sa poitrine une force plus 
qu'humaine, renonce au vin et ne boit plus que de 
l'eau-de-vie. Il est toujours enroué, mais cet enroue- 
ment même imprime à sa voix un son rauque et 
épouvantable qui ressemble à un tocsin. Il crève 
bientôt à ce métier. Un autre le remplace; il hurle 
de même et meurt comme son prédécesseur, à force 
d'avoir avalé de Teau-de-vie d'épicier. » 

Ace cri arrivent de toutes parts cochers, jokeys 
et laquais. Ils doivent se mettre à la file, ne pas 
s'arrêter devant les portes des théâtres de manière à 
en obstruer Tenti'ée ; les fiacres ne sont autorisés 
à paraître pour recueillir la clientèle, qu'après le 
défilé des « carroses bourgeois )>. Précautions néces- 
saires, mais qu'il est difficile de faire observer. Les 
cochers sont violents, beaucoup d'entre eux, à la fin 
de la soirée, sont ivres. La « livrée » tout entière 
s6 soutient et se prête assistance contre la garde. 
Tel cocher répond par un vigoureux coup de fouet 
à l'exempt ou au sergent qui lui fait une observa- 
tion. La garde veut l'arrêter, u A moi la la livrée ! » 
et, entre la « livrée » et la « garde », ce sont des 



LE FOH L EVEQUE 291 

batailles, souvent burlesques, mais qui, d'autrefois, 
tournent au drame sanglant. Nombre de ces cochers 
et laquais appartiennent à de grandes maisons. La 
police hésite à les arrêter : si l'on conduit en effet 
le domestique au For l'Evoque, comment M""*" la 
marquise ou M. le Président pourront-ils rentrer 
chez eux ? Les valets d'ambassadeurs exigent des 
égards plusgrands encore. Ils ne peuvent être appré- 
hendés qu'après des négociations et des formalités 
diplomatiques. Le plus souvent l'écrou au For 
l'Evoque ne peut se faire — quand il se fait — que 
le lendemain du délit, après que M"'° la marquise ou 
M. l'ambassadeur ou M. le Président ont autorisé 
l'arrestation de leur fidèle serviteur K 

Aussi le lieutenant de police crut-il parfois néces- 
saire de sévir plus sévèrement que par une déten- 
tion de quelques jours dans la bénigne prison du 
Forl'Evéque. Siégeant en son présidial du Châtelet, 
il condamne Scipion Toussaint, non seulement à 
neuf années de bannissement hors de la prévôté de 
Paris, mais à être attaché, devant l'Opéra, pendant 
trois jours de spectacle consécutifs, ayant des 
écrit eaux, sur le dos et sur la poitrine, portant ces 
mots : 

Domestique violent envers, la garde de V Opéra. 

1. Voir aux Archives de la Bastille, entre autres, les dossiers sui- 
vants : 11288, f. 439-60; 11346, f. 103 ; 11371, f. 2-3; 11515, f. 224-25; 
688, f. 119. 



292 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

Et, pour faire impression, la sentence fut lue en 
grand appareil puis affichée, aux portes de l'Opéra, 
de la Comédie-Française et de la Comédie-Italienne. 

Les délinquants pour affaires de théâtres étaient 
tous incarcérés au For l'Evcque, ou du moins presque 
tous ; il arrivait que le coupahle fût personnage de 
trop haute distinction, tel le vicomte de Limoges de qui 
il a été question plus haut et qui est mis à la Bas- 
tille. D'autres fois, il s'agissait d'un crime véritable, 
comme la falsification des signatures sur des billets 
d'entrée ; en ce cas le coupable était mis à Bicêtre, 
auChàtelet', ou, quand il s'agissait d'une femme, à 
Saint-Marlin-. C'est le commissaire du quartier 
qui avait qualité pour décider Técrou momen- 
tané ; le lieutenant de police prononçait en second 
ressort, et le ministre de la Maison du roi décidait 
si l'arrestation serait maintenue. Comme la plupart 
de ces incarcérations étaient de quelques jours à 
peine, il arrivait que le coupable fut déjà en liberté 
alors que la demande de contreseing pour la lettre 
de cachet d'entrée arrivait au ministre. 

Des abusse produisirent, particulièrement lorsque 
les sergents de la garde en faction dans les théâtres 
étaient directement maltraités : il leur arrivait de 



1. Bibl. (le V Arsenal. Arcli. de la Bastille, ms. 116j7. f. 312-21, 
doss. Warmont. 

2. IbicL, ms. 11057. f. 312-21, doss Marie Guidon. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 293 

prendre sur eux de conduire les gens en prison, sans 
formalité aucune. 

L'abus, qui se mêle parfois à ces incarcérations, 
est clairement exposé par le commissaire Chenu, 
dans une lettre au lieutenant de police, en date du 
10 décembre 1765 : 

(( J'ai l'honneur de vous informer qu'il a été arrêté 
hier soir, à la Comédie-Française, après la dernière 
pièce jouée, un particulier, qui a été mis au corps 
de garde où il a été retenu dans une espèce de 
charte privée plus d'une grande heure. Les ser- 
gents n'ont point, ainsi qu'ils le devaient, remis à 
la garde de Paris ce prisonnier pour être conduit 
chez moi, y être entendu et être ensuite statué ce 
que de raison : ils ont, au contraire, envoyé cher- 
cher le sieur de Villegaudin (inspecteur de police), 
dont ils ont surpris la religion, en s'opposant for- 
mellement à ce qu'on conduisît ce particulier chez 
un commissaire et l'obligeant, par des menaces, 
à le conduire au For l'Evêque, ce qui est contre 
toutes les règles, les sergents aux gardes n'ayant 
aucune espèce de juridiction, mais le droit seu- 
lement d'arrêter, dont ils abusent quelquefois. En 
effet, à combien d'inconvénients et d'injustice ne 
serait pas exposé le public, si la liberté de chaque 
citoyen dépendait d'un soldat ou sergent qui, sous 
le prétexte, vrai ou faux, qu'on l'a insulté, pourrait 
envoyer en prison d'honnêtes gens qui ont au 



294 L4 BASTILLE DES COMÉDIENS 

contraire souvent à se plaindre d'eux d'après 
rinsolence et la brutalité dont ils n'usent que 
trop fréquemment. Les soldats sont en général 
insolents, et il est affreux que les sergents se 
décident, sur leurs rapports, à arrêter d'honnêtes 
gens et qu'ils refusent d'entendre les personnes 
qui ont vu et entendu, ainsi que cela est 
arrivé hier vis-à-vis du prisonnier arrêté, de façon 
que cette garde se trouve, par là, juge et partie ; ce 
qui est contraire au droit des gens et à la sûreté 
publique. 11 paraît que la garde de la Comédie-Fran- 
çaise est la seule qui se conduise aussi mal, car le 
public s'en plaint beaucoup plus que de celle des 
autres spectacles. Je pense, d'après la conduite de 
cette garde, qu'il est essentiel de lui faire donner 
de nouveaux ordres, pour que pareille chose n'arrive 
plus à l'avenir et que le public, allant au spectacle, 
ne soit plus exposé au caprice d'un soldat ou ser- 
gent aux gardes et d'être envoyé en prison sans 
être entendu, ni avoir la faculté de se justifier ou 
même de se plaindre ^ » La forte et courageuse 
lettre du commissaire Chenu eut l'effet désiré. M. de 
Saint-Romain, officier réformé, qui avait été arrêté, 
fut rendu libre immédiatement, et le lieutenant de 
police donna ses ordres pour que pareils abus ne se 
produisissent plus. 

1. Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11258, f. 280-81. 



LE FOU l'ÉVÈQUE 295 

Une dernière observation se présente à l'esprit, à 
propos de ces rapports de police — ils sont pour 
la plupart rédigés par les exempts de robe courte 

— qui contiennent une si vivante peinture du public 
qui fréquentait les salles de théâtre au xvni'' siècle. 
Tout y est contraste avec notre époque. Si les 
salles de spectacle sont alors autrement bruyantes, 
animées, batailleuses qu'aujourd'hui; ces bulletins 
de police eux-mêmes ont une grâce, une finesse, 
une tenue, littéraire qui manquent sans doute â la 
littérature similaire de notre temps. Après avoir 
narré les coups de fouet dont un cocher ivre a 
accablé un des sergents de garde à la Comédie, 
l'exempt apprécie la tragédie qui a été jouée. C'est 
la première du Réveil d'Épiménide. La pièce n'a 
pas été absolument mal reçue, bien qu'elle soit, 
estime le brave exempt, froidement écrite. L'Arle- 
quin nouveau a été bien accueilli, mais Tofficier de 
police n'en est pas entièrement satisfait, et il estime 
que la faveur ne durera pas. Enfin on y trouve des 
renseignements sur les recettes des théâtres : on 
y voit, par exemple, que les maximums à la Comé- 
die-Italienne étaient de 2.700 à 3.000 livres, ce qui 

— vu la puissance de l'argent à cette époque — 
correspond assez exactement aux plus fortes recettes 
réalisées de nos jours par les théâtres parisiens 
similaires. 



Xlll 

PHILTDOH ET LE NEVEU DE RAMEAU 



Parmi ces perturbateurs de spectacle, il en est 
deux qui méritent une place h part, à cause de leur 
personnalité. Ils ne sont d'ailleurs pas sans rapports 
entre eux : tous deux passionnés d'harmonie et 
portant les noms les plus illustres de la musique 
française au x\ m'' siècle ; tous deux francs bohèmes 
et piliers de cabaret, tapageurs, et d'une originalilé 
qui divertissait les contemporains. 

Le premier est Philidor, qui balança la gloire de 
Rameau à l'Opéra, tout en acquérant une renommée 
presque égale comme joueur d'échec ; Philidor, qui 
illustra l'école française de musique et l'école fran- 
çaise du jeu d'échec, auquel il donna des règles 
demeurées intactes jusqu'à Mahé de la Bourdonnais. 
Sa méthode, précise, ordonnée, réfléchie, habile 
surtout à faire manœuvrer les pions, est citée, 
aujourd'hui encore, avec respect, par les meilleurs 
« champions » de nos tournois internationaux. 

Philidor avait, en 1760, dix-huit ans. Il sortait de 



LE FOR L ÉVÊQUE 297 

la Gliapellode Versailles, école de musique, comme 
on sait et, pour vivre, donmiit, en chambre garnie, 
des leçons de clavecin et de contrepoint, copiait 
môme des partitions. Il était artiste et bohème. 
« C'est un libertin, qui loge en chambre garnie, 
rue Saint-André-des-Arcs, chez Compagnon, perru- 
quier, écrit l'inspecteur Poussot; on dit qu'il ne 
fait rien et qu'il a ses père et mère à Paris, qu'il 
ne voit point. On le nomme Fély (tor. » Il était un 
de ceux qui, lors de l'arrestation de Le Sueur, dont 
il a été question ci-dessus, avaient excité le plus 
violemment le parterre contre la garde. A sa sortie 
de la Comédie-Française, Tinspecteur de police 
l'avait fait suivre et mettre en arrestation au café 
de Baptiste. Il fut conduit au For TEvèque, d'ordre 
du roi, le 3 juin 1744. Le lieutenant de police 
exprimait l'intention de le retenir quinze jours. 
Deux lettres qu'il écrivit de sa prison, très habiles 
et déférentes, le firent mettre en liberté plus tôt^ 

Plus bohème encore que Philidor, non moins 
artiste ni moins bruyant, était l'original, illustré 
par le génie de Diderot et connu dès cette époque 
sous le nom de Neveu de Rameau. On sait que le 
brillant pamphlet de Diderot ne fut publié qu'au 

1. Le 15 juin 1744. — Bibl de V Arsenal, Archives de la Bastille, 
ms. 11556, p. 188-202: — Paul d'Estrée, dans le Ménestrel, 1897, 
p. 212. 



298 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

xix*" siècle, et qu'il parut pour la première fois en 
allemand, traduit par Goethe. Longtemps, on crut 
que Diderot avait mis son dialogue étincelant dans 
la bouche d'un personnage imaginaire ; depuis, la 
réalité du type a été démontrée, et les savants tra- 
vaux de MM. Georges Monval et Thoinan^ de 
M. Gustave Isambert 2, de M. Maurice Tourneux\ 
ont identifié le neveu de l'illustre musicien de la 
manière la plus précise. 

Le fameux original fut écroué au For l'Evêque, 
le 5 novembre 1748, pour une scène assez violente 
qu'il avait faite à l'un des directeurs de l'Opéra sur 
le «théâtre » même. Les documents qui suivent, 
conservés dans les archives de la Bastille, ont été 
publiés, mais d'une manière incomplète et avec des 
identifications inexactes, par François Ravaisson '^ 
L'éminent érudit a été dérouté par le fait que, dans 
les premières notes rédigées à la police, le person- 
nage en question est appelé « neveu d'un acteur de 
rOpéra»; mais, sur la dernière de ces notes, la 
mention « neveu d'un acteur» est biffée comme 



1. Georges Monval et Fr. Thoinan, le Neveu de Rameau, satire 
publiée pour la première fois sur le manuscrit original, avec une 
introduction et des notes. Paris (Coll. elzévirienne), 1891, in-lH. 

2. Gustave Isambert, Denis Diderot, le Neveu de Rameau, texte 
revu d'après les manuscrits, notice, notes, bibliographie. Paris, 
1883, in-8. 

3. Maurice Tourneux, le Neveu de Rameau, satire par Denis Dide- 
rot, revue sur les textes originaux et annotée. Paris, 1884 in-4''. 

4. François Ravaisson, Archives de la Bastille, XII, 296. 



LE FOR l'ÉVÊQUE 299 

inexacte, et le registre des Archives de la Préfecture 
de police, qui note les incarcérations d'ordre du roi, 
donne Tidentification précise ^ 

« Rameau fréquentait le monde des théâtres, 
écrit M. Monval, ou pour le moins celui de l'Opéra, 
et naturellement apportait dans ses relations avec 
les artistes toute la fougue de son esprit et de son 
caractère. » On ne sera donc pas surpris en lisant 
cette note des Registres des ordres du roy de 1747 à 
1757, à la date du 7 novembre 1748 : 

Le sieur Rameau, neveu du sieur Rameau de l'Académie 
royale de musique, d'un caractère peu sociable et difficile 
à dompter, a insulté sur le théâtre de l'Opéra les direc- 
teurs. 

Cette date du 7 novembre est celle de Tordre du 
roi qui ne fit que régulariser l'écrou de Rameau 
le neveu. Celui-ci avait été conduit en prison dès 
le 5 novembre ; ainsi qu'en témoigne la note sui- 
vante de l'exempt Villemard au lieutenant de police : 

A Paris, ce 5 novembre 1748. 

J'ai l'honneur de vous rendre compte, Monsieur, que, vers 
les quatre heures et demie, le neveu du sieur Ramaux étant 
sur le théâtre de l'Opéra, a fait plusieurs extravagances et 
insulté l'un des directeurs, qui, m'étant venu prier de le 



1. Archives de la Préfecture de police, registre des ordres du 
roi de 1147 à 1757, à la date du 7 novembre 1748. 



300 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

faire arrêter, je m'y suis transporté et l'ai fait conduire au 
For l'Évêque par une escouade du guet. 

J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très 
obéissant serviteur. 

VlLLEMARD ^ 

Apostille de la main du lieutenant de police 
Berryer : 

M. de Chaban, G novembre 1748. 

Ce qui veut dire que le lieutenant de police ren- 
voie l'affaire a l'examen de son secrétaire Chaban. 

Berryer approuva l'incarcération de Rameau par 
l'exempt et fit rédiger, par son secrétaire Rossignol, 
une lettre au ministre de la Maison du roi ayant 
le département de Paris — c'était à celte date 
Maurepas — pour obtenir l'ordre du roi en forme, 
ordonnant l'incarcération. Voici la minute de la 
lettre ; elle est do l'écriture de Rossignol : 

M. LE C[0MTE^ DE M[aUREPAS], 

Le s. Ram aux. 

C'est le neveu d'un acteur de TOpéra qui, s'élant trouvé 
sur le théâtre, a fait plusieurs extravagances et insulté l'un 
des directeurs, ce qui a causé du désordre. 

.le l'ay fait arrêter et conduire dans les prisons du Fort 
l'Évêque, par ordre du roy,le 5 novembre 1748. 

M. le [comte] de M[aurepas] est supplié de faire expédier un 
ordre en forme, de la même date -. 



i. Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, H6o6. f. 83. 
2. Ibid.. ms. 11636, f. 8o. 



LE FOR L ÉVÊQLE 301 

Les registres de la Préfecture de police témoi- 
gnent que l'ordre du roi fut expédié le 7 novembre. 

Le 26 novembre, le neveu de Rameau écrivit au 
lieutenant de police, pour demander sa liberté. 
Voici la lettre, dont l'original est également dans 
les archives de la Bastille. 

MONSEIGNF.UR, 

Il y aura demain trois semaines que je suis au Fort 
l'Évêque, pour avoir failles plus légères instances contre la 
garde de l'Opéra, qui me vouloit empesclier l'entrée du 
théâtre ', oii chacun se rend avant le spectacle. Si j'ai satis- 
fait à la justice de Votre Grandeur, j'ose vous supplier, 
Monseigneur, de vouloir bien ordonner mon élargissement. 

J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect. Mon- 
seigneur, votre très humble et très obéissant serviteur : 

Rameau le neveu. 
Au Fort rÉvêquc, ce 26 novembre 1748. 

En apostille, de la main du lieutenant de police, 
Berryer : 

M. Ghaban 2, voir de quel ordre il est écroué. Ce 
36 novembre 1748. 

Apostille delà main de Rossignol^ : 

Le sieur Ramaux, neveu du sieur Ramaux (acteur de 
l'opéra ') a été conduit au Fort FÉvèque par ordre du roy, 

1. Lisez « de la scène ». 

2. Secrétaire de la lieutenance de police. 

3. Secrétaire de la lieutenance de police. 

4. Ces quatre mots rayés dans le manuscrit. 



302 LA BASTILLE DES COMÉDIENS 

le 5 de ce mois, pour s'être trouvé sur le théâtre de ce spec- 
tacle, où il a fait plusieurs extravagances et insulté Tun des 
directeurs. Il demande sa liberté. 

L'ordre de sa détention n'a pas passé par la police et a 
été envoyé directement à M. Duval ^ 

S'adresser à M. de Maurepas. 

27 novembre 1748 2. 

On n'a pas la date précise de la mise en liberté 
du neveu de Rameau, mais on peut assurer qu'il 
ne l'attendit pas longtemps après l'envoi de son 
placet. 

C'est à l'incartade qui avait motivé cet empri- 
sonnement au For TEvêque, que se rapporte une 
lettre citée par M. Monval et dont l'original doit 
être conservé aux Archives nationales. Elle est 
écrite de Fontainebleau, le 12 novembre 1748, au 
musicien Rameau, le plaignant des sujets de tour- 
ments que lui donne son incorrigible neveu et lui 
proposant de le faire passer aux colonies, à Saint- 
Domingue ou à la Martinique. Tel était, comme on 
sait, le moyen dont les familles se servaient au 
xviii" siècle pour se débarrasser des têtes incorri- 
gibles, des sujets de qui la conduite donnait lieu 
de craindre « pour l'honneur de la famille ». Ra- 
meau ne se montra pas aussi sévère. 

1. Secrétaire de la lieutenance de police. 

2. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. H606, f. 89. 




c 
y. 
'A 






O 



PLAN CADASTRAL DRESSÉ VERS iSoO 
(quartiers de la banque et du LOUVRE, ILOT N° 22) 

L'emplacement précédemment occupé par le For l'Evêque 
est marqué par la partie du plan qui est ombrée. 



SUPPRESSION DU FOR L'ÉVEQUE 




VUE DE l'emplacement DU FOR l'ÉVÊQUE, APRES SA DEMOLITION 
EXTRAIT DU PARIS HISTORIQUE. PAR CHARLES NODIER, t. II (PARIS, 1839) 



XIV 

SUPPRESS[ON ET DÉMOLITION DU FOR L'ÉVÊQUE 



Plus d'une fois les historiens ont dit à quel point 
le règne de Louis XVI avait été marqué par le 
mouvement de rénovation sociale qui caractérisa 
dans la suite la Révolution. Le 24 août 1780, le roi 
publiait une déclaration abolissant la question pré- 
paratoire près les tribunaux ^. Dans les seules années 
1784-1785, sous l'inspiration du baron de Breteuil, 
le pilori des Halles était supprimé ^ ; les lettres de 
cachet données à la demande des particuliers — elles 
formaient au moins le neuf dixième des lettres de 
cachet délivrées — étaient abolies ; toutes les 
personnes détenues à la « recommandation » de 
leurs familles étaient mises en liberté ; le donjon 
de Vincennes et la tour Ghâtimoine de Gaen étaient 
fermés ; la démolition de la Bastille était officiel- 
lement résolue, le plan d'une place à dessiner sur 



1. Publié dans le Recueil dTsambert, t. ITI du règne de 
Louis XVI, p. 373-75. 

2. Lettres patentes données à Versailles, le 16 septembre 1786 
(Arc/).7uif., AD"i/27 b). 

20 



306 BASTILLE DES COMÉDIENS 

le terrain était demandé à rarchitecte Gorbet-^. La 
suppression du For l'Eveque fait partie de cet 
ensemble de mesures inspirées par des sentiments 
d'humanité généreuse. 

Les termes de la déclaration royale, datée de 
Versailles 30' août 1780, seraient à citer dans leur 
intégralité : 

(( Louis, etc. ». 

Plein du désir de soulager les malheureux et de prêter 
une main secourable à ceux mêmes qui ne doivent leur 
infortune qu'à leurs égarements, nous étions touchés depuis 
longtemps de l'état des prisons dans la plupart des villes de 
notre royaume, et nous avons, malgré la guerre, contribué 
do nos propres deniers à diverses reconstructions qui nous 
ont été présentées comme indispensables. 

Parlant plus particulièrement des prisons de 
Paris, Louis XVI poursuit : 

Nous sommes instruits qu'à l'époque de leur établis- 
sement, Ton y avoit adapté des bâtiments destinés, lors de 
leur construction, à d'autres usages ; en sorte que nulle 
précaution pour la salubrité n'avoit pu y être ménagée ; 
que cependant ces inconvénients étoient devenus plus sen- 
sibles à mesure que ces bâtiments avoient vieilli et que la 
po[)nlation de Paris s'étoit accrue ; qu'ainsi des prisonniers 
de tout âge, de tout sexe, ou pour dettes, ou pour crimes, 
ou pour égarements passagers, resserrés dans un trop 

1. Fernand Bournon, la Bastille, p. 175-76, 179. 226. 






LE FOR l'ÉVÈQUE 307 

petit espace ' ot souvent confondus, présentoient le spec- 
tacle le plus affligeant. 



On a VU , par les détails donnés sur le For l'É vêque , 
où de nombreux prisonniers étaient renfermés dans 
une aire étroite, à quel point les observations de 
la déclaration royale étaient justifiées. 

Louis XVI fait choix de l'Hôtel de la Force, dont 
les terrains sont dix fois plus étendus que ceux 
du For l'Evêque et du Petit Ghâtelet, pour y mettre 
les prisonniers que Ton écrouait jusqu'alors dans 
ces deux prisons. 

La déclaration du 30 août 1780 ne fut pas appli- 
quée immédiatement. On trouve encore des prison- 
niers au For l'Evéque à des dates quelque peu 
postérieures-. Il fallut le temps de construire la 
maison de détention nouvelle. 

L'Hôtel de la Force, près de la rue Saint-Antoine, 
fut divisé en huit cours. On était fort émerveillé, 
dit Dulaure ^, de voir s'établir des prisons spacieuses. 



1. Voira ce sujet le Projet concernant Vélablissement des nou- 
velles prisons dans la capitale par un maçjistrat (1776), publié par 
G. -A. Dauban, dans les Prisons de Paris sous la Révolution (Paris, 
1870, in-8°), p. 1-6, Les passages relatifs au For l'Evêque ont été 
cités plus haut, 

2. Voir plus haut le cas du comédien Florence et Bibliothèque 
nationale (ms. coll. Anisson 2209i, n° 128), interrogatoire de 
Louis-Et, du Flos de Maisoncelle, détenu au For l'Evêque en date 
des 30-31 octobre 1781, 

3. Ed. de 1821, V, 548. 



308 BASTILLE DES COMÉDIENS 

Garaccioli publia à ce sujet une pièce de vers, où il 
répandit son enthousiasme : 



Je rai haué dix fois cet édit précieux 
Qui, sur les malheureux^ étend sa bienfaisance. 

Un arrêt du Conseil, du 2 mai 1782, ordonna 
« la vente et adjudication au plus offrant et dernier 
enchérisseur des terrains et matériaux de la prison 
de For TEvêque'. » 

Le For TEveque fut détruit Tannée d'après ^ et le 
terrain en fut vendu à des particuliers, puisque 
l'indication ne s'en trouve plus sur le Sommier 
des propriétés nationales dressé au courant de la 
Révolution. 

L'immeuble construit sur son emplacement 
porta, jusqu'au milieu de ce siècle, le numéro 65, 
sur la rue de Saint-Germain-l'Auxerrois, et le 
numéro 56 sur le quai de la Mégisserie. La concor- 
dance s'établit par la comparaison du Terrier royal 
de 1700 3 avec la partie correspondante du cadastre 
impérial, dressé au commencement du xix^ siècle. 
Sur le cadastre impérial le plan même de l'im- 



1. Paris, imprimerie royale, n82, plaquette in-4- de 3 p. — -4/*c/i. 
nciL, AD + 1056, à la date. 

2. John Howard, Etat des prisons, trad. française (1791, in-S"), 
1, 1783. 

3. Arch. nat., Q, 1/1099/4, f. 59 verso; reproduit ci-dessus p. 37. 



LE FOR l'ÉVÈQUE 309 

meuble est dessinée Cette construction dut être 
démolie vers 1838, si nous nous en rapportons à la 
gravure insérée dans le Parh historique de Charles 
Nodier publié en 1839-. Un nouvel immeuble fut 
construit après cette date dont on trouve le dessin 
sur le Panorama des quais de Paris en 1860-''. Ici 
la concordance est établie par la comparaison avec 
les numéros du plan Jacoubet. Maquet, Girault de 
Saint-Fargeau et d'autres historiens^ rapportent 
qu'ils ont encore vu dans les caves traces des ou- 
bliettes de l'ancienne prison. De ces oubliettes il 
ne reste en tous cas plus vestiges dans les caves 
de l'immeuble actuel, que nous avons pu visiter 
grâce à l'obligeance du propriétaire M. Gissien. Il 

1. L'îlot du cadastre impérial, où se trouvait remplacement du 
For l'Evêque, est reproduit p. 303. Sur cette reproduction, on a 
teinté remplacement de l'ancienne prison. — Cf. Dulaure, éd. de 
1821, V, 548. 

2. Paris historique, promenades dans les rues de Paris, par 
Charles Nodier. Paris, 1839, 2 vol. in-8°. La vue de l'emplacement 
du For l'Evêque se trouve en tête du tome II. Pour donner un 
aspect plus pittoresque à son dessin, l'artiste a mis dans le fond 
la perspective de la rue Bertin-Poirée (la maison qui fait le coin à 
gauche est encore conservée aujourd'hui telle qu'elle). Cette pers- 
pective se trouve, en réalité, sensiblement plus à droite et on ne 
devrait pas l'apercevoir sur le dessin reproduit ci-contre d'après le 
volume de Nodier. 

3. La gravure est reproduite ici. Le panorama des quais est dis- 
posé en lignes parallèlement superposées sur la page, comme des 
lignes d'imprimerie. L'immeuble construit sur l'emplacement du 
For l'Evêque se trouve précisément coupé en deux à la fin d'une 
ligne et le commencement de la ligne suivante. On a rabouté les 
deu.K parties pour obtenir le dessin reproduit ci-contre. 

4. Girault de Saint-Fargeau, p. 236 ; — Alboise et Maquet, les 
Prisons de VEurope, II, 362. 



310 BASTILLE DES COîHÉDIENS 

ne faut d'ailleurs pas perdre de vue l'observation 
de Viollet-le-Duc constatant que presque toutes les 
oubliettes, signalées dans les anciens châteaux, pri- 
sons et monuments semblables, sont de vulgaires 
fosses d'aisance. 

Ce nouvel immeuble fut à son tour démoli 
en d863. Le terrain en avait été exproprié l'année 
précédente par la ville de Paris, avec des terrains 
avoisinants, et revendu à des particuliers. L'im- 
meuble, que l'on voit aujourd'hui, portant le nu- 
méro 16 sur le quai de la Mégisserie, le numéro 19 
sur la rue Saint-Germain-rAuxerrois, fut construit 
sur l'emplacement^. 

1. Cf. les titres de propriété dans l'étude de M* Champelier de 
Ribes, 8, rue Sainte-Cécile. 



TABLE 

DES COMÉDIENS, DIUECïEUPiS Eï ÉGIUVAINS 

INCAUGÉRKS AU FOR l'ÉVÈQUE 



Armand (Fr.-Arm. Huguet, dit), 

p. 159-162. 
Artus, p. 167. 
Asvedo (M'i'), P- 193-196. 
Audinot (Nic.-Médard), p. 198-199. 

Beaugrand (Nicolas), directeur du 

théâtre de Strasbourg, p. 236- 

239. 
Beaumarchais (P. -Augustin Ga- 

ron de), p. 2i2-243. 
Belony, p. 155. 
Berneau, p. 200-204. 
Bonneval, p. 200-204. 
Brizard (J.-B. Brilard, dit), p. 207- 

218. 

Cécile Dumesnil, p. 224. 

Celle, p. 196. 

Champville (Gabr.-Eléon. -Hervé 

du Bus, dit), p. 192-193. 
Chapotin (Catherine Ducloziau, 

dite), p. 197-198. 
Clairon fClaire-Josèphe-Hippo- 

lyte Legris de la Tude, dite la), 

p. 207-218. 
Cuvillier, p. 162. 

Dauberval (Jean Bercher, dit), 
danseur à FOpéra, p. 226-228. 

Dauberval (Louis Bercher, dit), 
comédien français, p. 207-218. 

Desjardins (Alexis), p. 205-206. 



Dévisse, p. 178-180. 

Dorival (M"-), p. 229-230. 

Dubois (M"'), p. 204-205. 

Du Bus, dit Champville ou Soli 
(Gabr.-Eléon.-Hervé), p. 192- 
193. 

Duchesne (Pougin, dit), p. 166. 

Ducloziau, dite Chapotin (Cathe- 
rine), p. 197-198. 

Dumesnil (Cécile), p. 224. 

Du Rozoy, p. 240-241. 

Feuillade, p. 171-172. 

Florence (Jos. -Florence Lafer- 

rière, dit), p. 232-233. 
Florent, p. 171-172. 
Fonseck (de), p. 181. 

Haughton, p. 163. 

Iluguet, dit Armand (Fr.-Arm.), 

p. 159-162. 
Dusse, p. 196. 

Jansolin (Isabelle), p. 189-190. 

Laferrière, dit Florence (Jos.- 

Florence), p. 232-233. 
Laguerre (Marie - Joséphine) , 

p. 230-231. 
La Harpe (Jean-Fr. de), p. 240. 
Langellerie (Hippolytede),p. 172- 

177. 
La Noue, p. 181. 



312 TAHLE DES COMÉDIENS 

Laplace, p. 163. Paran, p. 183-188. 

Laurent, p. 181. Pasquier, p. 2o4-2u7. 

Lays (Fr. Lay dit), p. 232. Paturet (Jean -Marie), p. 222- 

Lefèvre, p. 196-197. 223. 

Léger, p. 167. Pitrot, p. 210-222. 

Le Kain, p. 190-192, 207-218. Pougin, dit Duchesne, p. 166. 
Lemaure (Catherine), p. 163-165. 

Lourdet, maître de ballets à Rebours, p. 168-169. 
l'Opéra-Comique, p. 235-236. 

Mayer de Vienne, directeur de ^aulnier, p. 183. 

rOpéra-Comique, p. 235. ^^1' ^" Champville (Gabr.-Eléon.- 

Milache,./.7Moligny(Et.),p.l5o- "^^^^^ ^^ ï^^^' '^'^^^ P" ^^2- 

159. ^^^• 
Mole (François-René), p. 207-218. 

Mole (P.-ci.-Hélène Pinet, dite Thomassin (Jean Visentini, dil), 

M"» d'Epinay, puis M-^), p. 224- P- 182. 

226. Tiphaine (J.-Fr.), p. 205-206. 
Moligny (Et. Milache, dit), p. 155- 

159. Vellène, p. 206-207. 

Morissot, p. 188-189. Véronèse,^/i7 Pantalon (Ch.-Anl.), 

Moulinguin, p. 181. p. 169-170. 

Vestris fils, p. 226-228. 

Pantalon (Ch.-Ant. Véronèse Visentini, dit Thomassin (Jean), 

dit), p. 169-170. ' p. 182. 



i 



TABLE DES GRAVURES 



Pages. 

Le quai de la Mégisserie et le Pont-au- Change Frontispice 

Plan du Quai de la Mégisserie (terrier royal, 1700) 37 

Le Quai de la Mégisserie et le For l'Évêque (plan de la Caille 

(1714) 39 

Le Quai de la Mégisserie (plan de Turgot, 1739) 42 

Plan du For l'Évêque tracé parle Concierge Dinant du Verger. 49 

Ordre du Roi pour incarcérer au For FÉvêque 57 

Formule imprimée à l'usage des officiers chargés d'incarcérer 

au For l'Évêque 83 

Le Pont-Neuf, vu du Pont au-Change 148 

Cadastre Impérial (1800), quartier de la Banque de France et 

du Louvre, îlot 22 303 

Vue de l'emplacement occupé par le For l'Évêque, tirée du 

Paris historique (1839) de Charles Nodier 305 

Panorama du Quai de la Mégisserie (1860) 309 



TABLE DES MATIERES 



Pag-es 

AVANT-PUOPOS 9 

LES ORIGINES 

I. — Les origines IS 

LE FOR L'ÉVÊQUE PRISON ÉPISGOPALE 

II. — Le For l'Évêque, tribunal et prison de TÉvêque de 

Paris 23 

TOPOGRAPHIE ET BATIMENTS 

III . — Topographie et bâtiments 39 

LE FOR L'ÉVÊQUE PRISON ROYALE 

IV. — L'administration 59 

V . — Les règlements 83 

VI . — Les prisonniers 106 

VII. — Le Marquis de Montespan 111 

VIII. — Le Sire de Vauchaux, Gentilhomme verrier 118 

IX. — Prisonniers de famille 123 

X. — La vie au For l'Évêque 132 

De certain commerce qui fiovissait au For VEvêque 138 

LE THÉÂTRE ET LE FOR L'ÉVÊQUE 

XI. — Les Comédiens au For l'Évêque 131 

Langellerie et Madame Favart 172 



316 TABLE DES MATIÈRES 

Les Comédiens " déserteurs " 178 

Le " Siège de Calais''' 207 

XII. — Les directeurs de théâtre au For TÉvêque 235 

XIII. — Les auteurs et les critiques dramatiques au For 

rÉvêque 240 

XIV, — Les salles de spectacle d'après les dossiers des pri- 

sonniers au For l'Évêque 258 

XV. — Philidor et le neveu de Rameau 296 

SUPPRESSION ET DÉMOLITION DU FOR L'ÉVÊQUE 
XVI. — Suppression et démolition du For l'Évêque 305 

Table des Comédiens, Directeurs et Écrivains in- 
carcérés au For l'Évoque 311 



IMPRIMERIE DESLIS FRERES 

6, rue Gambetta, 6 



BINDING r'^ u ' >^ Mm 



HV Funck-Brentano, Frantz 
8656 La Bastille des 

F72F5 comédiens 2. éd, 
1903 



PLEASE DO NOT REMOVE 
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY